ART HT MORALE
pri^occiipation coiistaïUo du résultat moral paralyserait lo libre jeu de son imagination; peu à peu la formule se substituerait à la forme, et l'idée abstraite à l'idéal. Kn d'autres termes, il tomberait dans le tableau à thèse, dans l'allégorie et autres genres hybrides, qui nous laissent froids, et trahissent du même coup les intérêts de la morale et ceux de la beauté.
3. Encore une fois, le but immédiat de l'art est de faire briller aux yeux un relletde l'éternelle beauté, de procurer l'émotion, l'enthousiasme du beau. Or c'est précisément par là qu'il moralise et inspire la vertu. En effet, la seule vue du beau détache l'càme de tout ce qui est petit et mesquin, épure la sensibilité de tout égoïsme, et allume dans nos cœurs la soif de i'infmie perfection. En contemplant les types radieux et transfigurés que l'art fait resplendir à nos regards, nous nous sentons plus grands, plus libres, plus forts, plus portés aux nobles actions et aux sentiments généreux, meilleurs en un mot, c'est-à-dire plus hommes et plus semblables à Dieu. C'est là tout ensemble l'effet et la condition de l'émotion esthétique, qui est faite de sympathie et d'admiration ; car, si admirer c'est imiter, il est certain aussij dit encore Plotin, que, si l'àme ne se fait pas belle, elle n'aperçoit pas la beauté.
Laissons donc l'art parler son langage, employer ses moyens, et aller directement à rùme par le cœur et non par l'esprit; car, s'il y réussit, qu'il y pense ou non, il peut être assuré d'avoir fait œuvre salutaire, essentiellement moralisatrice. « Impossible, dit Platon, qu'en visant le beau on atteigne ce qui n'est pas le bien. » Decori ea vis est, ut ab honeslo non possit separari (Cic.) (1).
4. Concluons. Le beau étant, par sa nature métaphysique, identique au bien, et, d'autre part, le beau humain n'étant, par définition, que la perlection même de l'àme rendue sensible par la forme vivante, il s'ensuit :
a) Que jamais le mal moral ne saurait être beau, ni ce qui est vraiment beau contraire à la morale (2) ;
b) Que l'art n'est pas affranchi des lois de la moralité, et qu'il doit lui aussi concourir pour sa part et selon ses moyens à promouvoir le bien •
c) Toutefois, la fin qu'il doit avoir directement en vue, n'est pas de persuader le bien, mais d'exprimer le beau ; car c'est par là qu'il sert plus efficacement les fins de la moralité, qui .sont de rendre l'homme vertueux".
II. — On voit dès lors ce qu'il faut penser du paradoxe si brillamment développé par .J.-.l. Rousseau, à savoir, que la culture des arts et des sciences est une cause de décadence et de corruption.
Rien de plus faux. Sans doute, ou peut abuser de l'art comme de toutes choses ; on peut le fausser et le détourner de son objet; on peut perdre de vue l'idéal pour ne se préoccuper que de la forme sensible, et produire des œuvres qui llattent les passions, plutùt qu'elles ne persuadent la vertu.
D'auti-es fois aussi, le goût intempérant des jouissances esthétiques peut nous détournei- de l'action et nous absorber dans une contemplation délicieuse mais stérile, qui engendre le dégoût de la vie réelle, et nous fait oublier, selon le mot de Kant, que nous avon$ù cultiver notre jardin.
(1) Après la première représenlalion du Messie, un lord anglais alla féliciter Ha-ndel du grand plaisir qu'il venait de causer à l'assistance. . Je serais bien fAché Milord, répondit celui-ci, si je ne faisais que plaisir à l'Iiumanité; je prétends l-i rendre meilleure. » '
(2) Néanmoins le mal moral peut avoir sa place dans Tari, dès qu'il est nécessaire au développement de l'idée. 11 nous plait alors, non pas comme tel et par lui-même mais par rapport au bien et au beau qui en triomphent et le surmontent Rncore faut-il toujours on tempérer la laideur par quelque n-llet de beauté qui en rende la vue supportable. C'est ainsi qu'à côté de leurs vices ot de leurs défauts, le traître le conspirateur, etc., doivent présenter quelques qualit.-s d'énergie, d'adi-essc de côu rage, et même une certaine élévation de sentiments sans lesquels ils seraient simni/ ment odieux. ' "'!"*'-
COUnS DE PHILOSOPHIE.
Mais ce sont là des abns dont l'art n'est point responsable. En lui-même, sainement compris et pratiqué, il ne peut être pour les peuples et les individus qu'une cause de perfectionnement et de grandeur.
Si l'on a vu parfois les grandes époques littéraires et artistiques suivies d'une certaine décadence dans les moeurs, la cause en est, non pas à l'influence même de l'art, mais à l'abondance de la richesse et au luxe qui l'accompagnent d'ordinaire. Le poète Gilbert a donc i-aison de dire : Et la chute des arts suit la perte des mœurs.
C'est le contre-pied de la thèse de Rousseau.
APPENDICE II E<'avt et la science.
I. — Entre eux pas d'opposition véritable. — Faisans dabordjusticc d'une grave erreur. Plusieurs modernes ont prétendu voir entre l'art et la science une véritable opposition; et notons-le, non seulement une incompatibilité subjective et psychologique, en ce sens que la nature unit rarement dans un même sujet les facultés d'invagination et d'enthousiasrùe qui font l'artiste, et ce besoin d'analyse et de froide critique qui caractérisent le savant — ce que nous accordons A-olontiers — , mais encore cette incompatibilité objective et essentielle qui fait que l'art et la science s'excluent et se détruisent par leur nature même.
1. Et quelles raisons donnent-ils de cette prétendue opposition? Ils disent : Point de vraie poésie sans mystère. L'imagination artistique suppose un certain vague, une demi-obscurité, une certaine ignorance même, qui lui permettent de se jouer autour des choses et de développer cj^pricieu-sement ses allégories et ses symboles, Or, la science est la négation dn mystère, de l'ignorance, de l'obscurité; il lui faut la lumière pleine, éclatante, sans ombre; quoi d'étonnant qu'ils s'exxluent réciproquement? C'est l'état rudimentaire de la science qui a permis cette brillante effloraison d'art que nous admirons chez les anciens, tandis que les progrès merveilleux de la science moderne condamnent les arts à végéter en attendant qu'ils disparaissent.
2. Que répondre? — Et d'abord, est-il vrai que la science supprime le mystère? Hélas! elle a beau progresser, elle ne réussit qu'à en reculer les bornes; et dès lors ne peut-on pas soutenir, en un sens très vrai, que le mystère s'accroît au contraire à. proportion même du progrès scientifique? Henri Poincaré n'a pas craint de le reconnaître en pleine Académie : « Quelque loin que la science pousse ses conquêtes, dit-il, son domaine sera toujours limité. C'est tout le long de ses frontières que flotte le mystère, et plus ees frontières seront éloignées, plus elles seront étendues. • Ajoutons : et plus, avec elles, s'étendra le mystère.
3. Puis, l'ignorance est-elle vraiment la condition de l'art, et les choses perdent-elles de leur poésie à mesure qu'elles sont scientifiquement démontrées? — Nous prétendons au contraire que tout ce qui aide à pénétrer plus avant dans l'intelligence de la nature, favorise d'autant les progrès de l'art, en lui suggérant des ATies plus hautes et en multiphant les sources de son inspiration. Et n'est-ce pas un fait d'expérience que les réalités que découvre la science dépassent en poésie toutes celles que la fiction a pu rêver? Aussi voyons-nous les plus grands artistes, les Michel-Ange et les Léonard de Vinci être en même temps de puissants génies scientifiques. « Étudiez d'abord la science, répétait ce dernier à ses élèves, puis après, l'art né de cette science. »
4. La conclusion, c'est que, loin d'être opposés, l'art et la science sont en
ART i:t science. 4Hli
réalité doux luanièivs d'ialorpiiitei' la nature cl coimae deux traductions d'un iiK^nie loxto. dilTorentes sans doute, mais auUemeut exclusives l'une de l'autre. Que si de nos jours l'art et la science ne progressent point du môme pas, inutile d'en cherclier si loin l'explication; elle est tout entière dans les goiUs do notre époque industrielle, qui apprécie avant tout l'utile et le bienêtre, et ne cultive si assidûment la science que pour y trouver de nouveaux inoj'ens de jouir et de produire. Tandis que le grand an, qui ne produit rien et no conduit à rien, elle le néglige et le laisse se moi Tondre dans la contemplai ion solitaire et désintéressée du lieau.
II. — Quels sont donc les traits caractéristiques qui distinguent l'art et la science?
Eu général, on peut dire que l'art a pour objet d'exprimer le beau, et la science de formuler le vrai.
1. De même que l'intelligence ne se contente point de conuaitre l'individu qui cluuige, mais veut remonter à ïide'e générale et permanente; ainsi l'imagination artistique, peu satisfaite des beautés mélangées que lui présente la réalité, aspire à un type idéal plus beau que nature.
L'idée, l'idée aussi claire, aussi distincte que possible, tel est l'objet ultime <le la science; voilà pourquoi sa méthode par excellence est V analyse. Elle va du concret à l'abstrait, de l'individu à l'idée; elle décompose, elle dissèque, afin de mieux connaître. L'art sait la marche inverse. Il veut sentir, goûter l'émotion du beau ; il rêve un idéal aussi concret, aussi viv<uit que possible ; il compose, il incarne, il anime, il personnifie pour mieux sympathiser. S'il n'y a de science que du général, on peut dire qu'il n'y a d'art que du partie culier.
2. Toutol'ois, si lo réel, toi qu'il se présente aux sens, n'est le véritable objet ni de l'art ni de la science, il est le moyen indi.spensable qui leur permet de s'élever, celle-ci à l'idée et celui-là à l'idéal.
a) Le savant comme l'artiste débutent par l'étude et robservation, attentive de la nature. Celui-ci idéalise, c'o^i-k-iWvQ qu'il purifie le beau réel des taches qui le déparent; il le débarrasse des détails insignifiants qui l'encombrent et fait ressortir ce qu'il a de caractéristique, afin de le rendre plus transparent et plus oxpressil'. De son côté, lo savant généralise, c'est-à-dire qu'il dégage l'idée des caractères individuels et accidentels qui la masquent et la compliquent inutilement.
6) Concevoir l'idéal à la vue ilu réol est pour l'artiste ce qu'est pour le savant l'invention d'une hypothèse féconde en présence du phénomène inexpliqué; ce sont là doux opérations de l'imagination supérieure guidée par la raison, deux effoi-ts du génie artistique ou scientifique, conduisant l'un à la création du chef-d'œuvre, l'autre à la découverte de la loi. C'est la môme faculté qui fit découvi'ir à Newton les lois de la mécanique céleste, et à Shakespcai-e les lois psychologiques qui régissent les caractères d'un Ilandet ou d'un Othello; et l'on peut dire que l'hypothèse est le poème du savant comme l'idéal est lo problèuie de l'artiste.
3. Notons cependant cotte différoni'o entre l'art, et la science, que l'idée, autrement dit l'hypothèse, qui est pour la science le moyen de parvenir à la vérité, ne doit en aucun cas entrer dans sa formule, tandis que l'idéal, c'est-à-dire la conception humaine, est un élément constitutif et essentiel de l'anivie artistique.
La soience doit nous donner l'objectif pur sans aucun mélange de subjectif: son but est de conformer aussi exactement que possible l'esprit à la nature; tandis que l'art se propose de réformer, pour ainsi dire, la, nature d'après les conceptions do l'esprit et les exigences do la raison esthétique. La science constat^}, trouve, di'couvro ce qui est; l'art produit, invente, crée ce qui n'est réellement pas; son coiivro est. au pied de la li'tiio. mu' >-\n!i.i'.«o ,|f. ];| tiature
et de l'homme, tandis que la science n'admet dans ses conclusions que la réalité pure et sans mélange.
4 11 résulte de là que, l'homme vai-iant nécessairement dans ses aspirations et dans ses goûts, suivant les pays et les époques, l'art devra, lui aussi, renéter quelque chose de ces variations; tandis que la science, étant purement objective, est, par là même, impersonnelle et universelle comme la nature. Il y à un art grec, un art italien, un art français, etc. ; la science n'est d'aucun pays ni d'aucun siècle, précisément parce que le savant n'a qu'un souci, qui est de ne rien mettre de lui-même dans les choses.
5. Aussi l'art et la science ne sauraient-ils se développer ni progresser suivant la même loi. . .
Le moindre écolier de nos jours est en état ae corriger et de dépasser les plus «grands savants de l'antiquité; tandis que jamais artiste sérieux n'aura la prétention d'égaler un Phidias ou un Raphaël. La raison en est que les résultats de la science, une fois formulés, peuvent se transmettre et s'accumuler dans l'espèce; tandis que l'art ne progresse que dans l'individu. Il ne se forme pas dans l'humanité un trésor accumulé de génie ou chacun, venant puiser profite de l'acquis des générations passées pour les égaler et même les surpasser. Les movens et les procédés de l'art peuvent progresser; le génie liait et meurt avec "celui qui en est doué; comme la vertu, il ne laisse après lui que de beau.K exemples (l).
fl) On neut aussi étudier les rapports de l'art et de la science A\ecV indus trie.
En effet l'homme n'a pas seulement besoin de vérité et de beauté ; il lui faut encore un certain bien-être matériel. L'industrie a pour objet de le lui procurer en multipliant les choses utiles. Les procédés qu'elle emploie sont autant d'applications plus ou moins ingénieuses des lois et des forces de la nature. , „. ^ . ■
De là les rapports «lui l'unissent à la science; car, si les besoins de 1 industrie servent souvent d'aiguillon à la science, c'est celle-ci qui étudie les forces de la nature et formule les lois que l'industrie utilisera comme moyens de production.
Un certain souci artistique ne doit pas non plus être étranger à Imdustrie; car n imnorte aue le beau ennoblisse el relève, dans une certaine mesure, les choses utiles, afin que le goût et le sens esthétique n'aient pas à souffrir quand nos besoins inférieurs reçoivent leur satisfaction. , . , , . , ,
Prenons garde toutefois qu'à ce contact nécessaire, 1 art et la science ne perdent de vue leur véritable objet pour ne plus viser qu'à l'utile; ce serait de leur part se dé-^rader et renoncer à leur noble mission pour devenir cette chose hybride et équivo(iue qui s'appelle la science utilitaire et l'art industriel.
PRELIMINAIRES
OBJET, IMPORTANCE ET DIVISION DE LA LOGIQUE I. — Objet de la log-itine.
|5 1. — Définition. — On peut définir la logique : la science des lois idéales de la pensrc, et fart de les appliquer correctement à la recherche et à la démonstration de la vérité.
La logique ne se propose donc pas, comme les autres sciences, d'étudier quelque portion de la réalité matérielle ou spirituelle, abstraite ou concrète; son objet propre, ce sont les procédés eux-mêmes et les méthodes qu'emploient les diverses sciences dans l'étude de leurs objets. En ce sens, on peut dire qu'elle est la science de la science; car elle enseigne comment il faut étudier toutes choses. De même, dit Bacon, que la main est Vinstrument des instruments, ainsi la lofjique est l'art de tous les arts. D'où le nom d'opyavov que lui donne Aristote. C'est ce caractère de généralité qui fait de la logique une science philosophique, car il la place, non pas à côté des autres sciences, mais au dessus.
^2. — Logique et psychologie.
1. La psychologie, ayant pour objet les phéi)omènes de conscience, étudie Vàme tout entière, toutes ses fonctions et toutes SOS facultés. La logique se borne à l'étude dos seules opérations intellectuelles qui se rapportent directement à la connaissance de la vérité, ii savoir : l'idée, le jugement et le raisonnement.
2. Sans doute la psychologie analyse, elle aussi, ces diverses formes de la pensée, mais elle les étudie en elles-mômefi, en ttmt que faits, et dans lo but de déterminer les conditions de leur oxi^y- /(?nte et do leur développement; tandis que la logique les étudie
lans leurs rapiiorts avec la vérité, comme autant de moyens d'arriver au vrai ; elle recherche les conditions, non de leur existence, mais de leur légitimité
3. Il y a donc cette différence entre la loi psychologique et la loi logique, que la première est une loi réelle, c'est-à-dire un rapport entre deux phénomènes qui se supposent et se conditionnent nécessairement ; tandis que la seconde est une loi idéale, c'est-àdire un rapport entre une opération de l'esprit et une règle à laquelle elle doit se conformer sous peine d'aboutir à l'erreur. Ainsi, c'est une loi psychologique du syllogisme que, pour saisir le rapport qu'il cherche entre deux idées, l'esprit doit recourir à une troisième idée, prise pour intermédiaire. Mais, que le moyen terme doive être pris au moins une fois dans toute son extension ; qu'aucun terme ne doive avoir dans la conclusion plus d'extension qu'il n'en a dans les prémisses, ce sont là des lois logiques.
4. La psychologie est une science concrète qui nous apprend comment nous pensons de fait, sa méthode est inductive. La logique est une science abstraite et idéale, qui nous enseigne comment nous devons penser; sa méthode est déductive.
5. Enfin la psychologie est une science purement théorique, qui se borne à rechercher les causes et les lois de certains faits; elle est comme l'anatomie de l'intelligence et la physiologie de la pensée. La logique en est plutôt la géométrie ; elle est une science essentiellement pratique, c'est-à-dire à la fois science et art lart, car elle trace les règles à suivre pour penser juste; science, parce que ces règles, elle ne se contente pas de les indiquer empiriquement : elle les déduit des lois réelles de l'intelligence et de la nature des objets qu'il s'agit d'étudier.
6. On comprend, dès lors, quels rapports étroits unissent ces deux sciences, et jusqu'à quel point elles se supposent mutuellement. Si, d'une part, la psychologie, comme toute autre science, doit consulter la logique sur la méthode qui lui convient; de l'autre, une certaine connaissance de la psychologie est indispensable à l'étude de la logique; car, avant de tracer à l'intelligence les règles qui la conduiront au vrai, il faut connaître les diverses facultés dont elle dispose, les lois réelles qui président à leur fonctionnement, ainsi que les dangers d'erreur auxquels elles sont exposées.