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LE GOUT, LE TALENT, LE GÉNIE

Nous l'avons dit, Tari est un langage sublime qui consiste à exprimer le beau sous une forme sensible. Comprendre celte langue, c'est découvrir et apprécier le beau sous le symbole qui l'exprime; parler cette langue, c'est manifester le beau au dehors p<ir des signes visibles ou oraux, passagers ou permanents. Sans doute celte langue est essentiellement naturelle et comprise de tous; cependant, comme le dit A. de Musset de la poésie :

Le imhjaire Venlend ci ne lu parle pas.

C'est que, si tout homme est doué d'un certain goùl inné, le talent et surtout le génie sont le privilège d'un petit nombre. Qu'est-ce donc que le goût, le talent et le génie?

i; 1. — Le goût. — En général, le goût n'est autre chose qu'un sens esthétique sur et délicat. 11 peut se définir : la facullé de. Comprendre et d'apprécier le beau dans la nature et dans l'art (1).

1. Le goût est une faculté complexe; il suppose une raison éclairée, échaufTée par une puissante imaçjination, servie par une sensibilité délicate, guidée par un idéal élevé.

a) La raison en est l'élément essentiel; car le beau étant une notion absolue, ne peut être perçu et apprécié que par la faculté de l'absolu et du nécessaire. Mais la raison par elle-même ne saisit que l'abstrait :

b) Aussi le goût suppose-t-il encore V imaginât ion., qui saisit les rapports de l'idée avec la forme sensible et concrète, et nous met devant les yeux l'idéal d'après lequel nous aurons à juger et à apprécier.

o) Enfin, pour goûter le beau, il faut encore sentir, s'émouvoir; de là un ti'oisième élément, la scns}bilit(- morale qui éprouve l'émotion esthétique.

(I) Le iiDÙl ]iout rire pris aussi en nn sens spécial cl relatif, et al irs il s'ontcnrl des prtMérenccs artistiques propres à IclUi persouuo, à telle r<>4;i(»n. ,i tclk" époque. De feil, la coutume, les nururs, l'organisaliou sociale, les idées religieuses, etc. peuvent exercer une grande iulluonco sur le fioùl des individus cl des colUîclivités. Comme le ilit Joub'.Tl, • le Ko»it cliaugc avec les inceuis, même le Imn poùt ».

Toukfois, gardiin!-nous de ne voir dans le goût qu'une affaire de mode ou de caprice, et de ne lui reconnaître ((u'une valeur subjective et convenlioniicHe, sous ce prétexte banal qu'on nr dispute pas des roùIs. Kn soi, le gotit est un absolu, comme le bien et le vrai, et la diversité des .jugements que les Immnics |)'>rlent souvent sur lui, s'explique par les nu''nies raisons qui expliquent la diversile des opinions vil matière de justice et de moralité, sans que la vab nr ,il'v,,ini- de l:i i.ii^.in r\ de 1 onscience en soit le moins du monde compromise.

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2. De même que tout homme est naturellement doué d'un certain sens coimnun pour discerner le vrai du faux, et d'un certain sens moral pour discerner le bien du mal, ainsi naissons-nous tous avec un certain goût qui nous permet de discerner spontanément le beau du laid. Ce goût naturel n'est, selon la définition de Montesquieu, qu'une application prompte et exquise des règles même qu'on ne connaît pas.

Toutefois, laissé à lui-même et sans éducation, ce goût inné n'est d'ordinaire sensible qu'aux beautés les plus saillantes : encore ne les apprécie-t-il pas toujours à leur valeur; il se laisse souvent égarer par de vaines apparences. Par suite d'associations bizarres et de tendances malsaines, il peut même se fausser et se corrompre au point de se plaire aux représentations extravagantes ou grossières. Aussi le goût demande-t-il à être cultivé et développé par l'étude de la critique et des modèles.

§ 2. — Le talent. — Mais l'homme ne se contente pas de comprendre et d'admirer le beau, il veut encore le reproduire, le créer ; ici le goût ne suffit plus; il y faut le talent, parfois même le génie.

Le talent suppose tout un ensemble de facultés et de virtuosités qui lui permettent de produire une œuvre d'art.

1. Avant tout, il faut concevoir, une idée à exprimer, un sujet à représenter; et cette première opération exige :

a) Une imagination d'une certaine puissance, servie par des souvenirs riches et variés;

b) Une sensibilité délicate, capable de s'émouvoir, de s'échauffer dans la contemplation de son sujet et de le féconder par des associations heureuses;

c) Une raison éclairée, sachant faire un choix entre tant de matériaux et de formes qui se présentent, et s'arrêter à celles qui s'adaptent le mieux à l'expression de son idée.

On le voit, ce ne sont, en somme, que les éléments constitutifs du goût, mais élevés à un degré supérieur qui les rend féconds. Ce n'est pas tout.

2. Après avoir conçu, il faut exécuter, de là de nouvelles conditions du talent, sans lesquelles il ne ferait que réaliser la fable de Prométhée : tout-puissant à concevoir^ incapable de produire.

a) Il faut d'abord la science technique, c'est-à-dire la connaissance approfondie de la valeur expressive des formes, des lois de leur combinaison, des procédés à employer : bref, de ce qu'on a appelé la grammaire de l'art.

b) Il faut aussi qu'une longue pratique ait appris à l'artiste à appliquer ces règles comme d'instinct, et l'ait rendu maître de sa matière, qu'il manie la parole, la plume ou le pinceau.

c) Il doit de plus y joindre une étude approfondie des modèles.

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(/: Enfin, il lui faut celle énergie indomptable de lu volonté, celle longue patience, dont parle BufTon, qui ne se lasse pas de revenir sans cesse sur son œuvre pour la perfectionner, et qui, après tant d'efforts, sait encore se résigner k rester beaucoup au-dessous de l'idéal rêvé. Car on l'a dit : tout artiste qui est content de son œuvre, a manqué sa vocation.

§ 3. — Le génie. — Quant au génie artistique il n'est pas autre chose que la réunion de toutes les facultés esthétiques, de toutes les virtuosités qui font le talent, mais élevées à un tel degré de puissance et d'intensité qu'elles enfantent de véritables chefsd'œuvre, c'est-à-dire des œuvres d'une inspiration si originale et si haute, d'une exécution si magistrale, d'un effet si pénétrant et si inattendu, qu'elles excitent au plus haut point, dans ceux qui les contemplent, l'admiration et l'enthousiasme.

La connaissance raisonnée des lois et des règles du beau, est peut-être moins nécessaire au génie créateur qu'au critique d'art; car celui-ci doit pouvoir motiver les jugements qu'il porte, tandis que le premier crée comme d'instinct et applique spontanément toutes ces lois sans en avoir une connaissance réfléchie.

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