I. — Théorie de l'invention tardive
I. — Exposé. — Démocrite prétendait, dit-on, qu'après une période indéterminée de vie sauvage et sohtaire, un homme plus intelligent que les autres aurait imaginé un système de sons articulés, lequel, adopté ensuite par le genre humain, en vertu d'une convention plus ou moins expresse, comme moyen d'exprimer ses pensées, serait devenu la souche des langues actuelles. ^
(1) Un certain nombre d'auteurs prétendent s'appnyer sur la Bible pour affirmer la révélation surnaturelle du Iniigage, en ce sens que Dieu eu aurait donné la science infuse à nos premiers paients. Jît de lait, 11 est assez diltic lie de se représenter Adam et Eve créés adultes, ornés de tous les dons de la nature et de la gràoe, s'évertu*nl à se composer un langage par voie d'inlerjectinn et d'onomatopée. N'oublions pas que tout est nécessairement merveilleux dans l'apparition de l'homme sur la terre. Toutefois, comme cette opinion de la révélation surnaturelle du langage n'est que probable, infiniment probable, si l'on veut, l'iiypothèse de l'invention humaine a le droit d'être entendue, et on peut la soutenir sans nier le surnaturel ni donner de gages aux théories transformistes. Remarquons de plas que, dans le teste sacré, ce n'est pas précisément Dieu, mais l'homme qui donne leur nom aux êtres créé». Nous lisons en effet : Adduûrit Deus ea ad Adam ut viderel qiiid vocaret ea. Omne enim quod vocavit Adam... hoc est nomenejus i.Cen. n).
ORUilNE DU LANGAGE. 431
Clitv. 1rs modornos. Locko et Condillac(l) ont en partio rajoiini l'iiypollièso do rinvtMition artificielle.
Ail. Smith (listiiicue trois périodes : une première où l'homme ne parlo pas; une sooondo où il n'emploie que des signes naturels, semblables à ceux que donnent les animaux; enfin une troisième période où il crée uu langage conventionnel, ot où l'usage de la parole se transmet comme une habitude hén^ditaiit».
De nos jours, l'école ti-ansformiste s'eflorce d'expliquer l'^origiue du langage, comme celle de la raison elle-même, par l'évolution lente des facultés animales. Nous avons vu, en parlant des princiiies premiers, que c'est là une théorie insoutenable. Du reste, se demander comment l'animal a pu acquérir le langage est un problème qui n'a rien de commun avec la question de l'origine du langage dans l'humanité.
II. — Critique. — L'origine tardive et pleinement délibérée du langage '^st absolument inadmissible.
De son t^mps déjà, Épioure réfutant la théorie de Démocrite. soutenait ne les mots ne sont pas d'origine artiliciello, mais naturelle, oy ôéaêt àW.à .cjetT<iàv6|i.aTa; que la nature de l'homme, ses besoins, ses émotions, souexpé-
■nce suffisent à expliquer l'origine et le dévelopjxjment des langues.
fvucrèce regarde comme une absurdité que quelqu'un ait assigné les noms aux choses, puisait enseigné ces noms aux hommes, li demande avec raison
:■ quel privilège cet homme aurait pu faire ce dont les autres étaient inca- ( a blés, et surtout, comment il aurait réussi à se faire entendre d'hommes qui n'avaient aucun usage de la parole, et il conclut, avec Épicure, que • l'honmie parle aussi natui'ellemeat que le chien aboie ».
Concluons nous-mêmes que l'homme, étant essentiellement sociable, a toujoui-s vécu en société, et que la société ne se conçoit pas sans un certain langage; que jamais un langage ne s'invente artificiellement et de toutes pièces (2); encore moiiis se fait-il adopter par convention. La raison en est simple, c'est que toute convention suppose déjà l'existence d'un langage qui sert d'intermédiaire et de moyen de communication (3j. Aussi cette hypothèse est-elle universellemsnt abandonnée.
(\) Coridillac prétend se conlbriiior à la tradition en admettant que, de fait, le langage a Ole révélé par Dieu à Adam et live au moment de leur création. Mais il suppose ensuite (|ue, quelque temps après le déluge, deux enfants aient été égarés dans quelque désert avant d'avoir pu connaître aucun signe, et peul-cli-e, dit-il, quelque peuple doit-il son origine à un pareil évinetnent. Comment dans <eite livpothèse le langage se serait-il formé/ Condillac se prononce en faveur de linTention artilicielle.
i)On peut s'en assurer à la manière dont aujourd'hui encore se forment les mots nouveaux. En rcalité le néologisme n'a que trois procédés :
a Combiner des radicaux déjà usiti^s selon les lois de la langue que l'on veut enriiliir. Exemple : lournc-brochc, serre- frein, emporle-piéce ;
i>] Kiiiprunter à une langue étrangère quelque radical qu'on naturalise au moven
s affixes de sa lantme propre. Exemple : orthoqraiihv, téléphoner : Enlin, emprunter a une lan^^ue étrangère le mot tout forme, avec son orthographe i sa sijnilicalioa sans > z-ien changer. Exemple : wagon, steamer, lùnlerland.
Jamais u'apparait le procédé d'invention artiOcieUc qui créerait un mot de toutes pièces.
(3) Kn fait, la convention, comme moyeu de faire adopter un mot ou un signe nouveau, n'est possible qu'entre savants, par exemple, [tour fixer définitivement une terminologie scientifique, ou entre gens de métier, pour arrêter un système de signaux. Elle devient absolument chimérique dés qu'il est question d'une langue parlée par tout un peuple.
— Théorie de la révélation surnaturelle.
I — Exposé — 1. M. (leBonakl, suivi on cola par Lamennais, J. de Maistre et l'école dite traditionaliste, prétend que l'invention du langage par Thoinnu; implique un véritable cercle vicieux. En effet, dit-il, une opération aussi compliquée que l'invention d'une langue suppose évidemment une pensée puissante et une intelligence très développée; or, l'mtelhgence ne pense et ne se développe qu'au moven du langage. « Avant la parole 1 esprit est vide et nu; le langage seul y fait pénétrer la pensée... Il est nécessaire d avoir l'expression de la pensée pour penser, car l'homme pense sa parole avant de parler sa pensée... Nous ne pensons qu'au moyen de paroles mentales. Oi les paroles font défaut à qui n'en a jamais entendu. Donc, pour penser, il faut avoir entendu parler. »
^ La conclusion, c'est que l'homme n"a pu inventer le langage; et comme d'autre part, il répugne que l'homme ait été un seul instant sans penser et par suite sans parlei" il faut bien admettre que le langage lui aete révèle par Dieu même. Dieu en créant nos premiers parents leur a donne une langue toute faite avec l'intelligence des mots qui la composent 11 leur a appri> à parler en leur parlant! et, en leur parlant, leur a révèle, en même tem,>s que la parole, certaines vérités suprarationnelles, telles que l'existence de Dieu, l'immortalité de l'àmo,- l'existence de la loi morale, etc Ce sont ces venues primitives qui nous sont transmises par la tradition c'esl-^-dn-e par la pai oie de nos semblables; d'où le nom de traditionalisme donne a cette théorie.
3 Donc Dieu' a parlé à nos premiers parents (révélation), et les parents a leurs enfants (tradition); ainsi s'expliquent l'origine et la transmission du langage, et par lui, des vérités premières de métaphysique et de morale san? lesquelles il est impossible de penser et d'agir /f ««^"^i^^l^/";. ^^ ^^^^ la remarque de M. de Bonald, la parole divine est la raison de l homme, comme la parole du père est la raison de l'enfant. L'homme est donc necessaïement un être eLeigné; aussi, placé en dehors de la société et par suite de la tradition, serait-il radicalement incapable de parler et de penser.
II -Critique. -Nous n'avons pas à discuter ici la thèse traditionaliste au point de vue de l'origine des idées, mais uniquement au point de vue de
^'T/S'inconS?é que Dieu a pu révéler le langage aux premiers hommes; mais ce que nous n'admettons pas, ce sont les arguments par lesquels on prétend écarter a priori toute autre hypothèse.
^ I. Et d'abord, il est faux que lliommene puisse penser sans parler et que la parole entendre la pensée; c'est au contraire la pensée qui preoxis e a la parole, comme la chose signifiée préexiste nécessairement au signe qu on en
"^T m' de Bonald oublie que l'homme est, dès sa naissance, en possession du lan-age naturel, et que rien ne s'oppose à ce que celui-ci serve de point de iépan et ïinsti'ument à l'élaboration d'un langage 'plus perfectionne
Sans doute Dieu est l'auteur du langage humain en ce sens qu il nous a donné la faculté et, avec elle, le besoin et l'instrument du la"fJ5«5 mais a-t-il fait davantage? a-t-il été jusqu'à composer l"^->f ^^..""//^'S le tïlf aite pour la communiquer directement aux hommes ? - C est ce que le ti a ditionalisme ne réussit pas à démontrer.