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INFLUENCE DES MOTIFS — LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE

Si le rôle des motifs dans l'acte libre ne doit pas être exagéré, comme l'a fait Leibniz, au point de leur attribuer une influence nécessitante, il ne faut pas non plus le méconnaître au point d'affirmer que la volonté peut se déterminer sans aucun motif. C'est l'erreur de Th. Reid,

ART. I. — Liiberté d'indifférence de Th. Reid.

§ 1. — Exposé. — Th. Reid prétend que la volonté peut se déterminer librement à agir sans y être sollicitée par aucun motif. Pour le prouver, il cite des exemples : un pauvre se présente ; j'ai dans ma bourse plusieurs pièces d'argent d'égale valeur; je

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lui on donne librement une, bien que je n'aie absolument aucun motif de choisir Tune plutôt que l'autre.

S'il en était autrement, dit-il, si l'on ne pouvait se décider sans molif, il faudrait admettre comme un fait authentique cette fable absurde d'un âne qui, placé entre deux bottes de foin absolument semblables, se laissa mourir de faim, faute de pouvoir se déterminer pour lune plutôt que pour l'autre (1). Il faut donc conclure qu'on peut se décider librement sans motif.

v$ 2. — Critique. — C'est là une opinion insoutenable, contradictoire même dans son supposé.

1. Par définition, la volonté est une activité intelligente, c'està-dire une activité qui tend à un bien connu. Or un bien connu qui sollicite notre tendance est précisément ce qu'on appelle un motif. Un acte non motivé n'est donc pas un acte volontaire, par cette raison que vouloir sans motif, c'est vouloir le rien, autrement dit, ne pas vouloir.

Ce qui est vrai, c'est que, dans certains actes insignifiants où nous ne prenons pas la peine de délibérer, les motifs dont nous nous contentons sont souvent si futiles qu'ils éveillent à peine notre attention et ne laissent aucune trace dans notre mémoire.

±. Quant à lexmple cité par Reid, il est clair qu'étant décidé d'avance à faire l'aumône à un pauvre, je suis par là même, et sans nouvelle intervention de la volonté, décidé à prendre, parmi les pièces d'égale valeur qui se trouvent dans ma bourse, celle qui me viendra le plus commodément en main.

3. En aucun cas, la liberté d'indifférence n'est donc admissible. On ne peut vouloir à vide, il faut nécessairement vouloir quelque chose. Or, ce quelque chose de voulu est un motif.

Nous pouvons donc conclure que, si Leibniz supprimait la liberté en attribuant au motif une influence déterminante, Th. Reid, en en méconnaissant la nécessité, supprime la volonté elle-même. La vérité se trouve précisément entre ces deux erreurs, et Leibniz a d'avance très bien réfuté Reid, comme Reid a très bien fait voir le vice de la théorie leibnizienne.

ART. II. — Véritable rôle des^lmotifs dans l'at-te libre.

1. De ce que nous avons dit, il résulte que la volonté n'est sans doute pas indépendante du motif, mais qu'elle n'en esl pas non plus esclave; que, si le motif est nécessaire, il n'est pas nécessitant; qu'il est la condition indispensable de l'acte volontaire, non

1) C'est, un ppu modifié, l'nrgtiment cotinti sous le nom «le Winc ilc Buridan. Il est d'ailleurs à rciiiarquer que les écrits de ce vieux scolastique, m. rt vers larw. ne portent pas iiace de celle histoiri'.

sa cause déterminante. Et il est facile de le comprendre ; car, si d'une part la volonté, étant intelligente, ne peut agir sans motif ni se mouvoir sans raison, de l'autre, étant libre, elle est elle-même la cause elUciente de ses actes. Voilà pourquoi il faut, pour la faire sortir de son indétermination, qu'au poids du motif quel qu'il puisse être, elle ajoute le poids décisif de sa résolution.

2. De même donc que l'archer ne tire jamais sans but, bien que la présence du but ne le nécessite pas à tirer, et que, s'il y a plusieurs buts placés à des distances inégales, il lui est toujours loisible de viser le plus proche ou le plus éloigné ; ainsi la volonté ne se détermine jamais sans motif. Celui-ci a beau être séduisant, jamais il ne nécessite l'acte ; il peut sans doute le rendre plus ou moins facile, mais c'est toujours à la volonté à donner le dernier coup.

— Une dernière comparaison résumera et caractérisera les trois grands systèmes relatifs à la question qui nous occupe.

Les uns disent : le vaisseau ne marche que parce que le vent le pousse ; tous les mouvements de l'équipage n'y font rien. Ce sont les déterministes.

D'autres disent : il ne marche que parce que les matelots manœuvrent ; le vent n'y fait rien. Ce sont les partisans de la liberté d'indifférence.

D'autres enfin disent : il marche, parce que les manœuvres de l'équipage se combinent avec l'impulsion du vent. Ce sont les partisans du libre arbitre.

APPENDICE I^e libre arbitre est-il susceptible de desrés?

Le libre arbitre consiste essentiellement dans le pouvoir de choisir. Or, dit Descartes. c'est là une notion indivisible, à laquelle on ne saurait rien retrancher sans la détruire. Un choix est libre ou il n'est pas un choix, point de milieu ; sous ce rapport, il n'est pas de degré possible.

Toutefois, considérée dans les circoastances qui l'accompagnent et dans l'effort qu'elle suppose, soit à raison de la difficulté intrinsèque de l'acte, soit à raison des tendances innées ou des hal litudes acquises de l'agent, la liberté du choix peut être plus ou moins gênée ou favorisée dans son exercice, et à ce point de vue, elle est susceptible d'une infinité de degrés.

Nous avons vu que l'acte libre suppose dans l'agent deux conditions essentielles : une certaine réflexion, par laquelle il se rend compte des motifs et en apprécie la valeur, et une certaine possession ou maîtrise de soi, qui lui permet de se déterminer lui-même, quel que soit l'attraît des motifs. De là une double source de variations dans la liberté : variations provenant du degré d'inteUige/ice et de réflexion qu'on apporte à son exercice, et variations provenant de la force et de Vimpulsion des mobiles qui tendent à nous entraîner malgré nous.

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