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OBJET DE LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE

L'école matérialiste avec Broussais, le positivisme avec Aug. Comte et Littré, l'empirisme anglais représenté par Herbert Spencer, se refusent à voir dans la psychologie une science véritable et indépendante.

D'après eux, les phénomènes psychologiques ne sont autre chose que des fonctions du système nerveux, des résultais de l'activité cérébrale, c'est-à-dire, en somme, des faits physiologiques, trop délicats sans doute pour être directement perçus parles sens, mais que des instruments plus perfectionnés ne peuvent manquer de révéler un jour à nos regards; aussi la psychologie n'est-elle à leurs yeux qu'un chapitre de la physiologie nerveuse. « Étudiée positivement, dit Littré, la psychologie ne témoigne d'aucune différence essentielle avec la physiologie cérébrale ».

C'est là une opinion absolument inadmissible. Sans doute

l'apparition du fait de conscience peut être conditionnée par quelque mouvement nerveux, mais il n'est pas concevable que le conscient sorte de l'inconscient et que le mental soit réductible au mécanisme. Comme le dit très bien Taine, « un mouvement, de quelque nature qu'il soit, rotatoire ou ondulatoire, ne ressemble en rien à la sensation de l'amer, du jaune, du froid ou de

oB.)i:r ul: la psycholo ;il\ 21

la douleui'. Ce sont là deux ordres de phénomènes, parallèles sans doute, mais absolument irréductibles ».

Établissons donc avant tout les droits de la psychologie à être traitée comme une science véritable et autonome.

AH r. I. — Distinction de la psychologie et de la physiolojs^^ie.

Deux sciences sont distinctes qui étudient des objets spécifiquement différents ; or les faits psychologiques se distinguent des faits physiologiques et par leurs caraclrres intrinsèques et par leur mode d'observation.

§ 1. — Différence d'objets. — 1. Il est dans l'homme tout un ensemble de phénomènes qui constituent sa vie organique; par exemple, la digestion, la respiration, la circulation du sang, etc.

a) Ces phénomènes sont strictement étendus et quantitatifs en eux-mêmes. Ils ont des dimensions bien déterminées et sont directement mesurables.

b) Bien qu'appartenant à l'ordre biologique, ils impliquent cependant des mouvements matériels : ils sont, en même temps que vitaux, mécaniques.

Ce sont les phénomènes physiologiques.

2. Il en est d'autres tout aussi réels, qui présentent des caractères absolument opposés ; par exemple la douleur, le remords, la pensée, la volition, etc. Ce sont les iphénomènes psychologiques.

Ils ne sont pas proprement quantitatifs, mais qualitatifs. Ils ont une certaine durée; ils peuvent varier d'intensité; mais, même lorsqu'ils sont organiques et qu'ils affectent bien une partie du corps plus ou moins étendue, cependant, pris en eux-mêmes, ils n'ont ni grandeur ni figure déterminées. Ils se refusent donc à toute mensuration quantitative : une douleur carrée, un mal de dents double ou triple d'un autre sont des non-sens (l).

(1) Descartes et les C:irtésiens enseignent que les faits psychologiques sont tous également simples; sous ce rapport ils ne mettent pas de ilifTércDce entre l'idcc pure et la sensation. Les philosophes scolasti(iues, et nous nous rangeons à leur avis, dislinguenl deux sortes de ph-'nomènes psychologiques :

1" Des phonomcDes mi.rlcs. (lui, supposant le concours cssen'icl et direct ducorps et des organes, impliquent une certaine composition; telles sont les sensations, les images, etc. ;

•!■' Des phénomènes proprement spirituHs, qui, bien qu'accompagnés d'une modification cérébrale, se produisent sans organe et par suilesont absolument simples; ce sont les idées et les volitions.

Sans insister ici sur cette distinction que nous retrouverons ailleurs, il estclair (juc le phénomène physiologi(]ue considère, soitcoinm; élément constitutif, soit comme simple condition d'activité, ne saurait en aucun cas se confondre avec le phénomène psychologique proprement dit.

Ainsi, dans une blessure, lapîai:; et la perturbation nerveuse qui la suit, sont bien distinctes de la conscience douloureuse qu'elles déterminent. I,es premii'res se ré duisant ;» une certaine modification, à un certain mouvement de la matière animée.

22 l'SYCHOLOGIE.

§ 2. — Différence de méthode. — Les faits physiologiques et

les faits psychologiques se distinguent encore par le mode et Vinstrumenl de leur observation.

1. En effet, les premiers sontperceptibles aux sens : Tœi! y saisit une couleur et des contours, le toucher une résistance, une température ; ils peuvent être dessinés, coloriés. Tandis que les phénomènes psychologiques étant sans grandeur, ni couleur, ni figure déterminées, sont absolument hors de la portée des sens externes; aussi se refusent-ils à toute représentation graphique. Et cependant nous les connaissons avec la dernière évidence; impossible de souffrir, de penser, sans savoir qu'on pense et qu'on souffre.

2. Qui nous en assure? C'est la conscience, c'est-à-dire ce pouvoir qu'a l'âme de se percevoir elle-même agissante ou modifiée.

Que ce soit là un instrument d'observation absolument distinct de la perception extérieure, il est facile de s'en convaincre, car rien de ce qui est perceptible aux sens ne saurait l'être à la conscience, et rien de ce qui est perçu par la conscience ne peut l'être par les sens. Ainsi les sens extérieurs qui perçoivent le feu ou la plaie ne sauraient percevoir la douleur qui en résulte, tandis que la conscience qui sent si vivement la douleur ne sait rien du feu qui la cause. On le voit, impossible d'imaginer deux domaines plus nettement tranchés.

3. Une autre preuve de cette distinction radicale, c'est que la connaissance des faits psychologiques se rencontre également chez tous les hommes, savants et ignorants, quoique plus ou moins nette selon le degré d'observation et d'analyse dont chacun est capable; tandis que les physiologistes sont seuls à connaître les phénomènes de la vie organique. Eux-mêmes ont ignoré pendant longtemps la circulation du sang et les fonctions du système nerveux.

Concluons qu'il faut admettre en nous deux classes de phénomènes absolument irréductibles, tant parleurs caractères intrinsèques que parleur mode d'observation ; lesphénomènes phynolo- ^î'<jfMeS;, quantitatifs, figurés, divisibles, perceptibles aux sens extérieurs, eX les phénomènes psychologiques, qualitatifs, indivisibles, perceptibles à la seule conscience. Par suite, il faut maintenir une distinction essentielle entre les deux sciences qui les étudient : la. physiologie, science de l'organisme et des lois de son fonctionnement, et la psychologie ," science de l'âme, de ses phénomènes et

sont directement fonclion de l'étendue, tandis que la conscience elle-même, dépassant l'ordre quantitatif, ne varie que d'intensité et de durée. A fortiori la pensée, qui peut être provoquée par un objet d'une certaine dimension et d'une certaine couleur, n'a elle-naéme ni couleur, ni dimension. Le soleil est rond, mais la pensée du soleil n'est pas ronde; la connaissance d'un objet rouge n'est pas rouge, et l'idée d'un kilomètre n'est pas mille fois plus longue que l'idée d'un mètre.

PSYCHOLOGIE ET riïYSIOLOG E. 23

de leurs lois, ou, ce qui revient au même, science des faits de conscience et de leurs conditions immatérielles.

ART. II. — MnpportH de la psyoholog^ie et «le la pliyi«iol'OSirîo*

S'il importe de tracer nettement les limites qui distinguent ces deux sciences, il ne faut pas non plus méconnaître les liens qui les unissent, car il est aussi funeste de les séparer que de les confondre.

1. En effet, deux sciences sont entre elles comme leurs objets: or les faits psychologiques el les faits physiologiques sont aussi étroitement unis que profondément distincts. Us se compénètrent, ils se provoquent par des actions et des réactions si intimes et si nécessaires, qu'il n'est probablement pas de phénomène organique qui n'exerce son influence sur l'âme, ni de phénomène psychique qui n'ait son contre-coup plus ou moins immédiat dans l'organisme.

2. Ainsi un désordre dans Tune ou l'autre de nos fonctions physiologiques détermine une douleur, de même que leur activité normale engendre un plaisir correspondant. Un trouble dans le cerveau, un coup, une lésion, l'ingestion de certaines substances (opium, alcool, etc.), provoquent un désordi'e dans les pensées, et peuvent même suspendre momentanément l'exercice delà conscience.

â. A. leur tour, les modifications de l'âme influent profondément sur la vie organique : la joie provoque le rire, et la douleur les larmes; une émotion subite arrête la circulation du sang, une attention intense ou une souffrance très vive interrompent la digestion. Les chagrins prolongés, certaines passions, comme l'ambition, la colère, l'envie, amènent des troubles considérables dans plusieurs organes, tels que le cerveau, le foie et le cœur.

4- De là les rapports étroits qui doivent régner entre la physiologie et la psychologie, et le concours réciproque que ces deux sciences sont appelées à se prêter dans l'étude de leurs objets respectifs.

Sans les luniièr^'S de la psychologie, le physiologiste ignorera toujours le ressort secret, le principe etla lin des phénomènes qu'il 'ludie; le médecin ignorera les causes morales d'une foule de maladies, et par suite, sera impuissant à y remédier.

Inversement, sans une certaine connaissance du la physiologie, le psychologue ignorera les contlitions organiques des phénomènes de l'âme, par exemple, le rôle des organes dans la per- 'fptioD, du cerveau dans les pensées, des nerfs dans la sensation et l'imagination, du tempérament sur les passions, etc., et sa science sera gravement incomplète.

Quelle est la nature et quel est le degré d'intimité de ces rapports? Sont-ils assez lâches pour permettre d'étudier à part ces deux sciences? permettent-ils au contraire de les confondre en une seule? nous répondrons à celte double question dans l'article suivant.

ART. III. — Théories sur les rapport» de la psycholo^e et de la physiolog^ie.

A regarder les choses en gros, il semble que l'on puisse dire qu'à tout phénomène psychologique correspond, chez l'homme, un fait physiologique et réciproquement. En face d'une telle concordance, l'esprit humain se met tout naturellement en quête d'une théorie qui ramène les faits à l'unité. Historiquement cette recherche a abouti à différentes solutions.

§ 1 • — Théories Cartésiennes : l'occasionnalisme et l'harmonie préétablie.

1. Exposé. — Descartes oppose de façon irréductible non seulement les phénomènes physiques et physiologiques aux phénomènes psychologiques, mais encore les principes mêmes dont ils émanent : d'après lui le corps et l'âme, la matière et l'esprit forment deux mondes, non seulement distincts, mais opposés. Quant à la concordance évidente de ces deux mondes, il ne semble pas s'être mis en peine de l'expliquer. Les plus grands de ses disciples, Malebranche et Leibniz, ont cherché à combler cette lacune en prétendant, le premier, que Dieu fait arriver les différents faits psychologiques à Voccasion des événements physiques et physiologiques 'correspondants {occasionnalisme de Malebranche) ; et le second,

que la Providence a réglé d'avance, une fois pour toutes, l'ordre de ces deux séries de phénomènes de telle sorte que, sans action mutuelle, tout se passe comme si les uns dépendaient en réalité des autres [Harmonie préétablie de Leibniz).

2. Critique. — On le voit, le cartésianisme, en mettant comme une cloison étanche entre la matière et Tesprit, entre l'âme et le corps, commence par fausser les données du problème. Il le pose dune manière qui le rend insoluble pour n'y appiorter ensuite qu'une solution arbitraire et même purement verbale.

§ 2. — Le Parallélisme psycho-physiologique.

1. Exposé. — A l'opposé des théories cartésiennes, certains philosophes modernes (Hodgson, Huxley, Maudsley, Taine, Le Dantec, Ebbinghaus, Wundt, Paulsen) tendent à absorber plus ou moins complètement la psychologie dans la physiologie. D'après eux :

rSYCHOLOr.IE ET PHYSIOLOGIE. 25

a) Les progrès de ranalomie et de la physiologie du système nerveux permettent d'aiïirmer la concordance parfaite, le parallélisme absolu des phénomènes psychologiques et des phénomènes physiologiques, de telle sorte que ces derniers conditionnent et commandent rigoureusement les premiers. Dès lors, qui connaîtrait parfaitement l'état nerveux, cérébral surtout, d'un homme à tel moment, saurait, par le fait même, de science certaine, quels seront à ce moment toutes ses sensations, tous ses sentiments, toutes ses pensées et toutes ses déterminations volontaires.

b) La vie consciente et le mécanisme physiologique ne sont que les deux faces d'une série de phénomènes unique : les mêmes faits, selon qu'ils apparaissent à la perception externe ou à l'expérience interne, sont rf;7s psychologiques ou physiologiques.

c) Bien plus, entre leur état conscient (psychologique) et leur état inconscient (physiologique), il n'y a pas de différence de na- /«7'è; mais seulement de degré : à un certain moment de son processus, le phénomène physiologique commence à apparaître à la conscience claire;

d) De telle sorte que tout ce que l'on appelle l'ordre de la vie consciente ne constitue pas un monde réel distinct de l'ordre mécanique et physiologique, mais n'est qu'un ensemble d'épiphénomènes, simple modalité tout accessoire des événements physiologiques, n'ayant par elle-même ni réalité ni efficacité.

2. Critique. — a) Part de vérité : Il est certain, — et nous aurons souventl'occasion de le remarquer, — que les phénomènes psychologiques et les phénomènes physiologiques ont une influence mutuelle considérable. Rien n'empêche même de penser qu'un jour viendra où il sera permis d'affirmer, avec preuves à l'appui, que tout fait psychologique est naturellement accompagné d'un événement physiologique déterminé, parfaitementapproprié et susceptible d'en révéler l'existence et la nature.

b) Part d^erreur : Il n'en est pas moins vrai que :

a) Dans l'état actuel de la psychologie et des sciences de la nature, l'accord parfait et constant entre chacun des phénomènes psychologiques et chacun des phénomènes physiologiques est loin d'être un fait constaté dans ses détails.

fi) La dépendance absolue de tous les phénomènes psychologiques par rapport aux phénomènes physiologiques est également inadmissible. Les deux raisons invoquées par les philosophes qui l'affirment sont fausses. Rn efl'et, la prétendue nécessité de n'admettre dans l'univers d'autre causalité que la causalité mécanique provient uniquement d'un parti pris matérialiste que nous réfuterons en son lieu. (Voir plus loin Le déterminisme scientifique et T. II, p. i3y et suiv.)

Quant à leur seconde raison, qui est Fimpossibilité où^'ils se trouvent de comprendre comment l'esprit pourrait agir sur la matière, elle prouve trop, car ils ne comprennent pas davantage comment un corps agit sur un autre corps, et on peut les mettre au défi de comprendre comment un phénomène physiologique inconscient pourrait être cause d'un fait de conscience.

y) Doîi la fausseté et le caractère purement arbitraire de la théorie qui fait de la vie psychologique un ensemble à'épiphénomènes et qui la réduit à n'être qu'une modalité insignifiante et même irréelle du fait mécanique et physiologique. De l'aveu de Taiue lui-même, le caractère conscient, psychologique, d'un événement, bien loin d'en être une manière d'être négligeable, est tout au contraire ce qu'il y a en lui de plus riche et de plus certainement réel. Force est donc d'admettre, comme nous l'avons établi plus haut, un ordre de faits psychologiques distinct de Tordre purement matériel, mécanique et physiologique et qui est supérieur à ce dernier.

Conclusion. — Entre le cartésianisme qui tendrait à isoler complètement l'une de l'autre la psychologie et la physiologie, et le matérialisme contemporain qui prétend les souder dans un parallélisme rigide jusqu'à les absorber Tune dans l'autre, il y a place pour un parallélisme modéré d'après lequel, si la psychologie et la physiologie sont aussi profondément distinctes que le corps l'est de l'âme, elles doivent cependant demeurer aussi étroitement unies que l'âme l'est au corps.

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