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LES MOYENS DE L'ART — IMITATION - EXPRESSION - CRÉATION

{L'art et la nature.)

Lart a pour but de nou.s faire goûter le plaisir esthétique en stimulant le libre jeu de nos facultés par la représentation du beau. Quels sont les moyens dont il dispose pour obtenir ce résultat? Il en est trois, qui se complètent mutuellement et forment

(1) Comme le dit plaisamment Sliakcspeare, parlant dos ciïcts magiques du violon munie par un maître, ■■ n'est-il pas <5transc que des hoyaux de moulons puissent iransporlcr aiosi les iimes hors des corps ■■ '. [Bcavnmpde bruit jwur rien.)

comme les trois degrés par lesquels Vart s'élève jusqu'à la perfection de son objet. ...

Par Vimitation, il reproduit les beautés que lui présente la nature; par la création, il enfante des formes nouvelles de beauté pour suppléer à celles que la nature est impuissante à lui fournir. Ces deux moyens en supposent eux-mêmes un troisième par lequel l'artiste accroît la beauté des choses en en faisant ressortir les traits caractéristiques : c'est Vexpression, qui est tout à la fois le complément nécessaire de l'imitation et le principe essentiel de la création.

ART. I. — If'iniifatio».

8 1 — Abus de l'imitation. — L'art réaliste.

L'école réaliste ou naturaliste prétend faire de l'imitation non le moyen, mais la fin même et la perfection de l'art. Elle pose en principe que, le réel seul étant vrai, lui seul aussi est beau et toujours beau; que l'art ne saurait avoir de plus beau triomphe que de nous en procurer l'illusion, et par suite, que le véritable artiste doit se contenter de reproduire exactement la nature, telle qu'elle est et quelle qu'elle soit, sans y rien changer. C'est en d'autres termes la négation de l'idéal.

— Que répondre? Sans doute il faut reconnaître, avec Anstote, que toute imitation plaît, alors même que la vue de l'objet réel nous laisserait indifférents. L'esprit aime à contempler ainsi une forme séparée de sa matière; c'est là pour lui comme un acheminement vers le plaisir du beau, lequel, selon la remarque de Kant, jjlaît par sa forme et non par sa matière, et cette imitation est d'autant plus intéressante qu'elle est mieux réussie et qu elle offrait plus

de difficultés. , .

Toutefois, il y a loin de ce plaisir à l'émotion esthétique proprement dite, et, quelle que soit l'importance de l'imitation de la nature, il est impossible d'y voir, avec l'école réaliste, le but même et la perfection de l'art. ,„ .

1 En réalité, l'imitation est si peu le but de 1 art, qu eUe n en est pas même toujours la condition. De fait, elle est presque complètement absente de l'architecture, de la poésie lyrique, et jamais musicien n'a été tenté d'exprimer la douleur par la reproduction exacte des cris et des sanglots. Quant aux arts d'imitation, qui font profession d'imiter la nature, il n'en est aucun qui se propose de nous donner l'illusion du réel; car enfin, personne ne parle spontanément en vers, comme dans la poésie dramatique, ni en chantant, comme dans l'opéra, et il faudrait rayer de la liste des beaux-arts le dessin et la statuaire, puisque la nature est toujours coloriée et que lillusion est impossible sans couleurs.

1, UMIIATION.

2. nion plus, on pcul dire que rillusion tUi réel, si elle était jamais obtenue, serait la suppression même de Tart (1).

Qu'on se suppose un instant en présence de la réalité, et une foule de chefs-d'œuvre tragiques deviennent insupportables; lémolion esthétique disparaît pour faire place à l'efTroi, à l'indignation et à l'horreur. La raison en est que le plaisir esthétique a quelque chose du plaisir du jeu ; or on ne joue plus avec la trahison ou la lâcheté, avec le malheur ou la mort, dès qu'on les prend au sérieux, u Si je croyais, dit Cousin, qu'Iphigénie est en efTet -ur le point d'être immolée par son père à vingt pas de moi, je sortirais de la salle en frémissant d'horreur » {Du Beau).

Concluons que l'imitation exacte de la nature n'est ni le but ni même la condition nécessaire de l'art.

3. Du reste, est-elle seulement possible, et l'artiste réussira-t-il jamais à donner l'illusion du réel, fîit-ce du moindre objet? — C'est là une prétention chimérique; dans' cette lutte avec la réalité, l'art est vaincu d'avance et fatalement condamné à rester inliniment au-dessous du modèle.

A cette impossibilité objective s'en joint une autre subjective : c'est qu'il n'est pas deux hommes qui voient la nature de la même manière. Selon la remarque de Tonnelé, jamais « l'artiste ne voit la réalité telle quelle est, mais telle qu'i7est ». Inconsciemment il y met de soi et, en la regardant, il la transforme.

4. Mais supposons que, par un miracle de patience, la copie soit parvenue à reproduire exactement l'original, on pourra toujours se demander à quoi bon cette reproduction d'une réalité que nous avons sous les yeux, et le reproche, d'ailleurs si injuste, de Pascal se trouverait justifié, quand il s'écrie : « Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux! »

D'autant plus que la nature contient tout, le meilleur et le pire, l'expressif et le banal, c'est-à-dire ce dont l'art ne saurait se passer, et ce qu'il doit éviter à tout prix. Si elle nous présente de beaux, parfois même de sublimes spectacles, plus souvent elle nous en offre d'insignifiants, de laids et même de répugnants, dont l'imitation ne saurait nous plaire.

Boileau passe donc évidemment la mesure quand il écrit dans VArl poétique :

Il n'est point de serpent ni de monstre odieuc Qui, par l'art imité, ne puisse plaire awjc yeux.

(») Voilà p»urquoi les figures de cire de'nos muscles forains, avec leurs vrais cheveux, avec leurs yeux de verre, ombrageas do vrais cils, etc., précisément parce qu'elles font illusion, n'auront jamais la beauté d'une statue de marbre. Elles sont plus réelles, mais moins idéales. Comme dit M'"" de Staél, c'est trop si c'est de l'art, et jamais assez pour i/hi\cc soit la nature, tilles peuvent môme devenir hideuses à force de réalisme.

i70 PSYCllOLOGIE.

Si la réalité nous suffît, et si Fart se borne à nous en donner lillusion, il perd sa dignité et sa raison d'être; il n'ast plus qu'une puérilité, un trompe-l'œil, une mystification; son chef-d'œuvre, ce sont les raisins de Zeuxis (I), et le génie n'o-t plus, à la lettre, qu une longue patience, selon le mot de Buftbn. Bien plus, l'appareil photographique, mieux encore, un simple miroir remplacent avantageusement l'art et les artistes.

§ 2. — Rôle légitime de riinitation dans Tart.

1. Si l'imitation de la nature n'est pas la fin et la perfection de l'art, elle n'en est pas moins le moyen nécessaire. Toujours, même dans ses créations les plus originales, dans ses élans les plus sublimes, l'art demeure tributaire de la nature. Non seulement c'est elle qui lui fournit ses matériaux et ses formes sensibles; c'est près d'elle qu'il va chercher ses inspirations; c'est encore elle qu'il doit consulter et ne jamais perdre de vue, s'il veut rester vrai, et produire tout son effet esthétique. Voilà pourquoi, dans les peintures et les statues du moyen âge, l'ignorance des proportions et l'oubli des formes empêchent souvent de goûter à sa valeur l'admirable expression des figures.

%. Sans un certain sentiment de la réalité, sans une certaine fidélité à la nature, l'artiste tombe dans la fiction, c'est-à-dire dans le faux, dans le convenu; son œuvre reste froide, guindée : elle n'est plus vraiment humaine, dès lors, ni vraiment sympathique. 11 en est réduit à l'expédient pour suppléera ce qui lui manque : au lieu d'émouvoir le sens esthétique par la représentation du beau, il cherchera à l'étonner par l'imprévu ou l'insolite, à l'amuser et à le distraire par le fantastique et le bizarre : autre manière d'avouer son impuissance.

3. Concluons que, si le réalisme a tort de voir dans l'imitation de la nature la fin et la perfection même de l'art, il ne faut pa~ non plus, avec un certain idéalisme de mauvais aloi, méconnaître son importance au point de n'.en tenir aucun compte. Nous l'avons dit, l'imitation est nécessaire à l'art, non comme sa fin, mais comme son moyen. Dès qu'il s'en contente, sous prétexte de vérité, il s'abaisse et se dégrade ; mais s'il prétend s'en affranchir, sous couleur d'originalité, il s'appauvrit, s'étiole et s'évanouit. Dans les deux cas il manque son but, qui est de nous procurer l'émotion du beau; car, ne nous lassons pas de le répéter, le beau artistique est une fusion du réel et de l'idéal, et l'artiste ne mérite

(1) On raconte qne Zeu\is, dans un de ses tableaux, avait représenté des raisins avec tant d'habileté, que les oiseaux venaient les becqueter. Comme on (élicifait l'artiste d'un hommage aussi sincère : « Si j'avais aussi bien réussi, dit-il, à peindre l'enfant qui porte la corl>eille de fruits, jamais les oiseaux n'auraient osé s'abattre sur les raisins. »

L KXriŒSSlON. '(71

vérital)lemonl son nom (fiio lorsqu'il a réussi à idéaliser le réel qnW voit et à rivaliser l'idéal qu'il sent (1).

Comment y parvicndra-t-il ? H lui faut recourir au second .,ii>yen de Tart et compléter l'imitation par Vexpression.

AliT. tl. — Li'oxprcssion.

Après avoir fait son choix, l'artiste devra donc reproduire son modèle, non pas servilement et tel qu'il le rencontre dans la nature, mais tel qu'il le comprend, tel qu'il le sent, tel qu'il le veut; en d'autres termes, il devra peindre, non pas précisément la nature, mais d'api-<}s la nature, ce qui est bien difTérenl.

t . De fait, jamais la réalité ne satisfait pleinement notre raison .sLhétique. Assurément la nature, elle aussi, est artiste, mais son poème qui est l'univers, est écrit dans une langue que nous ne -lYons pas toujours déchiffrer. La beauté des choses nous appail toujours plus ou moins incomplète et mélangée; elle y est uvent voilée par des raisons d'utilité qui en rendent pour nous . impression vague et indécise. La mission de lartiste est d'interpréter ce langage, de le traduire à nos yeux en signes clairs et intelligibles qui en fassent ressortir le sens et en accroissent la valeur esthétique.

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