RAPPORTS GÉNÉRAUX ET RÉGULIERS DU PHYSIQUE ET DU MORAL
Dans un ouvrage intitulé : Du rapport du physique et du moral, Cabanis (1757-1808) prétend rendre compte des faits par l'action unique et déterminante du corps et des organes. En réalité, c'est supprimer le problème et non le résoudre; car il est évident qu'il n'y a plus de rapports dès qu'on élimine l'un des termes.
Le cartésianisme aboutit au même résultat; car si, d'une part, il admet la distinction réelle de l'âme et du corps, de l'autre, il nie leur action réciproque, d'après ce prétendu principe qu'il n'est pas de contact possible entre l'esprit et la matière. Aussi ne
KAITOUTS nu PHYSIQUE ET IHl MORAL. 383
voit-il dans le physique et le moral qu'une double sérié de phénomènes indépendants et parallèles qui s'accordent par l'intermédiaire des esprits-animaux sans se rencontrer jamais.
Il importe donc avant tout d'établir la dualité de l'action et la réciprocité des influences en constatant que, si le physique agit sur le moral, à son tour, le moral n'agit pas moins efficacement sur le physique.
ARr. I. — Influence du physique sur le moral.
Il sufût de passer en revue chacune de nos facultés pour nous convaincre que leur fonctionnement suppose toujours plus ou moins le concours direct ou indirect des organes.
^1. — Influence du physique sur les facultés inférieures.
Cette influence est trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'y insister beaucoup.
1. Nous l'avons vu, c'est l'ébranlement des nerfs sensoriels qui détermine en nous le phénomène de la sensation et de la perception externe. Un désordre quelconque des fonctions physiologiques suffît à engendrer la douleur, comme aussi l'activité normale de nos divers organes provoque une jouissance correspondante.
"i. Si Tâge, le climat, la nature de l'air qu'on respire, les aliments que l'on prend modifient le tempérament physique; à son tour, celui-ci influe grandement sur le caractère, sur les goûts et les aptitudes, sur la direction et la violence des passions. Ainsi un tempérament sanguin [)rédispose à la sensualité, à la colère et aux passions violentes; un tempérament bilieux à la haine, à la rancune et en général aux passions malveillantes. De même, certaines maladies chroniques, l'anémie, la dyspepsie portent à la mollesse, à la tristesse, à la susceptibilité; tandis qu'un estomac vigoureux et de bonnes digestions favorisent la belle humeur. L'air nvhne et la sérénité du ciel, dit Montaigne, nous apporlenl quelque mulalion. Nous sommes gais ou tristes, expansifs ou reniVrmés, suivant que le ciel est bleu ou gris.
;{. Bien plus, le physique agit si eflicacement sur le moral qu'il suffît de prendre délibérément certaines expressions de visage, certaines altitudes du corps pour déterminer dans i'ànie quel([ue chose des sentiments qu'elles expriment. Un air décidé, une attitude martiale nous suggèrent plus ou moins la résolution et le courage; l'on ne peut garder quelque temps une posture humble et recueillie sans éprouver des sentiments d'humilité et de piété, comme il suffit parfois de sourire malgré soi pour chasser une impression de tristesse. L'enfant qui chante pour se donner du
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cœur en traversant un appartement obscur, applique ce principe sans le savoir 1 .
s; 2. — Influence des organes sur les facultés supérieures.
L'influence du corps sur l'exercice des facultés supérieures et même sur les opérations spirituelles proprement dites, quoique indirecte, n'en est pas moins considérable.
1. En effet, étant donné qu'on ne pense jamais sans image, il est évident que Tétat du cerveau et du système nerveux, qui influe si puissamment sur l'imagination, la mémoire et l'association des idées, réagira par là même très efficacement sur la pensée proprement dite. C'est ainsi que la fatigue cérébrale nous met parfois dans l'impossibilité de raisonner, et qu'une lésion ou un trouble quelconque du cerveau détermine toujours un désordre proportionné dans l'exercice de nos facultés intellectuelles.
2. De même, un coup sur la tête, une chute peuvent amener la perte de la mémoire, la folie ou la suppression momentanée de toute conscience. Une congestion, une fièvre provoquent le délire et riiallucination; l'injection dans l'organisme des narcotiques ou des liqueurs alcooliques qui engourdissent ou surexcitent anormalement les fonctions cérébrales, détermine la stupeur, l'ivresse et d'autres accidents plus ou moins graves, incompatibles avec l'exercice normal de la pensée.
Mais, ne l'oublions pas, ce n'est là que la moitié du phénomène, et l'influence du moral sur le physique est non moins évidente et, s'il se peut, plus décisive encore.
ART. II. — Influence du moral sur le physique.
§ 1. — Influence de la volonté sur le corps et les organes.
1. L'action de l'âme sur le corps n'apparaît nulle part plus clairement que dans le mouvement volontaire. En effet, si c'est au moyen des nerfs sensitifs que le corps et, par son intermédiaire, le monde extérieur, agissent sur l'âme; c'est au moyen des nerfs moteurs, des tendons et des muscles que l'âme exerce son action sur le corps, et, par lui, sur le monde extérieur. Les premiers sont les organes de la sensation et de la perception, les seconds sont les organes du mouvement.
(1) c'est une loi psychologique que chaque état d'àme est indissolublement lié à certains signes extérieurs, en sorte que, non seulement cet état d'âme produit naturellement son expression au dehors, mais encore que cette expression prise délibérément en l'absence de cet état ou de ce sentiment, tend à l'éveiller dans l'àme. On peut donc formuler cette loi que l'expression volontaire d'un sentiment, qu'on n'éprouve pas encore, le fait naître, en taisant naître les sensations qui lui sont liées. Bref, toujours l'accord tend à se réaliser entre l'extérieur et Tintérieur, entre le physique et le mental. Ce phénomène se manifeste de la manière la plus frappante dans l'état hypnotique, ainsi que nous le verrons en son lieu.
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ii. Kl do fait, l'analyse découvre dans le mouvement volontaire les mômes phases d'innervation que dans le phénomène de sensation (p. S-l sq. et p. 257h mais ils se présentent dans Tordre inverse. Le point de départ est ici le phénomène essentiellement psychologique de la volilion ; celle action de lame se transmet au rorps par l'innervation des filets efférents ou moteurs (1). On y distingue trois phases, selon qu'elle se produit dans l'encéphale d'abord, puis dans le cordon nerveux, enfin dans l'organe et le muscle. Arrivé là, l'ébranlement nerveux détermine le mouvement physique, par exemple, lélévalion du bras.
>: 2. — L'influence des facultés représentatives sur l'organisme n'est pas moins frappante.
1. Une pensée peut provoquer le rire ou les larmes, précipiter ou ralentir la circulation du sang, produire la rougeur ou la pâleur du visage ; une attention intense, une préoccupation très vive peuvent suspendre les fonctions de digestion ; une syllabe arrivant à l'oreille d'un homme peut le rendre fou, ou même le tuer, aussi bien qu'un coup de poignard ou un coup de massue.
:2. D'autre part, on sait quelle est la puissance motrice de l'image et comment elle tend par elle-même à se réaliser objectivement; c'est au point qu'on ne peut imaginer un peu vivement un acte sans l'ébaucher, ni se représenter avec force une sensation, sans en éprouver quelque chose. — Relire à ce sujet ce qui i^oncerne l'imagination sensitive et ses effets moteurs (p. 129).
t,!^ 3. — Action de l'âme sur le corps dans les faits de sensibi- Ité.
t 1. Nous avons déjà constaté les réactions violentes que cer- Itines émotions provoquent dans l'organisme, à raison des apports étroits qui existent entre la sensibilité et le système nerveux. Non seulement on rit dans la joie, on pleure dans le chagrin, on tremble dans la peur, on serre les poings et les mâchoires dans la colère, etc. : ces diverses émotions exercent encore leurs (MVets caractéristiques sur la digestion, la circulation, la respiralion, les sécrétions, bref, sur toutes les fonctions physiologiques. ± Les passions, dès qu'on s'y abandonne et qu'on les laisse dégénérer en habitudes, impriment dans l'organisme des traces
(1) C'est Ch. Ucll. après MaKeiidie, qui a clabii celle (lislinclii>n cssonliellc des iiirfs sensitils et des nerfs moteurs, des lilels affrrents ou centripètes (racines postérieures), organes de la sensation et de la perception, et des filets c/fcrcnlx ou centrifuges (rac incs anl(^rieuresU orRanes du mouvement. Les uns et les autres partent de la périphérie pour venir se rencontrer au cerveau; excepte toutefois les nerfs qui président aux mouvements réflexes. C'est donc au cerveau (lu'aboutissent les impressions venues du dehors, comme c'est du cerveau que partent les niou\ements qui agissent sur le dehors, et le cerveau .se trouve être ainsi comme le point de rencontre du moi et du non-moi.
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plus profondes encore et plus durables. « llien, dit Montaigne, ne montre mieux combien est étroite la couture qui unit l'âme au corps, que l'influence des passions et des afîeclions morales sur les diverses fonctions de l'économie, tellement qu'on a pu dire qu'il meurt plus d'hommes par l'esprit que par le corps. »
3. De fait, un grand nombre de maladies très nettement caractérisées ont des causes morales. Les colères répétées font alïluer le sang au cerveau et prédisposent à l'apoplexie ; sur cent cas de folie, au dire des médecins, il en est plus des trois quarts qui ont pour' origine une passion mal réprimée. << La moitié des phtisies, dit Descurets, ont pour cause le libertinage ; les maladies chroniques de l'estomac, des intestins, du foie, etc., sont plutôt dues à l'ambition, à la jalousie, à de longs et profonds chagrins. Sur cent tumeurs cancéreuses, quatre-vingt-dix au moins doivent leur principe à des affections morales tristes. »
4. Notons que si l'âme peut causer la mort par la violence de ses émotions, elle peut aussi .sauver l'organisme en réagissant victorieusement contre les influences morbides, par la confiance el V énergie {i\.
Dans le danger comme dans la maladie, la confiance décuple la force d'action ou de résistance. A la guerre, disait Napoléon, le moral est au physique comme dix est à un. Toutes choses égales d'ailleurs, il y a dix chances contre une que le malade découragé succombe et que celui qui a conservé l'espoir se rétablisse. Valere aude, disait un ancien. Cette influence du moral est surtout sensible'en temps d'épidémie. La crainte exagérée du mal prédispose à le contracter, tandis que les gens courageux et occupés, qui n'y pensent point, demeurent indemnes ou ne sont que faiblement atteints. « On ne saurait croire, dit Gœthe, combien la volonté a de puissance en cas d'épidémie ; elle se répand, pour ainsi parler, dans tout le corps et le met dans un état d'activité qui repousse toutes les influences nuisibles. La crainte, au contraire, est un état de faiblesse indolente qui nous livre sans défense aux attaques victorieuses de l'ennemi '2 . »
Il en est de même en temps de guerre. Au lendemain d'une bataille, les ambulances sont encombrées de blessés ; amis et
1) De là i'efncacité du traitement de certaines maladies physiciiies par ce qu'on ai.nelle \2.^ Psychollu-rapie, c'est-à-dire par des moyens psyclii-iues, tels que la persuasion, remotion, la suggestion, la distraction, etc. De môme qu'inversement, on peut traiter certaines maladies mentales par des moyens physiques : hydrothérapie, exercices corporels, liygiène. etc.
>< Une légende orientale rapporte que l'ange de la mort apparut un jour a certain suûan pour lui annoncer que ses sujets allaient être frappés de la peste. - Et combien en frapperas-tu ? — Six mille. - Il en mourut vingt-cinq mille. Tu m as trompe, dit le «ulian à l'ange exterminateur; il en est mort quatre lois plus que tu n avais annoncé. - Non. reprit l'ange; six mille sont morts de la peste; les autres sont morts de la peur.
lf; tkmi'krament et le cakactère. :{87
l'iinomis, vainqueurs et vaincus sont soignés avec la même solliciludo, et cependant, à blessure égale, le vainqueur guérit et le vaincu succombe; pourquoi? Le moral soutient le premier et accable le second (1).
ART. m. — l,e tempérament et le caraetère.
^ 1 . — Leur nature. — 1 . Au sens physique et étymologique, on entend par caractère (/.«p^xt-z-o de/apota^w. je grave une marque, un signe spécial qui permet de distinguer une chose d'une autre.' Au sens moral, le caractère exprime les qualités saillantes qui distinguent une individualité et qui constituent sa manière propre de sentir et de réagir. Si ion dit parfois d'un homme qu'il est sans .•aractère, c'est que les traits de sa physionomie morale sont mcertains ou effacés; mais en fait, cliacun de nous a son caractère propre résultant de ses passions,de son genre d'esprit, de son tour d'imagination, de ses goûts, de son degré d'éner^-ie, de ses .'iptitudes innées et de ses habitudes acquises (2i. '^
a. D'autre part, le tempérament est constitué par l'^^nsemble de nos dispositions physiques et physiologiques. Les anciens reconnaissaient quatre types de tempérament selon la prédominance des humeurs : le tempérament sanr,uin, le tempérament colérique ou fnhcux, le tempérament mélancolique ou nervi'ux et le tempérament/?eo^»a/j7t/.j ou hjmphatiqne. —Sans doute la théorie des humeurs, base scientifique de cette classification, est tombée en désuétude par suite du progrès des sciences de la nature- mais pour autant qu'il ne fait que consacrer des résultats d'observation TTilgaire, ce partage des tempéraments garde une certaine valeur de fait en attendant une classification à la fois commode et scien-
tifique
:L Chaque homme vient au monde avec un lempémmmt déler-
:i;Cos ph.-nnménes s-expIifjuenL par riniluencc .le riiunsination seasitive sur I*. système nerveux (Cf. ImrujmaHon, p. M^,). Par la lone n.«me ,1e celte imaïqui | au^ l'ospnt, la cra.nle le..d à réaliser ou à aggraver le .nal .^uon redoïteTime U nuance len.J a supprimer ou a diminuer le mal ,|ui existe i^oiume la
: Tonlelo,., si rl.anin .le nous a .oh caractère, il s'en faut que tous nous avons «.< caraclcrc. que nous soyons tous des /iom»)?.s ./<?ca/■ac^'»v '"usajons
Ce qui fan le caractère propre.n.nt dit, disons-le tout de suite cVst avant tont le„er.,c de la vo onle. Ktde fait. )a volonté élanl la faculté maîtres^ de •hlmme- Hom^n,. .uni vo/unlates, d.t saint Augustin. - on con. oit que n.,us sero s d w'aiTl plu. hommes, que nol,-« volonté aura ,Hus de relief, plus de lo,-.,. ,\ dwëme V"». pouvo.,. don., deliu.r le caract-re au sens expressif du mot, uve .Wnt."X;..T r;T7 '''\r:':'''''"^ ^nebranlaMe..C^,st, d'après Kant. cette propriété dëTaSn té par laquelle 1 l...mme s'attache a des principes détermines, quil sest invar ÎJrm^it po»es pa. sara.son.Ces priitcipes et ces con votions peu,enisans douté Mree.To^^' ■^aBn,o,n« cet e disposition terme de la volonté d'agir suivant de, rérfes J^ m et, .so. quelque .-liose de rare et d'estimable: elle donne a la vie de 'ifomme J3 caractère un dcKre de stabilité et de cohésion qui commande le respect Jm""1^ t ttimccin /iroiiosili virum... »<-!»P< ci. ^MTfr/»i «r
miné, qui n'esl autre que la qualité de son organisme. Par le fait même, en vertu de Vunilé du composé humain, il est, au premier instant de sa vie, en possession d'un caractère inné (1). Du tempérament inné résulte donc un caractère inné. C'est ce que l'on nomme le naturel : la nature nous l'impose sans choix de notre part. Il forme le fonds du caractère et ne disparaît jamais entièrement. On l'a dit,
Chassez le naturel, il revient au galop.
j< 2, Diverses formes de caractères. — On l'a vu, le caractère est au moral ce que le tempérament est au physique. De môme qu'on distingue les tempéraments sanguins, bilieux, lymphatiques, etc., selon l'élément physiologique qui y domine, ainsi les caractères se diversifient par celle des facultés qui parait l'emporter sur les autres, ou encore par la qualité ou le défaut qui en est la conséquence naturelle. C'est ainsi qu'on parle d'un caractère passionné, actif ou vindicatif; d'un caractère vil ou généreux, sérieux ou frivole, mou ou énergique. —Différentes classifications ont été proposées, selon les divers points de vue ou l'on s'est placé :
1. Th.Ribot, en se basant sur leur plus ou moins grande sensibilité et activité, a distingué trois genres de caractères :
a) Les sensitifs : impressionnables à l'excès, vivant intérieurement, pessimistes, craintifs, inquiets, méditatifs.
b) Les actifs : tendance naturelle et sans cesse renaissante a l'action, vivant extérieurement, optimistes, hardis, audacieux,
entreprenants.
c) Les apathiques : inertes, indifférents, paresseux, insouciants.
Dans sa classification, Ribot ne tient pas compte des dispositions intellectuelles, car, dit-il, « l'intelligence n'est pas un élément fondamental du caractère ». Cette affirmation est erronée, comme l'enseigne A. Fouillée, et comme nous l'avons montré : l'intelligence doit être comptée, aussi bien que la sensibilité et l'activité, au nombre des éléments essentiels du caractère.
2. En tenant compte de ces dispositions intellectuelles, P. Ma- LAPERT distingue six genres principaux de caractères.
(i) selon saint Thomas d'Aquin, l'àme, par sa réception dans la matière, se trouve délerminée, différenciée, individuée, c'est-à-dire que, tout en restant le principe metànhvsique de l'unité spéciriquehums.\ne, elle est la /-orme substantielle de cet homme individuel qui est de tel temps, de telle nation, de telle famille, dont le corps, par conséquent, n'était pas, au moment qui précédait son animation, pure matière première indifférente à toute forme, mais appelait au contraire, et exigeait, en vertu de toute son histoire passée, la détermination minutieuse du compose dans lequel il devait entrer. L'àme, prenant possession de la matière ainsi élaborée, ne reste donc pas un instant à son état de pureté métaphysique; toute sa nature semoule immédiatement selon les exigences de celte matière avec laquelle elle forme un être substantiellement un : Secundum divers) ta tem materiœ diversificantur et formx. ht ex noe est (juod filii similantur parenlibus eliam in his qux pertinent ad ammam ,De potentia , quest. IH, art. 9, ad 7™. Voir Tome II, Le principe d-individuation, p. 368).
l.i; lEAirÉHAMENT KT LE CAUACTÎIHE. 38U
a) Les npnlhi<]Hes, que rion n'émeut, qui manquent d'ardeur, de passion, d'activité, font des désœuvrés inutiles, ou, tout au moins, des hommes sans valeur.
h) Les afjeclifs, chez qui domine la sensibilité; selon qu'elle est plus ou moins vive et tenace ; on distingue les sensitifs purs, les émotifs et les passionnés.
c) Les \nlellect}iels\)0\xv (\\\\ les idées sont la chose importante: leur seul vrai plaisir est de savoir et d'apprendre. Sans supprimer, bien entendu, la sensibilité et la volonté, l'intelligence est fortement prédominante.
d) Les actifs sont caractérisés par le besoin de se dépenser, de toujours entreprendre quelque chose, de lutter pour vaincre des obstacles. 11 y a des actifs calmes et sérieux, il y a des actifs agités et brouillons.
e) Les volontaires, chez qui la volonté domine : ce sont les hommes maîtres de soi, qui savent se surveiller et se gouverner tout en sachant agir; et les hommes d'action qui, se possédant, savent poursuivre sans défaillance et avec une énergie tranquille le but qu'ils s'étaient fixé. Les volontaires peuvent être aussi des autoritaires et des dominateurs.
/') Les tempérés, qui se font remarquer par un juste équilibre entre les diverses fonctions de l'âme; aucune faculté ne prédomine. Il peut y avoir équilibre dans la médiocrité; ce n'est pas un caractère enviable. Mais de là on monte par une série de degrés intermédiaires jusqu'aux équilibres supérieurs; en qui l'harmonie se concilie avec la plénitude et la richesse de la vie psychologique dans toutes ses fonctions; c'est vers cet idéal que doit tendre toute éducation sérieuse.
Ces différents types de caractères peuvent se mêler plus ou moins, de façon à former des caractères intermédiaires en grand nombre.
!;; 3. — Formation du caractère. — Selon la doctrine que nous venons d'exposer, le caractère inné ou le naturel, ensemble de qualités et de défauts, est tel quel le produit immédiat de Taclion du physique sur \e moral.
Devons-nous en conclure qu'aucune réaction efficace du moral sur le physique ne soit possible, de telle sorte que le naturel ne puisse aucunement se transformer et que l'on doive dire avec La Fontaine :
C/iaciin II son drfaul, où toujours il revient; Honte ni peur n'y remédie.
(L. III, Falde VII).
En d'autres termes, le caractère n'est-il que le naturel et n'y a-t-il point de caractère acquis?
1. Le prétendre serait démentir ù la fois la raison et Texpérience.
a) La raison nous dit, en effet, qu'il n'en peut être ainsi. Les autres actions mutuelles du physique et du moral nous en sont garantes. Avant d'examiner Tinfluence de la volonté libre de chacun sur son propre caractère, remarquons seulement que les déterministes modernes, aussi bien que les partisans du libre arbitre, admettent l'action efficace de la volonté sur le caractère. Le caractère d"un homme, dit Stuart Mill, « est formé par les circonstances de son existence (y compris son organisation particulière), mais son désir de la façonner dans tel ou tel sens est aussi une de ces circonstances, et non la moins influente ».
Ce désir est regardé avec raison par les défenseurs de la liberté comme une manifestation du libre arbitre; pour les déterministes, il n'est qu'une des mille causes diverses qui se saisissent de notre naturel et le façonnent en tous sens; mais, de part et d'autre, on le considère comme un facteur efficace de la transformation du caractère (1).
b) Ces causes qui agissent sur le cai'actère, l'expérience et l'observation journalières nous les montrent à l'œuvre. Elles sont physiologiques et psychologiques :
a) D'ordre général, comme l'âge, le climat, les institutions et le milieu social.
P; D' ordre individuel^ comme le régime, la santé, parmi les causes physiologiques; et, parmi les causes psychologiques, l'éducation, certains événements importants de la vie psychologique et morale, et surtout l'influence de la volonté libre de chacun.
Parfois, un seul événement, infime en apparence, suffit à transformer le caractère même. C'est comme le dernier acte d'une 'longue incubation subconsciente : Tel, joyeux et plein d'entrain, devient subitement triste et taciturne pour un mauvais procédé, après en avoir subi, en grand nombre, de plus forts, sans aucune altération apparente de son bon caractère.
De tels événements changent aussi parfois l'orientation de la vie, lui donnant subitement des buts nouveaux et contradictoires de ceux que l'on poursuivait passionnément jusqu'alors. Saint Paul, converti sur le chemin de Damas, retourne ainsi la direction de son activité, en change le signe, pour ainsi dire. Mais est-ce là changer son caractère? Non, c'est employer le même caractère,
(f) Il faut noter l'étrange opinion de Kant sur ce point. D'après lui, dit P. .Malapert, • l'action de la volonté sur le caractère ne peut s'exercer progressivement... cette « révolution », cette sorte de « renaissance » ne saurait avoir lieu que • tout d'un coup, comme par une sorte d'explosion •. Sans nier absolument la possibilité de ces métamorphoses soudaines, nous pensons que cette œuvre est, d'ordinaire, le résultat et comme la récompense d'un long et persévérant effort. •
U: lEMPÉRA.MENT ET LE CARACTÈRE. .'i91
les mémos modes de réaction, à une autre besogne, ù la con- (luèto d'un nouvel idéal.
i. Oiianlà la volonté lihrc on doit lui reconnaître une très grande inlluence sur la formation du caractère. Il est faux, en elïet, que le caractère soit, comme l'ont soutenu Spinoza et Schopenhauer, quelque chose d'immuable dont le germe nous est donné dès notre naissance et qui se développe aussi nécessairement et aussi logiquement qu'un théorème de géométrie. Sans doute nous ne sommes pas les maîtres absolus de notre caractère, et il n'est pas en notre pouvoir de liansformer de toutes pièces celui que nous avons reçu pour nous en donner un autre de notre choix. N'oublions pas que le caractère a un fondement organique qui est le tempérament, c'est-à-dire ce balancement des humeurs, cette structure spéciale des nerfs et des tissus qui nous prédispose à certains penchants, à certaines passions, et par suite à certains défauts comme à certaines qualités. Or, nous l'avons vu, ce fonds inné, qui constitue proprement le naturel, échappe presque complètement à notre pouvoir.
Mais, outre cet élément à peu près irréformable, le caractère en comprend certains autres de seconde formation qui sont directement en notre pouvoir, parce qu'ils se réduisent en somme à des fiahitudes et qu'il dépend de nous de prendre des habitudes ou de réformer celles que nous avons déjà.
Nous ne sommes donc pas fatalement les esclaves de notre caractère, et personne n'a le droit de dire pour s'excuser : « Je suis ainsi luit; je ne puis me refaire. » Tous nous pouvons, nous devons nous reformer et devenir des hommes de caractère en fortifiant notre volonté.