‹ Cours de philosophieChapitre 21 sur 328 · Dans les autres sciences, la plupart des phénomènes pas · texte numérisé non relu

Dans les autres sciences, la plupart des phénomènes pas

sent inaperçus. Que de temps, par exemple, il a fallu pour constater la circulation du sang, le mécanisme de la digestion, l'existence de Félectricifé ! — En psychologie, la plupart des phénomènes, étant conscients, ne sauraient être totalement ignorés: la conscience en effet est un instrument d'observation merveilleusement exact et fidèle : impossible de penser, de sentir, de vouloir, sans savoir qu'on pense, qu'on sent et qu'on veut : car tout phénomène de conscience suppose évidemment la conscience du phénomène; ici, ne pas être connu, c'est ne pas exister.

4. Entin l'observation par les sens reste fatalement à la surface des choses; elle ne perçoit que les qualités sensibles des êtres, que la succession des phénomènes : la substance, la cause lui écliappent absolument; tandis que par la conscience, l'âme se perçoit directement elle-même comme cause dans tous ses actes, el comme substance dans toutes ses modifications. Avantage d'autant plus précieux, que notre âme est la seule substance et la seule cause qu'il nous soit donné de percevoir directement; les autres causes et les autres substances ne pouvant qu'être conçues par analogie avec elle.

Cette supériorité incontestable de la réflexion sur l'observation sensible fait que la vie psychologique est, en somme, moins obscure que la vie physiologique, et que, comme l'a dit Descartes, Vhomme est plus facile à connaitre dans son âme que dans son corps. Du reste, l'histoire de la science est là pour le prouver ; la physique, la chimie, la biologie ne datent que d'hier; il y a des siècles que la logique, la morale et les autres sciences psychologiques sont cultivées avec succès.

ART. II. — Difficultés propres à l'obserTation par la conscience.

11 faut reconnaître qu'à côté de ces avantages, la méthode subjective présente aussi certaines difficultés spéciales, provenant à la fois, et du sujet qui observe, et de l'objet observé; cependant, il importe de ne pas les exagérer au point d'y voir des impossibilités, ainsi que le prétendent les positivistes et les matérialistes.

§ i. — Objection de fait. — Et d'abord, on dit : l'observation exacte d'un fait est toujours en soi une opération délicate, mais elle devient illusoire quand il s'agit de phénomènes aussi fugitifs, aussi insaisissables que le sont une peasée ou un mouvement du cœur. Puis, il y a dans ce reploiement de Fâme sur elle-même, dans cette nécessité de nous abstraire de tout objet extérieur pour nous regarder vivre, quelque chose d'antipathique à notre nature.

— Sans doute, les faits psychologiques sont fugitifs et délicats ;

OllSERVA'lION TAU LA CO.NSCICNCE. 31

mais u oublions pas aussi que nous avons pour les observer un inslrumout d'une délicatesse el d'une sûreté proportionnées. S'ils paraissent obscurs et confus à la conscience spontanée, nu peu d'attention et de réflexion suffit à les rendre claii'S et distincts.

Sans doute encore, il y a dans cette iutrospeclion une difficulté réelle, principalement au début; mais, avec un peu d'exercice, on parvient aisément à la surmonter.

Surtout, gardons-nous d'y voir une impossibilité ou un acte contre nature. En réalité, rien de plus naturel à l'homme que cette observation de soi-mOme, et il n'est personne qui ne la pratique à ses heures. Elle est une opération familière, non seulement au psychologue de profession, mais encore au moraliste, au poète, au romancier, et à tous ceux que la vie de l'àme intéresse à quelque degré.

s5 3. — OlyectioKS de principe. — 1. C'est au principe joaême de la i^'flexion que s'en prend le positivisme . « L'esprit humain, dit Auguste Comte, peut observer directement tous les phénomènes, excepté les siens propres. En effet, dit^il, impossible de penser sans penser à quelque chose, et si l'on pense à quelque chose, on ne se regarde pas penser. L'individu pensant ne saurait donc se partager en deux, dont l'un penserait et l'autre se regarderait penser. Cette prétendue méthode psychologique est donc radicalement nulle. »

— Nous avouons qu'il y a là une difficulté réelle. Comment la même âme peut-elle se dédoubler pour être à la fois acteur et spectateur? Si elle observe, coimnent peut-elle agir, et si elle agit, comment peut-elle observer?

Pour bien saisir la force de l'objection, rappelons-nous que toute observation suppose nécessairement l'attention, et que l'attention est de sa nature indivisible. Or de deux choses l'une, peut-on dire : ou bien l'acte à observer exclut l'attention, comme, par exemple, une impatience, un premier mouvement, et alors l'observer, c'est le supprimer; ou l'acte lui-même réclame l'attejition, comme un raisonnement, une délibération, et alors il n'en reste plus pour observer; dans les deux cas l'observation est impraticable : ou c'est le sujet qui manque à l'objet, ou c'est l'objet qui manque au sujet.

Que répondre?

a) Remarquons d'abord que, si c'est toujours la même Ame qui observe et qui est observée, ce n'est pas nécessairement la même faculté qui est à la fois actrice et spectatrice. Ainsi, je puis me regarder souffrir au moment même où je souffre, à peu près comme je me regarde marcher; en pareil cas, l'identité entre le

32 rSYCHOLOGlE.

sujet et l'objet n'étant pas absolue, rien ne s'oppose à l'observation directe et simultanée.

b) L'objection n'a toute sa force que quand il s'agit d'observer un acte de lïntelligence, ou quand le phénomène de sensibilité est assez intense pour absorber l'àme tout entière, et il faut avouer qu'elle serait irréfutable, si nous en étions réduits à étudier ces faits au moment même où ils se passent.

Mais il n'en est pas ainsi. Si nous ne pouvons pas toujours les observer dans la conscience directe que nous en avons, il nous est toujours loisible de le faire dans le souvenir qu'ils laissent après eux. Ce souvenir nous permet d'étudier ces phénomènes comme des objets devenus en quelque sorte distincts de nous, extérieurs à nous, et par suite, ici encore, nous échappons à la contradiction d'une même âme qui serait, dans le même acte, sujet et objet, actrice et spectatrice.

Toutefois, il faut bien reconnaître avec Wundt que, si l'observation de nous-mêmes par nous-mêmes n'implique pas contradiction, comme le 1-ui reproche l'école positiviste, elle n'en est pas moins entachée d'une imperfection inévitable ; car si elle est simultanée, l'attention modifie le fait à observer, et si elle est postérieure à celui-ci (par le souvenir), elle manque plus ou moins d'exactitude.

Un homme en colère peut-il contempler sa colère? — Oui, répond St. Mill; non pas sans doute dans la conscience directe qu'il en a, mais dans le souvenir qui lui en reste : c'est avouer en d'autres termes qu'il ne peut l'observer et la décrire qu'autant qu'il est apaisé et que la colère a disparu.

2. Une autre difficulté qu'on oppose à la méthode subjective, c'est qu'après tout, on ne peut observer que soi-même, or, non datur scientia de individuo ; impossible de généraliser les observations recueillies sur un seul individu.

Je pourrai donc connaître mes pensées, mes plaisirs, mes volitions; je ne connaîtrai pas le plaisir, la pensée, la volonté qui seuls intéressent la science. Je pourrai écrire mes mémoires, mes confessions, si l'on veut ; ce sera une monographie, non pas une science, c'est-à-dire une connaissance ayant une valeur générale.

— La réponse est que, outre la méthode subjective, nous avons la ressource de la méthode objective, qui nous permet de connaître d'une certaine manière les phénomènes psychologiques qui se passent en autrui.

MKTHODE OBJECTIVE. ;{3

Page 1