L1-: LANGAC.E ET LA PENSÉE
Môridionaux, les Orientaux n'écrivent point comme l'habitant du Nord.
De môme, chaque langue se transforme avec la pensée et les aspirations du peuple qui en fait usage. C'est une loi que tout progrès, toute décadence intellectuelle ou morale d'une nation ou d'une époque, se traduisent par un progrès et par une décadence proportionnels de leur langage et de leur littérature. 7a//."? hominibus oratio qiialis oita, dit Sénèque ; et encore : Ubicumque videris oralioncm corrupiam placere, ibi mores quoque a recto descivisse non est dubium (Epist. mor. 11-4).
Voilà pourquoi l'histoire d'une langue est aussi l'histoire du peuple qui la parle, et l'on peut dire, avec Th. Ribot, que les langues ne sont en définitive, qu'une psychologie pétrifiée.
, ART. II. — Influence du langage sur la pensée.
Le langage est un intermédiaire entre deux esprits, entre deux pensées. 11 exprime une pensée chez celui qui parle, et il éveille une pensée chez celui qui entend. De là une double action du langage sur la pensée : il l'enrichit chez celui qui écoute, et il la précise chez celui qui parle.
i; i. — Influence du langage sur la pensée de l'auditeur.
1. Le but premier du langage est de communiquer la pensée, d'instruire celui qui écoute en l'enrichissant des pensées d'autrui. Aussi le langage est-il le véhicule de toute éducation, de toute science, de tout progrès.
On le conçoit, c'est surtout dans le langage écrit que se conservent et se transmettent les trésors de la science humaine. C'est par la lecture que notre pensée s'enrichit du travail accumulé des générations qui nou's ont précédés.
2. Le langage ne se borne pas à nous faire part des pensées d'autrui, il est encore comme un moule où se forme notre propre pensée, et plus ce moule est noble et délicat, plus aussi, toutes choses égales d'ailleurs, nous pensons noblement, finement, délicatement.
En apprenant notre langue maternelle, non seulement nous apprenons ce qu'ont pensé nos pères; nous apprenons encore à penser comme eux. Nous prenons leur génie, leurs habitudes intellectuelles, leurs sentiments, leurs goûts; car, par cela seul qu'un peuple parle à sa manière, il pense et sent aussi à sa manière (1). D'où la vertu éducative de l'étude des langues et surtout
(1) Delà, pour le dire en passant, la force de résistance qu'une langue oppose à la violence des con )U(*rants. Qu'est-ce donc qui donne lanl de puissance à ces syllabes ?... . Ce sont les pensées, les souvenirs, l'éducation qu'elles réveillent dans
des langues classiques. Il est certain que la pratique d'une langue formée à l'abstraction depuis des siècles, douée d'une riche et délicate synonymie, embrassant la pensée dans les règles d'une syntaxe rigoureuse, développe autrement l'esprit que ne le saurait faire l'emploi des mots vagues et mal définis d'un idiome resté à l'état d'enfance. L'Européen a sous ce rapport une énorme avance.
§ 2. — Influence du langage sur la pensée de celui qui parle.
En s'exprimant, la pensée se fixe, se précise, se simplifie.
1. En effet, par elle-même, l'idée est un phénomène essentiellement instable et toujours flottant, que l'esprit a grand'peine à maintenir sous son regard, obligé qu'il est d'en vérifier sans cesse le contenu exact et d'ea rectifier les limites. Or, en incarnant pour ainsi dire cette idée dans un mot, le langage lui donne une stabilité qui décharge l'esprit de ce souci, lui permet de l'étudier en paix et de l'emmagasiner dans sa mémoire. « Les mots, dit Hamilton, sont les forteresses de la pensée; ils la défendent contre l'oubli et sa propre mobilité. » (Relire à ce propos le Rôle de la dénomination dans la formation de lïdée générale, p. 184).
2. Un autre service signalé que le langage rend à la pensée, c'est de la préciser en nous obligeant à l'analyser.
 sa première apparition dans l'esprit, la pensée est toujours plus ou moins confuse, précisément parce que le premier coup d'œil est synthétique et que nous nous contentons de voir les choses en gros. Voulons-nous lui donner toute la précision qu'elle comporte, recourons au langage, exprimons-la, formulons-la ; nous n'y parviendrons qu'au moyen dune sérieuse analyse; or, ici comme partout, lanalyse est la condition de la clarté. Voilà pourquoi on peut dire que, si la pensée est conçue dans lesprit, elle ne naît véritablement que sur les lèvres ; aussi la conversation, et surtout la composition, sont-elles d'excellents moyens de mûrir ses pensées. Selon la remarque de Montesquieu, en composant^ on ne sait bien ce qu'on voulait dire que quand on l'a dit.
En général, toute pensée qui cherche son expression est une pensée encore confuse qui travaille à s'achever, à se préciser. Boileau l'a dit : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement. — Mais, quand il ajoute: Et les mots pour le dire arrivent aisément, ridée est moins juste; car les esprits les plus lucides et les plus exacts ne sont pas toujours ceux dont la parole est la plus facile.
l'homme; c'est qu'elles renferment pour lui les sentiments les plus enracinés dans Bon cœur; c'est qu'elles rappellent tous les usages au milieu desquels il est né, les affections dans lesquelles il a grandi... Voilà pourquoi, tant qu'une langue subsiste, te moment n'est pas encore venu où il faille désespérer de la patrie • (Ozanam. Civilisation au v' siècle).