LE LANGAGE
Le langage est un système de signes volontairement employés à Ceffet d'exprimer la pensée. Par pensée nous entendons ici, non seulement les jugements et autres opérations intellectuelles, mais encore les sentiments, les volitions, et tous les faits psychologiques.
Le langage étant essentiellement signe, ne saurait donner des idées nouvelles : il se borne à évoquer celles qu'on a déjà; car si au mot qu'on entend ne correspond pas dans l'esprit une certaine idée, ce mot ne dit rien, il n'est pas compris, il n'est pas signe.
Comprendre, c'est donc remonter du mot à l'idée qu'il signifie ; parler, c'est descendre de l'idée au mot qui l'exprime. Ce qu'on appelle traduire, implique les deux opérations ; c'est d'abord remonter d'un mot à une idée, puis redescendre de cette idée à un mot d'un autre idiome. On voit que le mot est en réalité un intermédiaire entre deux pensées : entre une pensée qui s'exprime et une pensée qui s'éveille.
Si l'homme est seul capable de parler, ce n'est donc pas que lui seul ait des organes propres à la parole, — certains animaux sont sous ce rapport aussi bien doués que lui; — c'est parce qu'il pense, parce que lui seul a la raison pour comprendre les signes, et la réflexion pour s'en servir intentionnellement. En réalité, les animaux sont muets, mutœpecudes, comme dit Lucrèce, parce qu'ils sont incapables d'abstraire (1).
AKT. 1. — Wiverses espèces «le lan^a^e»
Tout système de signes étant plus ou moins apte à l'expression de la pensée, on peut distinguer autant d'espèces de langage que nous avons énuméré d'espèces de signes.
,1) Si les animaux ne parlent point, dit Dcscarles, • ce n'est pas faute d'organes, lar on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois no peuvent parier oinsi que nous, c'est-à-dire en témoignant <]u'ils pensent ce qu'ils <liscnt : au lieu que les hommes qui, olanl nés sourds et muets sont privés des organes qui servent aux autres pour partir, ont coutume d'inventer cu\-ménic8 quelcpies signes par lesquels ils se (ont entendre ■ . Saint Thouias avait déjà rolefé cette différence essentielle : Etsi hruta annnotia aliquid mani feulent, non
mien manifeslntionem intendant [Somme thvol., U" 11'-, q. 110).
•-i les animaux ne parlent pas, dira-ton, du moins ne peut-on nier qu'ils comprennent. Voyez la sagacité du chien à saisir les ordres de son maître! — I,a vérité c'est que le chien, pas |)lus <|ue les autres animaux, ne comprend la p.irole ellemôme; il n'en perçoit cjne l'élément sonore. C'est l'intonation alTeclucuse, sévère ou impérativc qui, réveillant en lui certains souvenirs, le porte à agir comme s'il comprenait. En fait, ce n'est pas à la parole proprement dite qu'il ohéit, c'est à la voix.
§ 1. — Langage d'action, langage oral, langage écrit.
1. Le langage d'action se compose des jeux de la physionomie, des altitudes du corps, des gestes expressifs et descriptifs, des signes conventionnels en usage chez les sourds-muets, etc.
2. Le langage oral se compose des sons, soit inarticulés, tels que Tonomatopée, l'exclamation, languissante ou vibrante, soit surtout des sons articulés, consistant en certaines émissions de voix appelées voyelles, partagées et modifiées par les mouvements de la langue, des lèvres et des dents, pour former les consonnes,
3. Le langage e'cH/ comprend tous les signes tracés sur quelque matière solide, depuis le dessin informe du sauvage, jusqu'aux caractères imprimés de nos livres modernes.
4. Mentionnons encore le langage tactile, auquel sont réduits les aveugles, sourds et muets, et les caractères en relief qui servent à la lecture des aveugles.
— On se demandera à ce propos, pourquoi les signes vocaux ont été si universellement choisis par Thomme pour exprimer sa pensée ([xépoTreç àvQpwTTot, comme dit Homère). Sans doute nos émotions et nos désirs se traduisent naturellement par des exclamations ; mais ils s'expriment aussi spontanément par des gestes. Pourquoi donc le langage oral s'est-il seul développé de préférence à tout autre? On peut en donner plusieurs raisons.
a) Par ses intonations si variées, il est plus apte à exprimer les nuances infiniment délicates de nos émotions et de nos passions.
b) Il est plus rapide, plus à notre disposition, et de plus, tout en exprimant nos pensées, il nous laisse le libre usage de nos membres.
, c) Il est plus propre à attirer l'attention à distance, et peut être employé dans l'obscurité (1).
Tels sont les avantages qui ont fait universellement préférer les signes vocaux au langage par gestes.
§ 2. — Langage naturel et langage conventionnel.
Si l'on se place, non plus au point de vue de la nature du signe, mais du rapport qui l'unit à la chose signifiée, on peut distinguer :
1. Le langage naturel qui comprend, parmi les signes énumérés plus haut, tous ceux qui, étant l'effet d'une réaction du moral sur le physique, sont spontanément produits et universellement compris. Tels sont les jeux de physionomie, la pâleur ou la rougeur du visage, les gestes expressifs ou descriptifs, les exclamations, l'imitation instinctive des sons, etc.
(1) On dit f/Lie certains Indiens ont une langrue si rudimenlaire qu'elle ne peut être comprise sans le secours du langage d'action; aussi sont-ils obligés la nuit d'allunaer un feu pour se parler.
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2. Le langage conventionnel qui résulte d'une entente préalable entre ceux qui l'emploient; aussi est-il toujours plus ou moins arlitîciel, et par suite, ne saurait être compris ni parlé sans une certaine initiation (1).
:\. De la comparaison de ces deux langages il résulte :
a) Que le langage naturel est plus synthétique, c'est-à-dire qu'il 1 \prime directement et concrètement tout un état d'Ame; aussi r-t-il plus vif, plus rapide, plus chaud, plus sympathique, plus pathétique ; iQnà\s que le langage conventionnel étant analytique, eu ce sens qu'il n'exprime la pensée qu'en la décomposant, est par là même plus lent, plus froid, plus abstrait.
b] Mais aussi, le langage naturel, précisément parce qu'il est synthétique, est souvent vague et équivoque. On pleure de joie comme de douleur; on rougit de honte comme de plaisir, et la même exclamation peut exprimer l'admiration ou la déception. De là vient que, si ce langage peint très bien la passion, les émotions fortes, les désirs violents, énergiques, il ne convient nullement à l'expression des idées pures. Au contraire, le langage artificiel doit à son caractère analytique d'être infiniment plus clair et plus précis, de se prêter à toutes les exigences de la pensée abstraite et scientifique. Il exprime surtout l'élément intellectuel et conceptuel de la pensée, tandis que le langage naturel en reproduit mieux l'élément émotionnel et passionnel.
La conclusion à tirer de ce parallèle, c'est que ces deux langages sont faits pour se soutenir et se compléter; que le langage humain n'a son maximum d'expression qu'autant que la parole articulée est accompagnée de gestes, de jeux de physionomie, d'intlexions de voix qui lui donnent sa couleur et sa chaleur. C'est de celte parole vivante qu'on peut dire en toute vérité : le style, c'est l'homme, car c'est en elle que se manifestent tout à la fois, et la précision de la pensée, et la chaleur du sentiment, et l'énergie de la volonté, c'est-à-dire l'homme tout entier.
Avant de parler du langage oral et des langues proprement dites, qui feront l'objet des chapitres suivants, nous dirons quelque chose du langage écrit, de son origine et de ses avantages.
ART. II. — L.*écritnre.
Quelles que soient les prérogatives du langage parlé, il offre ce grave inconvénient de s'évanouir avec le son qui l'apporte et le gpstc qui le souligne. La parole est fugitive, elle s'envoie, stzkx
(1) Nous discuterons plus loin la question de savoir si les langues se composent de signes nalurels ou conventionnels.
TtiepoEVTa, dit Homère ; d'où la nécessité de la fixer dans quelques signes permanents au moyen de l'écriture.
... cet arl ingénieux De peindre la parole et de parler aux yeux. (Hoileau).
^1- — Origine et formes diverses de l'écriture.
1. Au début, récriture était figurative, c'est-à-dire qu'elle consistait à représenter directement par le dessin les objets euxmêmes. Quant aux réalités suprasensibles, on en dessinait un emblème ou un symbole : un lion pour le courage, un chien pour la fidélité, etc. Telle était l'écriture hiéroglyphique des Égyptiens.
On A'oit les inconvénients d'une pareille iconographie . Elle est hors d'état d'exprimer clairement les notions purement intellectuelles, les idées de rapport ; d'autre part, que de lenteurs et de difficultés dans l'exécution, que d'obscurités dans l'interprétation!
2. Aussi, peu à peu, dans un but de rapidité et de commodité, le dessin s'abrège-t-il au point de devenir méconnaissable; de natur rel il devient plus ou moins conventionnel. Ce n'est plus directement la chose elle-même qui est représentée parle signe, mais Vidée de la chose ; de figurative l'écriture devient idéographique.
Les écritures chinoise, japonaise, annamite sont encore aujourd'hui entièrement composées de caractères idéographiques. Un Chinois, un Annamite, un Japonais lisent le même livre chacun dans sa langue, sans cependant pouvoir se comprendre en parlant, à peu près comme tous les peuples de l'Europe lisent les chiffres arabes et la notation mathématique, tout en les énonçant différemment.
Les inconvénients d'un pareil système sont évidents : le nom , bre des signes se multiplie à l'infini et avec lui, la difficulté de les retenir ; c'est au point qu'un lettré chinois passe sa vie entière à apprendre à lire et à écrire, et que presque toute sa science se mesure au nombre de caractères qu'il connaît.
3. Aussi, la nécessité aidant, et en vertu de l'association naturelle entre l'idée et le mot qui l'exprime, le signe se détache peu à peu de ridée pour s'associer directement au son ; d'idéographique l'écriture devient insensiblement phonétique, c'est-à-dire qu'elle représente, non plus Vidée même, mais le nom de l'objet. Ainsi, la figure qui désignait le soleil (Rhâ) dans les hiéroglyphes égyptiens, n'exprimant plus directement le soleil, mais le son rhâ, put s'employer dans l'écriture de tous les mots où entre ce son.
D'où la nécessité de décomposer les mots en syllabes, et d'assigner un signe spécial pour chaque syllabe de même son. C'est le principe des écritures sijllabiques comme des Assyriens, des Ethiopiens, du sanscrit, etc., composées chacune de plusieurs centaines de signes. C'était encore trop.
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Kn docoinposaiU ;\ leur tour les syllabes en voyelles el en consouuos, el en assignant à chaque son simple un signe propre, l'écriture devint alpha/xUique. De la sorte, une vingtaine de signes suflîsenl aujourd'hui ù. exprimer tous les sons imaginables et conséquemment toutes les idées et tous les objets.
Ce lurent les Phéniciens qui réalisèrent ce progrès : aussi l'alphabet phénicien est-il l'ancêtre de tous les alphabets d'Europe et d'Asie. Nos caractères cursifs actuels sont sortis, par une longue série de transformations, des lettres capitales romaines, lesquelles remontent, par l'intermédiaire de l'alphabet grec, aux caractères phéniciens, issus eux-mêmes des hiéroglyphes de l'Egypte.
ï^ :2. — Avantages et inconvénients de l'écriture comparée à la parole.
1. Le grand avantage de l'écriture, celui d'où découlent tous les autres, c'est sa fixité, sa, permanence. En fixant la pensée, l'écriture la met à même de voyager dans le temps et dans l'espace, c'est-à-dire de se conserver, de s'envoyer, de parler aux absents et aux générations futures ; tandis que la parole, expirant au moment même où elle est prononcée, ne s'adresse qu'à ceux qui sont présents et à portée de la voix : V^erba volant, scripta manent.
On peut dire que l'écriture est la mémoire de l'humanité. C'est grâce à elle surtout que nous bénéficions de l'expérience des générations passées ; c'est par elle que, selon le mot de Pascal, l'humanité est vraiment comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. Voilà pourquoi les peuples privés d'écriture sont comme des gens sans mémoire, condamnés à rester plus ou moins stationnaires et barbares.
C'est par l'écriture que les grands esprits de l'antiquité nous conservent le meilleur de leurs pensées, et par la lecture que nous pouvons entrer en conversation avec eux aussi bien que s'ils étaient présents ; avec cet avantage que le livre, toujours complaisant, jamais incommode, ne parle que quand on le consulte, se tait quand on le désire, et se répète sans se fatiguer autant de lois qu'il est nécessaire.
2. De son côté, la parole vivante a sur l'écriture plusieurs avantages considérables. Aidée du geste, des intonations, des jeux de physionomie, elle est plus expressive, plus énergique, plus lumineuse, plus persuasive ; elle commande l'attention ; tandis que l'écriture est plus froide et plus décolorée.
Selon la remarque de Platon, la parole est à l'écriture comme un homme est à son portrait. Quand on est en face de son interlocuteur, dit-il, on peut lui poser des questions, lui faire des objections; au contraire, « si on interroge l'écriture, elle garde le silence
avec dignité 'cE.avwi; Tcavu aiyï) ; si. on vient à l'attaquer ou à l'insulter sans raison, (;lle ne peut se défendre, car son père n'est pas là pour la soutenir » ■Phèdre;.
Enfin, la parole vivante est discrète; elle sait ce qu'il faut dire à l'un et taire àTautre; elle sait s'adapter aux différentes intelligences ; tandis que l'écriture parle uniformément à tous.
APPENDICE Théories relatives à l'origiue du lang^ag^e.
L'origine du langage est une question célèbre dans l'histoire de la philosophie. Dès la plus haute antiquité on s'est demandé si les langues étaient un effet de la nature ou le résultat d'une invention humaine : fv^ei ta ôvdaaTa 9) Qései. Nous avons exposé plus haut Vorigine psychologique d\i langage en montrant couiment l'enfant apprend à parler sur les genou. v de sa mère; il s'agit maintenant de savoir comment les premiers hommes ont appris à parler.
Ce problème implique lui-même deux questions bien distinctes : comment . en fait le langage a-l-il commencé ? et comment en droU le langage a-t-il pu commencer ?
La première question est purement historique, et, à moins de démonti'er qu'il n'existe qu'une seule hypothèse possible, elle ne peut être résolue qu'à l'aide de documents positifs qui font défaut (1). La seconde est proprement philosophique, et peut être résolue par voie d'hypotiièse et de discussion. Quatre opinions ont été soutenues :
1. Le langasre est dû à une invention tardive et artificielle de l'homme,
2. Le langage a été révélé de toutes pièces au premier homme par Dieu;
3. Le langage s'explique par un instinct spécial que nous avons d'associer certaines idées à o^rtains sons ;
4. Le langage s'est formé par Yélaboration progre-tgive du langage naturel.