RAPPORTS DE LA PENSÉE ET DU LANGAGE
Nous l'avons constaté, l'union est intime entre le langage et la pensée. Sans une idée qu'il exprime, le mot n'est plus un mot, mais un vain son, flatiis vocis. D'autre part, on peut dire que toute pensée reste plus ou moins incomplète tant qu'elle n'est pas revêtue de son expression orale ou mentale.
Étudions successivement l'iniluence de la pensée sur le langage f^f celle du langage sur la pensée.
ART. I. — luflueiice «le la pensée sui* le langage.
11 est évident que le point de départ, c'est la pensée; que c'est elle qui exerce la première intluence et donne la première impulsion. On l'a nié à plusieurs reprises; nous avons vu notamment l'école traditionaliste assigner le premier rôle au langage et soutenir que c'est lui qui engendre la pensée. C'est prendre l'effet pour la cause.
^1. — La pensée crée le langage.
1. Par définition, le langage est un ensemble de signes intentionnels destinés à exprimer une pensée; or, avant de donner délibérément un signe, il est clair qu'il faut avoir quelque chose à signifier. La pensée est donc logiquement antérieure au langage, et dès lors, ce n'est pas le mot qui éveille l'idée chez celui qm parle, mais au contraire l'idée qui suggère son expression, qui se formule dans le mot (1).
^. C'est donc la pensée qui crée le langage; mais le crée-t-elle iircessaivfment, au point qu'on ne puisse penser sans quelque signe sensible, et que la parole, au moins intérieure, soit la
liOn*\oil conil)ien CondiHHc a eu tort de soutenir ((u'une science n'est qu'une langue bieu faite, alors que, l)icn évidâmniviit, «.'est la scieiuc qui se lait sa langue et qui la perlertioune à mesure que ses idées s'éclaircissont et que ses définitions se précisent. Sans doute une langue bien laite exerce à son tour une influence des plus lavoiahles sur la scieucc elle-même, en facilitant ses opérations et en formulant plus neltemenl ses résultats : mais r<"duire la science à n'iHre qu'une langue, une collection de mots, c'est oublier que tout ce qui est nommé n'est pas néces- «•iremcnt connu et expliqué; qu'on peut savoir le sens d'uu mot sans connaître la nature do la cliosf qu'il exprime; c'est iie voir dans les disciussions scientifiques que de pures logomachies, et dans l'idée générale qu'un pur mot; bref, c'est le nominalisme avec toutes se* conté(|ueiices.
condilion indispensable de la pensée, ainsi que l'a prétendu CondiUac?
11 est clair que, si, par signe sensible, on entend l'image qui accompagne nécessairement toute idée, la question est résolue d'avance; mais, si l'on veut dire qu'il est impossible dépenser sans le secours de quelque parole orale ou mentale, l'expérience est là qui prouve le contraire.
a) Et d'abord, la parole n'est pas nécessaire pour observer, pour comparer et juger les choses présentes, pour admirer un chef-d'œuvre ou réprouver une action blâmable.
b) Il est certain aussi que, à la suite d'une invention ou d'une découverte, on peut avoir une idée nouvelle sans posséder de mot pour l'exprimer.
c) Parfois les idées traversent l'esprit en si grand nombre et avec une telle rapidité qu'on n'en saurait exprimer aucune.
d) D'autres fois, les hésitations, les arrêts qu'on éprouve en parlant ou en composant, l'impossibilité où l'on se trouve d'exprimer ce qu'on sait ou ce qu'on sent, tout cela prouve que la pensée précède et déborde toujours la parole, que c'est l'idée qui cherche et choisit son mot ; que trouver une pensée est une découverte et que trouver une expression qui rende exactement cette pensée est une autre découverte, et par suite, qn absolument parlant, on peut penser sans signe. Il faut avouer cependant qu'on ne le peut qu'imparfaitement et difficilement, ainsi que nous le verrons plus bas,
^2. — L^ pensée crée le langage à sa ressemblance.
, On peut dire que le langage est comme un miroir où viennent se réfléchir les lois essentielles de la pensée, comme aussi ses qualités et ses défauts accidentels. Oratio vultus animi est, dit Sénèque.
1. En effet, on retrouve dans les éléments qui composent le langage, les éléments de l'idée qu'il exprime, et dans les lois de la proposition et de la syntaxe, les lois du jugement et du raisonnement. La grammaire générale reproduit les règles immuables de la logique, tandis que les grammaires particulières reproduisent les modifications accidentelles qu'elle peut subir sous diverses influences et pour répondre à certains besoins.
2. Le langage reflète également les habitudes d'esprit, les aptitudes spéciales, le tempérament intellectuel et moral de l'individu, du peuple et du siècle qui le parlent : ainsi on distingue au premier coup d'oeil le style d'un enfant, celui d'une femme ou d'un homme fait. Parle afin que je te connaisse, disait Platon. Certains peuples ont l'imagination plus vive, les passions plus fortes; d'autres sont plus calmes et plus réfléchis. Les