En quoi le beau se distingue-t-il de l'utile
a) Le beau est une notion absolue; on dit : c'est beau, sine
i58 PSYCHOLOGIE.
addito, comme on dit : c'est vrai, c'est bien/; tandis que l'utHe est une note essentiellement relative ; on dit : c'est utile pour ceci ou pour cela, à celui-ci ou à celui-là; car ce qui est utile à l'un et pour une chose, peut ne pas l'être à un autre ou pour autre chose.
h) On aime le beau pour lui-même, sans arrière-pensée d'intérêt (à moins que, par intérêt, on n'entende ce besoin radical et fondamental qui nous pousse à vivre, à agir, à nous développer le plus possible) ; au contraire, on n'aime l'utile qu'en vue du but, et autant qu'il nous sert à l'atteindre.
c) Enfin le beau plaît sans concept, comme dit Kant; on le connaît d'intuition ; tandis que l'utilité d'une chose ne se découvre qu'après une certaine rétlexion, parfois même après expérience.
ART. II. — I^e TPai, le beau et le bien.
Les analogies et les relations sont si étroites entre ces trois idées qu'elles sont souvent employées à se définir l'une l'autre.
On connaît la définition faussement attribuée à Platon : le beau est la splendeur du vrai; d'autres ont dit : le beau est la splendeur du bien. Le bien moral est fréquemment désigné sous le nom de beau. Les Grecs allaient même jusqu'à exprimer les deux idées en un seul mot xaXoxaYaOîa pour mieux marquer le lien qui les unit.
>; i. — Le beau et l'être.
1. De fait, en soi et métaphysiquement, le vrai, le beau et le bien s'identifient dans l'é/re, dont ils sont trois aspects divers et comme trois rayons issus du même foyer. Voilà pourquoi Dieu, qui est l'Etre absolu, est aussi la vérité parfaite, la suprême beauté, le bien infini; voilà pourquoi tout être est, — par là même qu'il est et dans la mesure même où il est, — vrai, beau et bon, métaphysiquement parlant.
2. Mais si, dans l'être, ces trois notions sont identiques, pour nous elles n'en sont pas moinsnécessairement distinctes; car, percevant chacune d'elles au moyen d'une faculté spéciale, nous rompons nécessairement leur unité pour établir entre elles une distinction spécifique et irréductible, à peu près comme le prisme décompose la lumière en ses couleurs élémentaires. Le vrai, perçu par l'intelligence, est l'objet de la science; le bien réalisé par la volonté, est l'objet de la morale; et le beau, s'adressant à l'imagination et à la sensibilité supérieure, est l'objet de l'esthétique.
3. Nos facultés étant non seulement distinctes, mais encore limitées, le vrai n'est pas toujours à la portée de notre intelligence, ni le bien le meilleur toujours praticable pour notre faiblesse; de même la beauté intrinsèque des choses est loin de
r.K \HAI. LE BHAl' F/l" lE lUEN. VÔ\)
brillor toujours à nos regards bornés et d'émouvoir notre sympalliio paresseuse.
Tout est signe pour le savant, avons-nous dit, en parlant du langage; on peut dire également que tout être serait beau à qui saurait voir et pénétrer la valeur expressive des formes et des mouvements : mais cola n'est pas donné à tous. D'où la distinction du beau a6^o/u et du beau humain.
?; 2. — Le beau et le vrai.
Ktant données la distinction et les limites de nos facultés que nous venons devoir, nous ne saurions confondre ces deux notions.
1 . Et d'abord, si l'on peut souscrire à la parole de Boileau :
Bien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
il est certain aussi que toute vérité n'est pas nécessairement belle et aimable. Ainsi, dans ces propositions scientifiques : l'eau bout à cent degrés, la ligne droite est le chemin le plus court d'un point à un autre, etc., que pouvons-nous trouver de sympathique et de beau?
2. La vérité, comme telle, s'adressant à la raison, est toujours plus ou moins abstraite et générale ; au contraire, le beau nous apparaît sous une forme sensible et concrète; c'est à cette condition qu'il parle à l'imagination et qu'il émeut la sensibilité.
Si certaines vérités méritent d'être appelées belles, ce n'est pas en tant que vraies, mais en tant qu'elles ouvrent à l'imagination de vastes perspectives et stimulent ainsi le libre jeu de nos facultés.
H. Sans doute, la connaissance du vrai est, elle aussi, source de jouissance, mais cette émotion purement intellectuelle est plus calme, elle est un repos de l'esprit : rjiiies mentis in ver o ; tandis que l'émotion esthétique a quelque chose de véhément, elle présente plutôt le caractère d'un mouvement. Le vrai détermine V adhésion; le beau provoque Y admiration, l'amour, l'enthousiasme.
>; 3. — Le beau et le bien.
Le beau ne saurait pas davantage se confondre avec le bien.
1. 11 est une foule de belles formes qui n'ont aucun rapport direct avec la moralité, et inversement, le bien moral est loin de nous apparaître toujours sous une forme séduisante et sympathique.
2. Assurément, il existe une certaine analogie entre le respect ijuinspir»' le bien, et l'admiration que provoque le beau: ce sont là deux sentiments désintéressés, présentant l'un et l'autre les mêmes caractères d'universalité et de nécessité. Mais il y a cette
différence décisive, que le bien nous apparaît comme obligatoire, c'est-à-dire que nou^le concevons comme une loi à laquelle nous sommes tenus de conformer nos actes, tandis que le beau reste toujours facultatif. Il peut charmer nos regards, séduire notre imagination, solliciter notre imitation, stimuler nos efforts, il lui manquera toujours Télément d'autorité qui s'impose à la volonté.
ART. III. — l»e sublime et le joli, le laid et le ridicule.
§ 1. — Le sublime. — 1. Le sublime n'est pas simplement le degré supérieur du beau, comme le gracieux et le joli en sont les formes un peu amoindries ; il constitue un genre à part. Avec Kant on peut le définir : Y expression sensible de Vin fini. Ainsi, l'aspect des hautes montagnes, et plus encore, l'horizon immense qu'on découvre de leurs sommets, l'océan bouleversé par la tempête, un volcan en éruption sont des spectacles sublimes. Les premières paroles de la Genèse, le Qiiil mourût du vieil Horace, la mort de Socrate sont également sublimes par la hauteur où elles nous élèvent.
2. Kant distingue le sublime mathématique et le sublime dynamique; le premier exprimant plutôt la çranc^ewr, et le second la puissance infinie. Le ciel étoile, la mer immense, les solitudes au désert, la pensée de l'éternité relèvent du premier ; une tempête, un incendie, la chute du Niagara appartiennent plutôt au second.
Il serait peut-être plus rationnel de distinguer un sublime physique, comprenant tous les grands spectacles de la nature, et un sublime moral, comprenant les grandes pensées du génie et les actions de l'héroïsme.
3. On voit les différences qui distinguent le beau du sublime. Le beau est l'expression radieuse de la vie, et en particulier de
la vie humaine; son caractère, c'est l'ordre, la proportion, l'harmonie ; aussi est-il à la mesure de nos facultés qu'il stimule délicieusement en provoquant la sympathie, l'admiration et l'amour. Le caractère propre du sublime est l'immensité, Villimilation; il peut se rencontrer dans le chaos etjusque dans l'horrible. La disproportion est écrasante entre lui et nous : nous nous sentons accablés, atterrés ; l'imagination est confondue, l'émotion est poignante, presque douloureuse; seule la raison se sent à l'aise et comme dans son élément, car elle est faite pour l'infini.
En présence du beau, on éclate en transports; le sublime nous rend muets; c'est la stupeur, le frisson de l'horreur; ou bien la mélancolie, cette nostalgie de l'infini, nous envahit, l'étonnement se change en tristesse et les larmes nous viennent aux yeux. Un poète l'a dit :
Les hauts plaisirs sont ceux qui font presque pleurer.
l.K SIKLIME, I.E .101.1, LE LAIU ET LE RIDICILE. -iUl
i; :i. — Le joli et le gracieux. — I. Le joli ou le charmant n'est qu'urio forme inférieure du beau : il n'y a entre eux qu'une dilTérence de degré. « Le joli, ditCh. Lévéque, c'est encore le beau, mais le beau moins la grandeur, moins l'ampleur, moins l'éclat de l'énergie largement déployée. « Ainsi un cheval, un chêne séculaire, un fleuve ou un lac peuvent être beaux; un ruisseau, une fleur, un papillon sont jolis.
2. Le gracieux exprime plutôt la beauté dans le mouvement. M. P. Souriau définit la grâce : V expression de V aisance physique et morale dans le mouvement . « Aisance physique, caractérisée par l'absence de bruit, de douleur et même d'efîort apparent; aisance morale, impliquant un certain rythme, la liberté et l'intelligence qui le proportionne exactement à l'efTet à produire. »
Par extension, le gracieux s'applique aussi aux attitudes et aux formes révélatrices de ce mouvement, et même à une succession de sons que l'oreille suit comme l'œil suivrait une ligne d'une courbe aisée.
§3. — Le laid. — 1. Le beau provoque la sympathie, l'admiration et l'amour; le laid inspire la répulsion, le dégoût et même l'horreur.
Objectivement, le laid est l'opposé du beau; cependant il n'implique pas l'absence de tous les éléments qui constituent celui-ci, mais seulement un défaut notable de l'un d'entre eux. L'adage connu : bonum ex intégra causa, malum ex quocumque defcctu vaut, non seulement du mal moral, mais encore du laid et du faux.
2. Nous avons défini la beauté : l'expression sensible d'une vie riche, libre et harmonieuse; en particulier d'une vie humaine harmonieusement développée, s'épanouissant librement et tendant victorieusement à ses fins naturelles. Sera donc laid tout objet qui nous paraît exprimer une vie pauvre, incomplète, discordante, ou les sentiments d'une âme basse et mal réglée.
Si certains animaux nous paraissent laids et même liideux, c'est, abstraction faite des associations répugnantes qu'ils nous suggèrent spontanément, et des intentions malveillantes que nous leur prêtons gratuitement, que leur organisation s'écarte trop de la nôtre, pour que nous puissions sympathiser avec eux ; c'est que, dans leurs formes disproportionnées, dans leurs mouvements gauches ou étranges, nous croyons voir l'expression d'une vie incomplète, gênée, sans harmonie (1.).
i; \. — Le ridicule et le comique. — 1. Le ridicule, dit Aristote,
(1) Hieii (iiic r:<rt soit pur dt-liiiilion l'expression du beau, il ne s'ensuit pas qu'il lui soit interdit de représenter la laideur, il le peut dans la mesure où celle-ci est utile pour mieux faire; ressortir certains caraclcros de la beauté, à ()cu |)rè3 comme l'ninbre lait ressortir ta lumière.
462 ISYCUOLOGIE.
consiste dans un manque de proportion, dans une difformité qui n'a rien de funeste. « C'est ainsi, dit-il, qu'un masque provoque le rire, parce qu'il déligure celui qui le porte, sans lui causer de souffrance. »
En effet, l'analyse distingue trois éléments dans le ridicule :
a) Une disproportion, un contraste ; par exemple, une disparité entre de pompeuses apparences et la maigre réalité, entre la grandeur des apprêts et la petitesse du résultat (ridiculus mu.s., entre l'exiguïté des ressources et l'étendue des prétentions la grenouille qui veut se faille av^si grosse qu'un bœuf), etc.;
b) Quelque chose d'imprévu, de subit, qui donne plus de relief et de piquant au contraste en en rapprochant les termes ;
c) L'absence de toute conséquence funeste; autrement, la pitié, l'effroi, et d'autres sentiments plus forts feraient échec au ridicule. Ainsi, qu'un grave personnage qui s'avance l'air solennel, trébuche et tombe, on rit; mais si, dans sa chute, il se casse un membre, on ne rit plus, on s'empresse de lui porter secours.
Voilà pourquoi l'auteur comique doit être doué de beaucoup de bon sens et de beaucoup d'esprit : de bon sens, pour concevoir ce que doivent être les choses, et d'esprit, pour découvrir sous les apparences ce qu'elles sont en réalité. L'élément comique, ce sourire ironique de l'intelligence, résulte précisément de la comparaison et du contraste de ce qui est avec ce qui devrait être. Ainsi un acteur est comique, soit par sa placidité dans les circonstances les plus critiques, soit par son ahurissement dans les circonstances les plus ordinaires.
2. Le ridicule se distingue du laid, bien qu'il en soit très voisin, en ce qu'il n'excite pas l'aversion et le dégoût, mais ce mélange de surprise et de joie qui s'appelle Vhilarité et qui se traduit physiologiquement par \& rire[i).
3. L'homme seul saisit le ridicule des choses, comme lui seul est sensible au beau, parce, que l'harmonie et la disproportion étant des rapports, ne peuvent être perçues que par un être raisonnable. Aussi le rire ne s'observe-t-il que chez l'homme. L'animal grimace, il ne rit pas.
L'homme n'est pas seulement porté à admirer, à rechercher le beau dans la nature ; il veut encore exprimer sous une forme sensible celui qu'il a lui-même conçu. C'est l'objet de Yart.
(1) Le rire consiste en une série de petites expirations saccadées, plus ou moins hruvantes. provoquées par le mouvement con\-ulsif du diapliragme et accompagnées de contractions involontaires de la l'ace.
Les causes du rire peuvent être physi(iues ou physiologiques, telles que le cha- . louillement ou la faiblesse nerveuse, et psychologiques, telles que la perception du ridicule. Le contraste est le père du rire, disaient les anciens. — Comme tous les spasmes nerveux (bâillemenls, sanglots, etc.), le rire est contagieux.
LAKT. 40*
CIIAPITRE 111
L'ART AlîT. i. .\siture et principe de l'ai-t.
5> 1. — Nature. — Le mot art s'entend de diverses manières.
1. En un sens très général, et par opposition à la nature, il signifie toute œuvre exécutée demain d'homme. C'est ainsi qu'on parle d'une place fortifiée par la nature et par l'art.
"2. L'art s'oppose aussi à la science, dont il désigne alors la partie pratique et appliquée, tandis que le nom de science proprement dite est réservé à la partie purement théorique. Ainsi la logique, la morale, l'esthétique sont à la fois des sciences et des arts : sciences, en tant qu'elles se bornent à la détermination des lois ; arts, en tant qu'elles tracent les règles à suivre pour atteindre un but pratique et poser correctement certains actes (1).
3. En un sens plus restreint encore, l'art s'oppose au métier.
Les arts ont pour but la production des choses belles, et les métiers la production des choses utiles, c'est-à-dire propres à satisfaire quelque besoin de notre vie matérielle. D'oii le nom de beaux-arts (\\x o\\ àonwe. aux premiers, tandis que les seconds sont appelés arts mécaniques ou industriels.
C'est de l'art entendu au premier sens qu'il s'agit en esthétique. On peut le définir : l'expression réfléchie de la beauté sous une forme sensible.
Mais pourquoi l'homme ne se contente-t-il pas d'admirer les beautés de la nature, et d'où lui vient le besoin d'en créer d'artificielles ? En d'autres termes, quel est le principe et l'origine de l'art ?
i^ 2. — Principe et origine de l'art.
1. Le beau parle ù notre âme; il excite notre admiration, notre sympathie, notre amour. Or admirer cest imiter, dit Plotin; sympathiser, c'est vibrer à l'unisson, et l'on ne peut aimer une chose sans chercher à lui ressembler : amor pares invenit aul facit. En présence de l'Apollon du Belvédère, dit Winckelmann, je prends moi-même une attitude noble pour le contempler dignement. En entendant exécuter une marche héroïque ou déclamer de beaux vers, on marque inconsciemment le rythme et la cadence; le pouls s'accélère, la poitrine se dilate, et l'on prend
(1) C'est en ce sens que la grammaire, la rhétorit|ue cl la dialectique porlaiejii autrefois le nom d'arts libérai'x: d'où le litre de maître os arts.
46 i PSYCHOLOGIE.
comme malgré soi les sentiments qu'ils expriment (Voir Sympa- Ihieel Imitation, p. 30G].
Tel est le premier effet du beau : il nous porto d'instinct à l'imiter et à le reproduire m nous. — Ce n'est pas tout.
2. Après nous avoir transformés nous-mêmes, il nous sollicite encore à le reproduire hors de nous. En effet, dès qu'elle atteint un certain degré, l'admiration stimule notre activité, provoque cette exaltation féconde de toutes nos facultés, qui s'appelle Vinspiration. Dès lors, nous ne nous contentons plus de comprendre ce langage sublime de l'art, nous voulons le parler, c'est-à-dire exprimer ce que nous ressentons.
3. Nous le parlons d'abord d'une manière spontanée. L'art n'est alors que la manifestation naturelle et plus ou moins harmonieuse d'une vie exubérante qui se dépense sous forme de jeu, ou l'expression naïve de quelque puissante émotion de joie ou de douleur qui se soulage en s'exhalant. On chante dans la joie, on chante dans la douleur ; et de fait, ou retrouve la musique et la danse chez les peuplades les moins civilisées. Les premières poésies ont été des hymnes religieux ou guerriers, des chants de triomphe ou des lamentations funèbres.
4. Bientôt l'art apparaît sous forme réfléchie. Il s'étudie d'abord à reproduire naïvement les objets qu'il a sous les yeux; puis, les beautés naturelles ne suffisant pas à satisfaire la soif qui le tourmente, l'homme en conçoit d'idéales qu'il s'applique à exprimer sous quelque forme sensible, afin de goûter à loisir l'émotion du beau et de la faire partager à autrui.
Cette création réfléchie du beau par l'homme, sous une forme sensible de son invention, constitue l'art proprement dit.
Voilà, dans ses phases successives, ce qu'on peut appeler 'l'origine psychologique de l'art, grandement analogue, on le voit, à celle du langage.
ART. II. — Distinction et classification des beaux-arts.
Les arts se distinguent d'après la forme sensible sous laquelle ils expriment le beau. Or deux sens, entre tous, ont le privilège de provoquer en nous l'émotion esthétique, ce sont la vue et Vouïe; d'oîi la distinction des arts plastiques et des arts phonétiques, selon qu'ils s'adressent à l'un ou à l'autre sens.
§ 1. — Arts plastiques. — Les arts plastiques ou arts du dessin ( architecture, sculpture, jjeinture et dessin proprement dit) emploient les formes et les couleurs; ils développent leurs œuvres dans l'espace, soit sous trois dimensions, comme la sculpture et l'architecture, soit sous deux seulement, comme la peinture et le
l'aut. 465
dessin, qui suppléent la troisième au moyen des arlilices de la perspective.
Le privilège commun de ces arts est leur précision, qui les fait comprendre de tous; mais ils présentent celte imperfection, d'être limités à un seul instant de la durée, et par suite, de ne pouvoir représenter le mouvement et la succession des actes. Ils y suppléent en partie par l'attitude, en choisissant dans une scène le moment le plus suggestif du passé et de l'avenir (1).
1. Là peinture, -parles ressources du coloris, rend admirablement l'éclat et la fraîcheur de la vie et l'infinie variété de ses expressions. La fin de la peinture, disait Léonard de Vinci, est de représenter l'âme.
2. La sculpture, ou plutôt la statuaire, qui en est la forme la plus élevée, est plus froide et plus limitée dans ses moyens : son triomphe est la représentation de la figure humaine.
3. Quant à ï architecture, elle est un art mixte, c'est-à-dire un art qui relève à la fois des lois du beau et de celles de l'utile, les formes dont elle se sert n'étant pas seulement commandées par l'efTet esthétique, mais encore par la destination de l'édifice et la nature des matériaux employés. De plus, elle en est réduite aux lignes géométriques. Néanmoins elle arrive à produire de grands effets, et s'élève parfois jusqu'au sublime : témoin le Panthéon d'Agrippa, et certaines cathédrales gothiques {^2).
§ 2. — Arts phonétiques. — Les arts phonétiques {musique, éloquence, jjoésie) expriment le beau au moyen soit des sons musicaux, soit des sons articulés ; leurs œuvres se développent dans le temps. Ces arts, n'ayant aucune prise sur l'espace, sont plutôt expressifs que descriptifs. Toutefois, grâce aux métaphores dont elle sesert, etàl'imaginationqui vailles choses, la poésie participe en grande partie au privilège des arts plastique* : ut pictura poesis.
H) On sait lommcnt le cinématographe réussit à umus donner l'illusion du mouvement par la succession rapide de plusieurs images dont chacune représente une phase spéciale de l'action totale.
(ï) Nous ne parlons pas ici des arts de second ordre et, pour ainsi dire, de seconde main, qui se proposent, non i)lus l'expression d'un idéal, mais la reproduction exacte l'un module naturel ou artiûciel, eis (|ue la gravure, le dessin d imitation, etc. Ces ïrts ne supposent à proprement parler que du talent, du coup d'oeil, do l'observation, jvec la science et l'habitude du procédé. Ils peuvent enfanter des chefs-d'cpuvre idmlrables de patience, de précision, de ilil'liculté vaincue; mais la conception et la création n'y ayant aucune part, ils ne seront jamais des Icaux-arts au sens élevé lu mol.
A plus forte raison ne disons-nous rien de l'art de la raricalure. Il y faut sans doute le l'imagination, de l'esprit, un grand sens du ridicule, mais les rapports réels et les liroportions naturelles n'étant pas gardés, les productions de ce genre relèvent du aprice et de la fantaisie, plulôt que de la raison ekthéti<|ue.
Quant à Uiiholugraphie, de toutes les qualités (|ul font l'artiste, elle ne suppose en ■ôalité que le K<'iit, (|ui sait choisir ses sujets et les prendre au n<eilleur momcnl cl JOtUS le meilleur jour.
COl'RS DR PHILOSOPHIE. — T. I. 30
466 l'SYcaoLOGiE.
1. La mimque est le premier de tous les arts par le pathétique et l'expression; mais elle en est peut-être le dernier pour la précision et la clarté. Autant elle est pénétrante et pleine de sentiment, autant elle est vague. Elle touche, mais ne décrit rien; car l'imagination qu'elle met en mouvement n'est pas celle qui produit les images, mais celle qui fait battre le cœur. Aussi son rôle n'estil pas de représenter directement les objets eux-mêmes, paiexemple, un lac ou une montagne, mais d'exprimer l'émotion que ces objets éveillent dans l'àme.
A cet elTet, elle développe ses mélodies dans un rythme large ou rapide, dans un ton majeur ou mineur, avec force ou douceur; l'imagination fait le reste, d'où la diversité des interprétations. Dans le même passage, tel croira saisir le fracas dune tempête et tel autre le tumulte dun combat; le guerrier puisera des inspirations belliqueuses, le solitaire l'énergie du sacrifice.
2. Véloquetice, s'adressant à la fois à la vue et à l'ouïe, dispose en quelque sorte des ressources combinées de tous les arts; elle est aussi plus allranchie des conditions de l'espace, du temps et de la matière. Par le langage articulé,* l'orateur atteint une clarté et une précision incomparai)les ; par la sympathie de la voix, il fait éprouver quelque chose des émotions de la musique; enfin, par le prestige du geste, du regard et de l'attitude, il participe éminemment aux avantages de la sculpture.
3. Mais c'est à la poésie que revient de droit la première place entre tous les beaux-arts. Elle est plus exclusivement ai't, et, du moins dans sa forme primitive et complète, c'est-à-dire accompagnée de chants et de danses ou plutôt de figures, comme dans les anciens chœurs grecs, elle réalise la synthèse harmonieuse de tous les arts et combine tous leurs elTets : les vers donnent la précision et le relief à l'idée; les chants y joignent le pathétique; les poses et les figures y ajoutent l'effet plastique.
APPENDICE Vertu expres^sive des formes sensibles.
1. De ce que nous venons de dire, il résulte que l'art est, comme le langage, de la nature du signe; mais c'est un signe d'un caractère particulier, qui n'est pas simplenient significatif comme le mot, ou expressif comme le geste, mais encore efficace do ce qu'il exprime; c'est-à-dire qu'il ne se borne pas à manifester extérieurement un sentiment ou un état d'âme, mais qu'il nous les fait éprouver.
Cette expression est objective, quand la forme sensible nous révèle un état moral réellement existant. Tel est, par exemple, le spectacle d'une mère désolée qui pleure son enfant. Elle est subjective, quand cette forme ne répond à aucun état d'âme réellement existant hors de nous, mais qu'elle se borne à nous le faire imaginer et éprouver par sympathie. Ainsi la vue d'un paysage austère ou riant, d'une statue, etc.
MOYENS DE l'aUT. 467
■J. Coniiiiont expliquer qu'une foniio sensible iit matérielle, qu'un phénomène purement physi(|ue puisse évcMlUM- en nous certains sentiments (1)?
M. M. Joly, dans son livre sur Vlmaijinalion, a formulé de la manière suivante cettf^ loi de l'oxpri^ssion artistique : Les phénomènes physiques de la nature expriment ct^tains eïats de noire âme, quand ils provoquaient dans noire corps des étals ou des mouvements qui sont eux-mêmes expressifs de ces étals.
Ainsi, qu'une mélodie plaintive retentisse à nos oreilles, aussitôt et par une sympathie toute physique, notre pouls se ralentit peu à peu pour s'accommoder à la cadence, la tète se penche, les muscles se détendent, etc., en un mot, le corps prend l'attitude que lui communique naturellement l'àme qucUid elle est triste. De son côté, l'àme sympathisant avec le corps, prend spontanément les sentiments qu'il exprime, et voilà comment certaines mélodies peuvent lui faire éprouver de la tristesse, de la joie, de l'enthousiasme, etc.
A la vue du Laocoon, notice corps prend spontanément et par sympathie quelque chose de son attitude souffrante, et notre visage quelque chose de ses traits bouleversés parla douleur; à leur tour, cette attitude de notre corps et cette expression de notre visage déterminent dans notre àme quelque chose des sentiments qu'elles expriment. Et voilà comment un marbre inerte nous fait éprouver la douleur moi-ale. (Voir le chap. Sympathie et Imitation, Art. II, p. 309.)
De même en peinture, un paysage solitaire, le cyprès au noir feuillage, un saule pleureur aux branches pendantes expriment la tristesse, le deuil, la mélancolie, parce que. quand nous sommes tristes, nous sympathisons avec les couleurs sombres, le silenoe, la solitude, les fomaes penchées et retombantes.
3. Entre le monde matéri(^l et le monde moral, il existe donc une relation qui fait que telle forme de la réalité sensible exprime tel aspect de la vie d-e l'àme. L'artiste ne crée pas cette relation; par l'imagination et la sympathie il la découvre dans la nature; par l'art il s'en sort pour exprimer ses conceptions.
L'objet de l'inftagination créatrice n'est donc proprement ni le sensible ni le pur intelligible, mais le rapport qui unit l'un àl'auUv.
Seul l'homme est doué de cette imagination, parce que, .seul étant composé d'esprit et de matière, il relie pour ainsi dire I<'s deux mondes, et que son coi'p.s matériel, sobstantiellement uni à une âme spiritvieUe, paj-ticipt* en quelque sorte aux deux natures et sympathise a\iîc chacune d'elles.