LE LANGAGE ET 1,A PENSÉE. Ï'.V
',\. Kntin le langage, en facililanL le maniement des idées, siinplijic beaucoup le travail de la pensée et lui permet d'accomplir une foule d'opérations fort compliquées dont elle serait incapable sans sou secours. Défait, il est souvent bien dillicile déraisonner directement sur les idées elles-mêmes, à cause des nombreux éléments qu'elles renferment, et dont il faudrait conserver la vue distincte. Or la parole, et plus encore l'écriture, en substituant le mot à ridée, nous permettent de perdre momentanément de vue celle-ci pour opérer directement sur celui-là, nous réservant, une fois l'opération terminée, de rendre à chaque signe sa valeur réelle. Cet avantage est surtout appréciable en mathématiques pour la mise en équation et la discussion des problèmes (i).
Nous pouvons donc conclure et résumer cette question des rapports du langage et de la pensée dans les propositions suivantes :
a) Le langage ne crée pas la pensée; il la rend plus claire, plus ferme, plus précise.
b) Absolument parlant, il est possible de penser sans signes; en réalité, on ne le peut que difhcilement, imparfaitement, et en fait, nous ne pensons guère sans le secours des mots.
c) Ce secours est absolument requis dans toute opération intellectuelle un peu compliquée; voilà pourquoi, si le langage n'est pas nécessaire à toute pensée, on peut dire qu'il est indispensable à la pensée savante.
ART. 111. — lucoiivéuients et daujo^ers du lanffajfe.
11 faut bien avouer que le langage présente aussi ses inconvénients et ses dangers. Lui qui est fait pour manifester la pensée, a souvent pour effet de la masquer ou de la dénaturer. Sans doute Condillac a tort d'affirmer que (ouïes nos erreurs viennent du langage; mais il est certain que bon nombre d'entre elles n'ont d'autre source que la piperie des mols^ comme parle Montaigne.
1. Et d'abord, il est évident que, si une expression claire réagit sur la pensée de celui qui parle pour la préciser, à son tour, une formule vague et impropre ne peut que la rendre plus obscure et plus confuse; et que, d'autre part, si le langage oral ou écrit enrichit la pensée de celui qui écoute en lui transmettant la vérité, il peut aussi l'appauvrir et la fausser en lui communiquant l'erreur. Faux dictons, préjugés traditionnels et héréditaires, fausses
(1) L'esprit ressemble ici au banquier, (|ui, pour lacililor ses liaiiBaclitins, siilislilue au lourd numùralrc. les Itillels plus maniables, mais aussi capables, dès que le besoin l'e\i!,'era, d'tMre Iratislorines en espèces sonnantes. — Le mot est le papiermnniiaic de la pensée.
autorités, erreurs d'écoles, et tout ce que Bacon a si bien nommé les idoles de la place publique [idola fori), n'ont guère d'autre origine que le langage.
Et de fait, il y a comme une idolâtrie de certains mots et de certaines formules dont l'ancienneté, ou plus souvent la nouveauté, parfois même la sonorité font tout le prestige, au point que nous regardons comme une impiété de les discuter ou de les mettre en doute. Bossuet disait déjà de la liberté, qu' « il suffit d'en prononcer le nom pour que la multitude suive en aveugle ». Nous nous imaginons alors que notre raison commande aux mots; en réalité ce sont les mots qui tyrannisent notre raison et lui rendent les erreurs qu'ils en ont reçues. Il faut savoir s'affranchir de cette tyrannie et ne pas être dupe des mots et des formules, en les soumettant à l'épreuve de la définition et du raisonnement; car si le mot est une forteresse pour la pensée, il ne doit pas en être la prison (1).
2. Le langage présente d'autres inconvénients qui tiennent de plus près à sa nature. Sans doute il est faux de soutenir, comme on l'a fait récemment, que « toute idée qui s'exprime est déjà un mensonge », mais force est bien de reconnaître que toute langue, par là même qu'elle est une traduction matérielle de la pensée, est condamnée à ne la rendre qu'imparfaitement et par à peu près. Elle ne peut exprimer les choses spirituelles qu'au moyen de métaphores tirées de l'ordre sensible : âme, esprit, pensée, liberté, idée, etc., autant de mots empruntés au monde de la matière, qui nous exposent, par là même, à matérialiser les objets qu'ils expriment. « La métaphore est maîtresse d'erreur», remarquait déjà Aristote.
De plus, en traduisant par des substantifs les notions les plus abstraites, le langage nous porte inconsciemment à réaliser, à substantialiser, parfois même à personnifier des abstractions, *■ telles que le chaud, le froid, la loi, la nature, le hasard, etc. Car c'est la tendance naturelle du signe sensible de détourner à son profit l'attention due à la chose signifiée.
3. Remarquons d'autre part que la même langue n'est pas identique pour tous ceux qui la parlent; en réalité, chacun se fait la sienne selon ses tendances innées, ses préjugés, ses habitudes, etc.
De là vient que nous n'attachons pas tous le même sens au même mot. Rarement, surtout s'il s'agit de notions particulièrement compréhensives, telles que celles de progrès, de bonheur, de civilisation,... l'idée de celui qui parle coïncide exactement avec l'idée de celui qui écoute. Puis, les idées évoluent, et, les trans-
(1) U y a aussi ce qu'on peut appeler la « supersUtion de la majuscule • : Progrès, Science, Nature, Civilisation, etc. : manière naïve, mais trop souvent efficace, d'assurer à certaines idées une autorité privilégiée en les soustrayant à la discussion. « II est tant de gens, disait Duclaux, qui aiment à se gargariser avec des mots. •
LES LANGUES. 44i
formations du langage ne s'opérant que plus lenleinent, il arrive, à quelques années d'intervalle, que les mêmes mots, s'ils rendent toujours le môme son, ne couvrent plus exactement les mêmes idées. C'est là ce qui explique en grande partie la diversité des opinions qui divisent les hommes. La plupart de nos discussions ne sont que des logomachies; nous nous croyons séparés par des mondes, alors qu'il n'y a entre nous que l'épaisseur d'un mot dont nous ne faisons pas le même usage.
4. Un autre écueil du langage est ce que Leibniz appelle le psiltacisme. Nous avons dit que le mot, en fixant l'idée, nous dispense de recommencer sans cesse le travail laborieux et délicat de la généralisation. C'est là un grand service qu'il nous rend; malheureusement nous croyons aussi qu'il nous dispense de penser, et c'est là un grand danger. Dans notre enfance, nous avons reçu beaucoup d'expressions sans les comprendre ; nous continuons à nous en servir par routine. Nous croyons penser, donner des raisons et en recevoir : nous ne prononçons que des mots, vaines étiquettes des choses (Bacon) ; nous prenons, comme dit Leibniz, la paille des termes pour le grain des choses ei nous lâchons la proie pour l'ombre. Bref, tious nous payons de mots; or les mots, dit Hobbes, ne sont que des jetons pour le sage : le fou les prend pour de l'argent comptant.
Que d'exemples on en pourrait citer ! Vertus dormitives, vertus magnétiques, horreur du vide, etc. « Quand la faiblesse des hommes n'a pu trouver les véritables causes, dit Pascal, leiir subtilité en a substitué d'imaginaires qu'ils ont exprimées par des noms spécieux qui remplissent les oreilles et non pas l'esprit. » ^Et ces mots spécieux, non seulement ils ne disent rien, mais ils nous trompent, ils endorment l'esprit en lui donnant une satisfaction purement verbale ; ils arrêtent sa marche vers le vrai en lui donnant l'illusion d'y être parvenu.
Nous l'avons dit en commençant, les rapports du langage et de la pensée sont analogues à ceux qui existent entre le corps et l'âme, et nous pouvons résumer ce long chapitre en appliquant au langage ce que Bossuet dit du corps : « Fardeau accablant, soutien nécessaire; ennemi flatteur, ami dangereux, avec lequel je ne puis avoir ni guerre ni paix, parce qu'à chaque instant il faut s'accorder et à chaque instant il faut rompre. »