LA SCIENCE
§ 1. — Sa nature. — Étymologiquement, Science est synonyme de connaissance {scire, scientia). Toutefois, on réserve ce nom à la conaaissance par les causes, parce qu'elle est la connaissance vraie et complète, seule digne de Têtre raisonnable, seule capable de satisfaire pleinement sa curiosité. Vere scire, per causas scire, dit Bacon,
1. Ainsi, savoir qu'un corps abandonné à ki-méme tombe; que Teau s'élève dans un tu.be où l'on a fait le vide, etc., ne constitue pas une connaissance scientifique ; il faut, de plus, être en état de rendre compte de ces phénomènes en les rattaebant à leur cause, à leur loi. Scavoir par cœur, dit Montaigne, n'est pas sçavoir. Et, de fait, la vérité appartient, nan pas à qui la trouve, mais à qui la prouve. On n'en prend vraiment possession, on n'en estr vraiment maître, qu'autant qu'on sait d'où elle vient, où elle va et de quelle chaîne de raisonnements elle dérive.
« Nous savons une chose d'une manière absolue, dit Aristote, quand nous savons quelle est la cause qui la produit, et pourquoi cette chose ne saurait être autrement; c'est là savoir par démonstration ; aussi la science se ramène-t-elle à la démonstration. »
2. Voilà pourquoi l'histoire et la géographie ne méritent pas le nom de science, tant qu'elles se bornent à enregistrer des faits; il faut en outre qu'elles s'appliquent à en donner les raisons.
L'histoire doit remonter aux causes des guerres, des invasions, des révolutions, des civilisations, etc. ; de son côté, la géographie doit s'éclairer de la physique et de la géologie pour expliquer la formation des montagnes, pour rendre compte de la marche
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des rteiives, de la direction des courants, de la configuration des otMes, elc.
I.a science est donc essentiellement une connaissance par les ' luses; de là ses caractères, et de là ses avantages.
)i 2. — Connaissance scientifique et conaaissance vulg^aire.
D'après Aristote, la sensation, rimaginalion et la méûaoire suffisent à la connaissance vulgaire; la connaissance scientifique suppose en outre la réflexion et le raisonnement.
La connaissance vulgaire ne connaît qu« le fait. Elle dit : cela est; tel remède a guéri; elle ignore le pourquoi; elle est impuissante à démontrer ce qu elle afiirme. La science au contraire sait, non seulement que tel remède a guéri, mais encore qu'il guérira toutes les maladies semblables, et pourquoi il les guérira.
Bref, la connaissance scientifique a trois caractères essentiels qui la distinguent de la connaissance vulgaire : elle est logiquement certaine, générale et méthodique.
1. La connaissance vulgaire peut, sans doute, être certaine, mais c'est d'une certitude spontanée et comme instinctive, dont elle est incapable de rendre compte. Au contraire la science, par là même qu'elle connaît les causes et les principes, est en état de donner les motifs de sa certitude, et par suite, de la faire partager, de la défendre contre le doute et l'objection.
2. La connaissance des causes donne encore à la science son caractère de généralité. En effet, la cause ou le principe, exprimant ce qu'il y a de constant et de commun dans les faits et da.ns les vérités de même espèce, permet de les comprendre, de les expliquer par une même raison, de les embrasser dans une même formule; tandis que la connaissance vulgaire se borne à constater le fait, sans s'inquiéter de sa constance ou de sa généralité.
3. Le troisième caractère de la science, c'est d'être méthodique. Dans la connaissance vulgaire les vérités sont isolées, et, pour ainsi dire, décousues; impossible de passer de l'une à l'autre, faute d'avoir saisi le lien qui les unit. Le savant comprend que les êtres et les faits ne sont pas simplement juxtaposés, mais qu'ils sont reliés entre eux par certains rapports. C'est cet enchaînement qu'il aspire à retrouver, qu'il s'applique à reproduire. Il y parvient par la connaissance des lois et des principes; car c'est la loi qui ramène à l'unité la multiplicité des faits, et c'est dans le principe que toutes les conséquences viennent se rencontrer. Voilà pourquoi toute science constitue essentiellement un siistème, c'est-à-dire un ensemble de vérités méthodiquement reliées (l).
I) Herbert Spencer l'a dil nvec raison : • T,a connaissance de Teepèce la p^iis humble (connaisRancc vulgaire) est le savoir jio/i-wtii/?''' ; la connaissance scientifique (parles causes) est le stwn'w pnrticUenient uni(k-; tandis pie In connaissance philo-
Nous pouvons donc définir la science : Un syslème de propositions ricjoureusemenl démontrées, constantes, générales, reliées entre elles par des rapports de subordination.
§ 3. — Double fonction de la science.
1. Nous l'avons dit, la science a par elle-même sa valeur propre, indépendante de Tutilité qu'on en retire. Avant tout, elle nous donne la connaissance spéculative de la nature, de ses phénomènes et de ses lois ; c'est là sa première et sa plus noble fonction. Donc, savoir pour savoir, comme le dit Bacon, la simple vision de la lumière est quelque chose de plus beau et de plus grand que toutes les utilités que nous en retirons.
2. Mais la science n'est pas seulement une lumière pour l'intelligence, elle est encore une force pour la volonté. Outre sa fonction théorique, qui consiste à expliquer les phénomènes, elle a encore une fonction pratique qui est d'accroître notre pouvoir sur la nature en nous mettant à même de modifier plus ou moins les êtres et les faits, selon nos besoins.
En effet, connaître la cause d'un phénomène, c'est connaître le moyen de le produire, de l'empêcher ou de le modifier; car, dit Bacon : quod in contemplatione instar causse est, id in operationr instar regulœ est. Inversement, ignorer la cause, c'est être impuissant à agir sur l'effet. Ignoratio causae destituil effectus. Natura nonnisi parendo vincitur, dit encore Bacon, o7i ne triomphe de la nature quen lui obéissant; or, pour obéir à ses lois, la première condition est de les connaître. Ainsi, savoir comment un lien est noué, c'est savoir comment on peut le dénouer ; connaître la force d'expansion de la vapeur, c'est pouvoir inventer la locomotive, etc.
3. Toutefois, Bacon exagère quand il affirme absolument que savoir c'est pouvoir : Scientia et potentia in unum coincidunt (1). Non; pour être en état de guérir un mal il ne suffit pas d'en connaître la cause, il faut encore avoir cette cause en notre puissance; or c'est ce qui n'arrive pas toujours, une foule de phénomènes échappant fatalement à notre action (2). Mais alors même,
sophique (qui s'élève jusqu'aux causes tleniières, jusqu'à Dieu) esl le savoir totalement unifié. »
(1) S'il est incontestable que savoir n'est pas toujours pouvoir, il faut reconnaître aussi qu'eu bien des cas notre puissance va plus loin que notre science. En pli.vsique, en chiuiie surtout, que d'hj'pothcjees scientiliquement incertaines sont cependant pratiquement fécondes! En biologie, la tliéorie des microbes, si mystérieuse dans ses détails, n'en est pas moins infiniment efficace dans ses applications. Nous pouvons couper la fièvre au mojen de la quinine, sans savoir ni ce qu'est la fièvre ni comment agit la quinine. Voilà pourquoi CI. Bernard soutenait, non sans raison, que l'homme peut beaucoup plus qu'il ne sait.
(2) Voilà pourquoi les sciences qui se refusent à l'expérimentalion, comme l'astronomie et la météorologie, sont aussi celles qui nous donnent le moins de pouvoiis tandis que la chimie, par exemple, n'est si féconde en applications industrielles que
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