CHAPITRE VI
NOTION VOISINE DE L'ART : LE JEU ART. I. — l<e traTsiil, l'arl, le jen.
1. Le travail est une dépense d'activité qui poursuit un but utile; l'art, nous l'avons dit, ne cherche pas ïutile, mais la production du beau el le beau, répondant à des aspirations très
(1) Chose étrange, Low6roso a prctemlu ideiitilior le génie avec la folie; de son Colé, Moreau de Tours ne veut y voir <|n'unc névrose.
— C'est là abuser singulièrement du laisonnement par analogie; car, de ce que le fou et l'honune de génie ont cela de commun qu'ils ne pensent, ne parlent, ni n'agissent comme la moyenne des hommes, on n'est pas en droit de conclure qu'ils ^ont l'un et l'autre atteints d'une même maladie mentale. Tout ce qu'on peut dire sous ce rapport, c'est qu'à raison même de la délicatesse de sa sensibilité, et de son imagination toujours vibrante et agissante, l'homme de génie est plus exposé que d'autres à certains troubles nerveux qui le rapprochent du névropathe; la lame use le fourreau, dit le [irovcrbe.
Il n'en est pas moins vrai que le génie et la folie sont aux pAlos extrêmes de l'in- Iclligcnce. Chez le f<oi, c'est l'automatisme qui régne sans frein el sans contrôle, tandis que l'homme de génie est guidé |)ar l'iiispiratlou el la rOllexi<in à sa plus haute puissance. Comme le dit M. Pierre .lanet {L'axtomatisme iiSi/chologique), • la folie est la misère de l'esprit, tandis i\\U' le génie est sa vitalité la plus riche. Avec l'une, l'esprit se conlentc de l'absurJc; grâce à l'aiitro, il trouve le sublime. ■
nobles et très élevées de la nature humaine, contribue grandement à la perfection de l'homme; à ce titre Farf est 1res utile.
Ainsi en est-il, proportion gardée, du jeu. l*ar le jeu, on ne poursuit pas l'utile et, d'autre part, le jeu contribue au développement et au maintien en équilibre des forces et des facultés humaines : à ce titre, il est, lui aussi, utile.
2. L'art et le jeu se ressemblent donc en ce que tous deux font œuvre utile sans poursuivre, de propos délibéré, l'utilité. Mais tandis que ïart cherche à produire son effet en vue de la valeur même de cet effet et qu'à ce titre, l'activité qu'il réclame peut être dite activité utile et mérite le nom de travail^ le jeu n'attache pas de valeur en soi à ses productions; il constitue une dépense d'activité qui n'est pas formellement utile et s'oppose, à ce titre, au travail et à l'art.
Le jeu peut donc se définir W'/ativement en ce sens :
Une dépense d'activité qui ne poursuit pas un but utile.
ART. II. — :\atui'«? «lu jeu.
§ 1. — Caractères essentiels du jeu.
Quelle serait la définition complète et positive du jeu? Ce serait évidemment celle qui assignerait exactement la nature du but que recherche essentiellement tout jeu.
Pareille détermination est-elle possible?
Pour nous en rendre compte, tâchons de trouver la fin intrinsèque, le but naturel et essentiel du jeu.
1. Pour Herbert Spencer, le jeu consiste surtout en un excès d'énergie qui se dépense uniquement pour se dépenser : tels les courses folles, les cris de joie, les attaques simulées et brusquement interrompues des jeunes animaux et des enfants. Même à cet état rudimentaire, le jeu emprunte tout naturellement la forme des autres activités ; en ce sens, il les imite. De là riraitation qui est donnée comme un des caractères essentiels du jeu.
Superflu d'activité et imitation se retrouvent en effet plus ou moins dans tout jeu. On ne jouerait pas et Ton se contenterait de se reposer, si l'on n'avait encore en réserve des forces inutilisées. Que, de plus, le jeu soit une imitation, c'est également évident : n'étant pas, en lui-même, une activité utile, il emprunte, comme nous l'avons dit, la forme de cette activité et ainsi il l'imite. Dan» ce sens la solution de Herbert Spencer est juste quoique incomplète. Mais allons plus loin.
2. Le jeu, suivant les circonstances, fait un choix parmi les activités utiles qu'il imite. Ce choix, inconscient le plus souvent, est dirigé par la grande loi psychologique de Vintérêt. L'activité utile ainsi imitée :
NATVRE I>U .lEl. -470
a) Ou bien sera l'une de celles que des inslincts profonds presst'ulotl déjà. VA nous aurons le jeu lypiq\ie et universel de hx poupée par lequel se manifeste ens'exerçantrinstinct de la maternité, instinct qui pénètre complètement toute Tâme féminine et qui, après s'être donné carrière dans les relations de la petite filleavec sa poupée, s'épanouira dans le dévouement plein de délicatesses et d'attentions de la mère et de la Pelite-Sœur des Pauvres (J).
h] Ou bien sera Yanlicipafion d'une autre activité utile, moins profonde que la première, mais qui fait l'objet des rêves d'avenir ou de la vocation de l'enfant : tel jouera aux soldats ou présidera des offices religieux qui seront pour lui presque des actes de piété sans cesser d'être des jeux.
c) Ou bien enfin le jeu transportera dans la recherche d'un but sans valeur, et connu comme tel, l'application que l'on met d'ordinaire à un travail proprement dit, multipliant à plaisir les obstacles à vaincre et les problèmes à résoudre: nous aurons alors \os jcvx savants où se complaisent les adultes.
3. En toutes ces manifestations du jeu, un caractère commun se retrouve :rv7/w5ion. Cette imitation de l'action utile, en effet, n'a été, semble-t-il, un élément du jeu que parce qu'elle-même n'était pas prise pleinement au sérieux. Il a fallu que Ion s'y laissât prendre assez pour que le jeu retînt de lui-même l'attention, pour qu'il fût inléressanl; et, par contre, il n'a pas fallu y croire au point de considérer le but à atteindre ou l'activité dépensée comme ayant en soi une valeur utile, sinon le jeu cesse d'être jeu pour devenir traçait (2).
C'est ainsi que le caissier ou le notaire qui passe son jour de vacances à jeter Tôpervier, Jour tant que la capture du poisson ne lui représente qu'une friture sous la tonnelle et travaille si ces mêmes poissons doivent, dans sa pensée, prendre le chemin du marché (3).
C'est ainsi que le joueur qui suit des yeux la roulette ou les petits chevaux n'a du joueur que le nom et n'est en réalité qu'un spéculaleur, employant en effet un procédé qui devrait être un simple jeu, ;\ la recherche d'un but uniquement et directement utile.
C'est ainsi que l'Anglais qui joue au cricket ou au rugby, dans le but de procurer à l'Empire britannique une paire de biceps de plus, ne vérifie pas tout à fait la définition du jeu. La même opération qui est un jeu pour le Français, estpour lui un devoir national. Ce n'est pas le jeu, c'est le sport.
(1) • rhi noa est nvulicr, ingciuiscil egens • (Kccli., \xvvi. 27. dans la VulgatoL
(i) A la (lilTt-renre de Vcrreur, Inujnurs inconsciente do sa fausscK^, lillusion peut
en <^lro plus mi moins consciente. On s'y abandonne et on rcntreUcnl en s'en rc.n
tant compte an moins vo!,'nem(>nt.
CM ' r,e gentilhomme croit sincèrement que fa chasse est un plaisir grand et un
plaisir royal; mais le piqiicnr n'est pas de ce sentiment-là » (Pascal;.
480 PSYCUOLOGIE.
i. Concluons en proposant une définition positive du jeu : Le jeu est une dépense d'activité qui ne poursuit pas V utile, mais qui ressemble à l'actioité utile et en donne plus ou moins rUlusion.
§ 2. — Diverses formes du jeu.
Outre ces caractères généraux qui se retrouvent dans tout jeu, — même, proportion gardée, dans ceux des animaux, — mentionnons quelques-unes des formes principales sous lesquelles il se présente. On peut compter notamment :
a) Les jeux de mouvement, de force et d'adresse physiques : les barres, le foot-ball, le patinage, le tennis, tous les jeux de balle, etc.
b) Les jeux de hasard qui intéressent par le risque et lincertitude du résultat, tels le jeu de l'oie, le loto, etc.
c) Les jeux esthétiques et artistiques comme la danse, les jeux dramatiques, le dessin etla peinture de pur amusement, etc.
d) Les ie\i\ intellectuels qui exigent delà présence d'esprit, des combinaisons savantes : la plupart desjeux de cartes, les dominos,
es échecs, etc.
APPENDICE I
lia moralité dan<« l'art.
I. — La question des rapports de l'art avec la morale a été résolue en sens divers. Les uns, sous prétexte que l'art est, selon le mot de Kant, une finalité sans fin, soutiennent qu'il ne peut avoir d'autre fin que lui-même, et par suite, qu'il n'a rien à dé'môler avec la moralité. C'est la théorie de Vartpour l'art.
r D'autres, au contraire, prétendent que l'art étant essentiellement moralisateur, doit se proposer dans toutes ses œuvres un but moral nettement défini; que tout tableau doit représenter quelque trait de vertu, et toute pièce de théâtre formuler sa moralité aussi nettement qu'une fable d'Ésope.
Il est facile de voir que ce sont la deux erreurs funestes à l'art, et par contre-coup, à la morale elle-même.
1. L'art pour l'art, dit-on. Rien de plus vrai, si l'on entend par là que l'artiste doit exprimer ce qui est vraiment beau, vraiment digne d'admiration, sans préoccupation étrangère; mais rien de plus faux, si l'on [irétend que l'art soit affranchi de la morale et qu'il n'est appelé à exercer aucune action sur les mœurs publiques. De fait, la moralité est une loi universelle à laquelle rien n'échappe; tout ici-bas a un but, liomme ou chose, action ou doctrine, et ce but n'est autre que de tendre ou de conduire à la vertu, à Dieu. Bossuet a dit : Maudite soit la science qui ne se tourne pas à aimer; on doit en dire autant de l'art.
2. Faut-il en conclure que l'artiste doive toujours avoir ce but directement en vue, et que, dans chacune de ses œuvres, il soit tenu de se proposer l'enseignement d'une vérité ou la glorification d'une vertu? Assurément non. L'artiste n'est ni un professeur chargé d'instruire, ni un moraliste chargé de réformer les mœurs; sa mission est de créer le beau, et non de prêcher le bien; il ne peut l'oublier sans nuire à son art et sans manquer son effet. Cette