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Le « moi ». — Les différents « moi

1. La notion du moi, dont nous venons de décrire la formation, est celle de notre moi fondamental, élémentaire, humain. Il se manifeste à nous-mêmes, nous l'avons vu, par et dans la coordination de tous les états que chacun de nous appelle « miens ».

A ces états de conscience où nous avons montré l'origine de l'idée du moi et qui sont le partage de tous, chaque homme en ajoute qui lui sont particuliers et qui forment comme des synthèses partielles de la conscience, distinctes les unes des autres bien que comprenant toutes, en le teintant chacune de leur couleur, le moi que nous avons appelé élémentaire et humain.

2. C'est ainsi que chaque homme a comme un moi privé et un mo: public et professionnel : le moi privé de Henri IV jouait familièrement avec ses enfants quand il fut surpris par l'ambassadeur; le moi public et professionnel du roi de France, sans expulser le moi humain, que le bon roi Henri ne dépouillait jamais, vint cependant s'y ajouter pour traiter avec son visiteur les affaires d'état. — Certaines professions plus respectables ou plus décoratives comportent un moi plus ou moins diflerent du moi humain de leur titulaire : tels, le moi du médecin, du magistrat, du suisse de la cathédrale, sont respectivement doctoral et sentencieux, austère et grave, ample et majestueux.

Chacun de ces moi secondaires forme une synthèse associalioe vraiment distincte des autres, à la façon d'une mémoire spéciale. H y a là, dans la vie psychologique normale, une ébauche de ce ({ui, à l'étal anormal, deviendra le drcUmblemenl de la personnalité.

3. L'ensemble d'états de conscience qui forment le moi humain fondamental aussi bien que les divers « moi » accidentels qui se greilent sur lui, peut se modifier considérablement avec le temps et les circonstances : le moi de l'adulte n'est plus celui de l'enfant ; tel état d'âme passé, retrouvé par exemple en classant une correspondance déjà ancienne, peut nous paraître tollomcnt dilTérent de ce que nous sommes aujourd'hui que nous ayons quelque peine à nous l'attribuer. Le moi semble alors se détacher de luimême et s'ollrir à notre connaissance comme s'olTrent à elle les autres objets. Bref, le moi pa.ssé est bien passé et, dans le moi présent lui-même, bien des choses ne sont pas tout à fait moi et

semblent toutes prêtes à se détacher du moi. Il n'est donc pas absurde de parler d'un moi objet et empirique, et d'un moi sujet et absolu qui m'apparaît comme le fond de mon être et dont la disparition ou la substitution équivaudrait à mon propre anéantissement.

Ce moi sujet sera le « je ».

§ 2. — Le « je ».

1. Description psychologique du « je » et de ses rapports avec le « moi ».

a) L'expérience interne nous révèle l'existence du « je ». Dans tous mes états de conscience, je me saisis. Et non seulement par la mémoire, mais aussi par la conscience proprement dite, dans le présent psychologique (1), je saisis le moi diversement affecté et le je a conscience de lui-même comme du sujet des changements et des manières d'être qui constituent en partie son moi.

h) Le je et le moi sont distincts mais non séparés. S'il y avait, par impossible, un moi qui ne fût pas le moi d'un je, ce serait une entité psychologique strictement inconnaissable, personne n'étant là pour en prendre conscience; et, d'autre part, un Je dépourvu de tout moi serait absolument inerte, purement potentiel, diraient les scolastiques, il ne pourrait, comme tel, avoir aucune conscience de soi-même. Il n'y a donc ni moi pur ni je pur :\e moi est toujours le moi d'un je et le « je » possède toujours un moi.

c) Le je reconnaît comme constituant son moi, dans le passé aussi bien que dans le présent, tous les phénomènes psychologiques qui lui apparaissent, dit W. James, pénétrés de cette '« chaleur » et de cette « intimité » qui manquent à la pensée que nous avons des expériences présentes ou passées d'autrui. A cette marque le je les reconnaît et se les approprie.

2. Le même W. James, pour rendre compte de cette chaleur et de cette intimité grâce auxquelles un état de conscience s'approprie tout ce qui appartient au passé et au présent du même./e, croit superflu d'invoquer, en psychologie, un sujet réel unique, possesseur de ces états de conscience et prétend qu'il suffit d'en appeler à cette propriété des divers états de conscience d'un même moi,

(1) « La seule donnée immédiate que nous i>rocure ici notre expérience, dit W. James, est ce que l'on a justement appelé le présent apparent. Ce présent-ci a une certaine étendue, c'est, pourrait-on dire, comme une sorte de jiont en dos d'Ane jeté sur le temps, et du haut duquel notre regard peut à volonté descendre vers l'avenir ou vers le passe. Notre perception du temps a donc pour unité une durée située entre deux limites, l'une en avant et l'autre en arrière; ces limites ne sont pas perçues en elles-mcmes, mais dans le bloc de durée qu'elles terminent... Or, nous avons fixé plus haut à douze secondes au ])lus le maximum de durée qui puisse faire l'objet d'une perception distincte... Nous devons donc penser qu'M?ie durée de douze secondes ne cesse de se projeter sur chacun des iyistants successifs de la conscience... »

LA PERSONNALITÉ. ill

qu'il nomme 1" « idcnlilc fonctionnelle ». — « On ne voitpas, dit-il, que les faits de conscience nous obligent à reconnaître dans le « penseur » une autre identité que cette identité fonctionnelle. » Mais c'est là résoudre un problème réel par une réponse purement verbale. D'où vient cotte identité fonctionnelle? W. James rencontre ici la même difficulté qui s'est présentée à lui à propos de la simplicité qualitative des états de conscience. Lui-même alors n'a pas trouvé superflu, même comme psychologue, de compléter l'expérience et de l'interpréter à l'aide d'une bonne raison : si un état de conscience, a-t-il dit justement, n'est que la somme d'états élémentaires, jamais il ne formera une unité, à moins d'admettre un autre état psychologique qui prenne conscience de tous et de chacun des états élémentaires; mais ce nouvel état serait lui-même forcément simple et qualitatif et il serait le seul véritable état de conscience. S'il lui a fallu invoquer un principe réel d'unité pour expliquer en psychologue l'état de conscience pris en lui-même, on ne voit pas de quel droit W. James remplace ce principe réel par un simple mot quand il est question de Yunitédu courant de la conscience.

3. Ces caractères de chaleur et d'intimité grâce auxquels le «,ye » s'approprie son « moi « ne s'expliquent donc vraiment que si le je se saisit lui-même dans tous les moi qui portent cette marque. Ici encore la doctrine scolastique de l'unité parfaite du composé humain vient à notre secours. Notre moi réel, noire je, bien que corporel, est assez spirituel cependant pour ne pas être totalement soumis au temps. Jusqu'à un certain point, il est intemporel et rien ne nous empêche d'admettre avec H. Bergson, — bien que dans un sens très dilîérent du sien, puisqu'il n'admet pas la chose qui change, mais. le sew/ changement, — la possibilité de l'intuition immédiate, encore que confuse, du je par luimême dans tous les moments de sa durée passée et présente.

AKT. III. — liîi pci'iionnalité.

Dans la langue de la philosophie et du droit, la personne s'oppose à la chose; elle peut se définir : un indioidu doué do raison et de liberté.

La personnalité est ici-bas l'attribut exclusif de l'homme ; les autres êtres visibles : la pierre, la plante, l'animal lui-même, ne sont en somme que des choses (1).

(1) Entre \3i prrsonne et la chose il existe iiiio notion intoriiunliaire i|iii est ['individu.On (losignc sous ce nom tout (Hre si esseniicllcmcnt un qu'on ne peut le diviser sans le (liHruire.

Ainsi l'animal et la i)lanlc (|ui sont composés d'urt^anes, c'est ;ï-d ire de parties hétérogènes concourant loutesà la conservation et au développement de l'ensemhle, en sorte qu'on ne peut en supprimer une seule sans modilier ou même détruire à

412 PSYCUOLOGIE.

?? 1. — Caractères psychologiques de la personnalité.

1. Le caractère le plus saillant de la personne, son acte propre et spécifique, c'est la réflexion. L'animal possède sans doute une certaine conscience spontanée qui lui rapporte plus ou moins confusément tout ce qui se passe en lui; mais, étant dépourvu de raison et de liberté, il est radicalement incapable de rentrer en lui-même pour prendre possession de son moi un et identique. En réalité il n'a pas de moi, parce qu'il est incapable de réflexion.

Seule la personne a le pouvoir de se replier délibérément sur elle-même, de s'affirmer, de se poser, de s'opposer à tout ce qui n'est pas elle; en un mot, de prendre conscience et possession d'elle-même en disant: Jeei Moi. Cette conscience du moi, d'abord plus ou moins confuse dans l'enfant, va se précisant à mesure qu'apparaît et se développe en lui la puissance de réflexion, pour atteindre sa plénitude quand l'âge déraison l'a mis en pleine possession de cette liberté et de cette responsabilité qu'il ne possédait jusque-là qu'en puissance.

^. La seconde prérogative de la personnalité, c'est de se sentir vraiment et proprement cause. Tout être est nécessairement doué d'une certaine activité, d'une certaine causalité; car, selon le mot de Leibniz, quod non agit suhstantice nomen non meretur. Toutefois, la chose étant régie par la fatalité, la passivité l'emporte chez elle sur l'activité ; elle subit l'action plutôt qu'elle ne la produit : agitur potius quam agit, dit Malebranche, après saint Thomas (1 ) : son acte n'est en réalité qu'un anneau dans la chaîne du déterminisme universel, qui se borne à transmettre l'impulsion reçue. En d'autres termes, la chose n'est pas le vrai principe de son action; elle n'est pas absolument cause, et ses actes ne sont pas absolument siens.

Au contraire, par sa liberté, la personne se sent vraiment maitresse d'elle-même et de ses opérations. Elle se détermine et se décide à son gré; placée dans des circonstances identiques, elle peut agir ou ne pas agir, agir d'une manière ou d'une autre. Aussi est-elle vraiment et pleinement cause, et ses actes sont vraiment et absolument .sie?î5; ils doivent lui être attribués tout entiers, précisément parce qu'il dépendait d'elle de les poser ou de ne les poser pas. Voilà pourquoi si elle dit : moi, à propos de tous ses

la fois et l'eusemble elles parties, sont bien réellement des individus, au contraire de l'eau, de la pierre et de tous les êtres inorgani(iues qui, n'étant que des agrégats de parties homogènes sans unité vraie ni dépeiulance essentielle les unes des autres, peuvent être divisés sans que leur nature en soit modifiée ou ]eurexistencecon)promise, — On voit que si toute personne est nécessairement un individu, il est des individus qui ne sont pas des personnes, et des choses qui ne sont pas des individus. (1) Sola creatura rationalis habet dominium sui actus, libère se agens adopeiandum; cœtene vero crealurœ adopera propria magis aguntur quam agunt (S. Thomas, Contra GenL).

LA rERSONNALITÉ. 41. "1

tHats et de toutes ses modifications parce qu'elle en est le sujet, elle le dit avec une énergie particulière de ses actes libres, parce quelle en est la cause.

liien plus, la personne étant, en un certain sens, créatrice de ses résolutions, participe dans la même mesure à la dignité de caiist" première. En effet, par cette énergie supérieure dont elle est douée, elle peut rompre la trame des faits dont se compose sa vie mentale pour y insérer un acte qui, n'ayant pas d'antécédent nécessaire, constitue un véritable commencement et inaugure toute une série de phénomènes qui, sans lui, n'eussent jamais existé.

i; 2. — Prérogatives morales de la personnalité.

1. La personne est un être moral, c'est-à-dire un être soumis à la loi du devoir, susceptible de responsabilité, de mérite ou de démérite, de récompense ou de châtiment. C'est là une prérogative qui découle de la nature même de la personne.

Tout être, existant en vue d'une fin, se trouve par là même soumis à une loi en rapport avec sa nature. La chose, dépourvue de raison et de liberté, observe cette loi sans la connaître, sans la vouloir, sans pouvoir s'en écarter ; elle la subit aveuglément comme une impulsion fatale, qui la nécessite à tendre à la fin pour laquelle elle est faite.

Au contraire, la personne intelligente et libre se gouverne ellemême et reste maîtresse de ses destinées. Elle a une loi sans doute, mais cette loi l'oblige sans la nécessiter; elle lui impose le devoir de se soumettre, tout en lui laissant le pouvoir de résister. C'est là ce qui fait de la personne un être moral; c'est là ce qui communique aux actes qu'elle accomplit librement et en connaissance de cause une valeur spéciale qui constitue leur moralité. Ils sont bons ou mauvais moralement, selon qu'ils sont ou ne sont pas conformes à la loi, et dès lors, ils deviennent pour leur auteur une source de mérite ou de démérite, un titre à la récompense ou au châtiment (1).

2. La personne n'est pas seulement cause libre et, à ce titre, capable de devoir et de moralité : elle a, de plus le caractère d'une //h, et, comme telle, elle est susceptible de droits.

La chose, ne se possédant pas, n'étant point maîtresse d'ellemême, n'a rien en soi d'inviolable; elle peut inspirer la crainte, l'admiration, une certaine sympathie, elle ne commande pas le respect. Elle n'est pas bonne en soi et pour soi ; elle n'a pas la dignité d'une (in qu'on puisse vouloir et aimer pour elle-même;

.1) Dans ce |iar!ïj;T'''pl't! nous ompii-lons sur le terrain de la morale aDu digrouper en un seul cliaiiitre tous les caractères de la personne humaine, tant au point do vue moral qu'au point de vue psychologique.

bref, elle est essentiellement moyen, et toute sa raison d'être est de servir aux fins de la personne.

Lapei'sonne, au contraire, par le fait qu'elle se possède, qu'elle est maîtresse d'elle-même et de ses actes, est absolument inviolable, inaliénable, rcsjjecfable ; elle a une valeur absolue. Elle est, selon le mot de Kant, une fin en soi, c'est-à-dire qu'elle est bonne en soi et absolument; aussi peut-elle rapporter à elle-même les choses, en user, se les approprier ou les aliéner à son gré. En d'autres termes, la personne est capable de droits, car le droit consiste précisément dans le pouvoir moral et inviolable de faire, d'acquérir ou d'utiliser quelque chose.

— Donc, pour résumer : se connaître vraiment soi-même, se posséder vraiment soi-même, se gouverner vraiment soi-même, telles sont les trois grandes prérogatives de la personne, qui font d'elle un être moral, capable de droits et de devoirs. Or la racine dernière, l'élément essentiel de la personnalité, c'est la volonté libre; car, si nous sommes capables de réfléchir sur nous-mêmes, de nous posséder, de nous gouverner, c'est en définitive, parce que nous sommes libres. 11 est vrai qu'à son tour la volonté libre comprend et suppose la raison et la réflexion ; c'est donc à bon droit que l'on définit la personne ; un individu doué de raison et de liberté.

De là vient que la personnalité est soumise aux mêmes vicissitudes que ces deux facultés maîtresses. Ébauchée dans l'enfant chez qui la raison sommeille ; réduite à l'état de germe informe dans l'insensé qui, avec la faculté de réfléchir, a perdu la possession de soi-même (1); dégradée chez l'homme vicieux qui s'est fait l'esclave de la matière et de l'instinct, la personnalité atteint son plus haut degré de développement dans l'homme vertueux qui, avant réussi à s'afl'ranchir le plus possible de la tyrannie de la passion et de l'influence du non moi, est devenu par là même plus raisonnable, plus vraiment libre, plus pleinement maître de lui-même et de ses actes.

Nous pouvons donc conclure que, la valeur morale de l'homme étant en raison directe du degré où il se difl'érencie de la chose, le grand but et le grand devoir de notre vie consistent à développer sans cesse en nous la personnalité, principe de notre dignité présente et de notre bonheur futur.

(1) De là le sens si profondément pliilosophique du mot aliéné pour désigner celui qui a perdu l'usage de la raison. De fait, il ue s'appartient plus et ses actes ne sont plus vraiment siens; il n'a plus de pouvoir sur lui-même {alietiatusa se) : il est l'esclave d'une idée ou d'une passion à laquelle il ne peut plus se dérober. U n'a plus de la personne que la capacité fondamentale, avec le vague espoir de rentrer un jour en possession de lui-même.

LA l'F.HSON.NALlTl':. 415

ART. IV. — Altérations ilc la personnalité.

IS'ous avons vu qu'un même sujet « je » peut jouer, pour ainsi dire plusieurs personnages et grouper ainsi autour de soi des w moi » plus ou moins dillerents les uns des autres. A Tétat 7iormal ces moi n'ont pas entre eux de cloisons étanches, et le je qui actuellement joue tel personnage et a revêtu tel moi a. conscience d'être le possesseur légitime de tous les autres. Dans les états psychiques anormaux provoqués par certains troubles organiques, notamment par l'hystérie, cette distinction des divers moi s'accentue et peut aller jusqu'à empêcher la conscience du sujet de les rassembler sous son regard : le même je ne synthétise plus ses moi; chacun de ces derniers s'organise à part et le /> qui les revêt ainsi séparément paraît changer de personnalité. Un cite de ces altérations ou dédoublements de la personnalité un certain nombre d'exemples devenus classiques. Examinonsen deux particulièrement significatifs :

§ 1. — Le cas de Félida. — FélidaX, née à Bordeaux en 1843, a été étudiée par le docteur Azam. A l'état normal, son caractère est sérieux et même triste, volonté très ferme et ardeur au travail. Presque chaque jour elle est prise de ce qu'elle appelle sa crise : après quelques minutes d'un sommeil profond, elle se réveille gaie, alerte et même turbulente et impressionnable à l'excès. Dans cet état second « elle se souvient parfaitement de tout ce qui s'est passé pendant les autres états semblables qui ont précédé et aussi pendant sa vie normale ». En revanche, revenue à l'état normal, « elle a oublié tout ce qui s'est passé pendant la période seconde... Ses enfants ont fait leur première communion pendant qu'elle était en condition seconde; elle lignore durant les périodes d'étal normal — Elle a toujours soutenu que l'état, quel qu'il soit, dans lequel elle est au moment où on lui parle, est l'état normal qu'elle nomme sa raison, par opposition à l'autre qu'elle appelle sa crise ».

t5 2. — Le cas de miss Beauchamp. — Le docteur Morton l'rince, de Hoslon, fit paraître en 11)05 l'ensemble de ses observations et expériences faites jusqu'à cette date sur miss Beauchamp, dont la guérison n'était pas alors complètement réalisée. — Nous étudierons successivement les phases de la maladie, puis le traitement qui en eut raison.

1. Les phases de lamaladie. — Atteinte de neurasthénie lorsqu'elle étudiait à l'Université de Boston, miss Beauchamp fut soumise par le docteur Prince à un traitement hypnotique. C'est

dans Tétat d'hypnose que se révélèrent chez elle des altérations de personnalité :

a) Tout d'abord elle manifesta, dans cet état, un caractère différent de son caractère ordinaire : ordinairement réservée et même très timide, elle semblait alors beaucoup plus naturelle.

b) Un jour un événement nouveau se produisit : une troisième miss Beauchamp parut en elle, hardie, impérieuse, espiègle, ennemie de la dévotion, aimant à fumer la cigarette et de plus parlant en bégayant. Ce personnage se donnait à lui-même le nom de Sally, parlait de miss Beauchamp à la troisième personne, se moquant d'elle, tournant sa piété en dérision et déclarant qu'elle-même, Sally, n'est pas miss Beauchamp parce que cette dernière « est stupide, toujours dans la lune, le nez dans un livre la moitié du temps, ne sachant pas ce qu'elle veut, ne sachant même pas se soigner ».

c) Outre la miss Beauchamp ordinaire que le docteur Prince désigne par l'abréviation B I, outre B II, qui représentait la même à l'état d'hypnose et B III, qui signifiait Sally, une quatrième personnalité, B IV apparut au cours d'une visite du docteur. — B lY n'a pas la réserve scrupuleuse de B I, ni la turbulence évaporée de Sally ; elle n'est pas pieuse ; son caractère est volontaire et entier. — B IV représente une miss Beauchamp antérieure à celle de la première entrevue avec le docteur Prince, car l'ensemble de ses souvenirs et associations se rapportent à une date qui précède de plusieurs années cette entrevue.

d) Le personnage de Sally donne lieu à un phénomène nouveau : le dédoublement simultané de la personnalité, qui fit croire à miss Beauchamp qu'elle était possédée du démon.

' Sally opérait d'abord seulement dans l'état second et miss Beauchamp ne s'apercevait de ses agissements que par les traces écrites qui en restaient ou par les récits qui lui en étaient faits. Elle pensait déjà qu'un esprit malin la possédait et lui faisait faire à son insu des actes qu'elle réprouvait. Un jour B IV vit, dans son miroir, son visage prendre l'expression de cet être mystérieux et malfaisant. Elle eut l'idée de l'interroger et, à laide de Vécriiure automatique, un dialogue s'engagea dans lequel Sally se désigna elle-même, une fois de plus, comme étant le diable.

2. Le traitement. — La tâche du médecin consistait à restituer à miss Beauchamp une personnalité psychologique unique et donc à discerner au milieu de tous ces moi successifs ou simultanés le moi profond et humain normalement possédé par le je; — puis à grouper autour de ce moi tous les éléments de conscience qui lui appartiennent à lexclusion des autres.

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