‹ Cours de philosophieChapitre 235 sur 328 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

L'EXPÉRIMENTATION ART. I. — ]%'ature de l'exi>érftnt««tal3oa.

L'expérimentaLioa est Tar/ de faire des expérienees-; c'est-à-dire de provoquer artificiellement l'apparili^in des phénomènes^ dans, certaine» cù'canstances di'terminées au gré de Cob&er valeur,, suivant Vlvfpothvse. qnÀ'il se propose de vérifien (1).

On voit en quoi l'eApérimenlation diffère de la simple observation. Sans doute l'expérimentaleur observe, mais on peut observer sans expérimenter.

1. Observer, c'est étudier un phénomène qui se produit spontanément ; expérimenter, c'est étudier un phénomène provoqué artifîcieUemeni dans des conditions spéciales, à l'efFet de vérifier une hypothèse. On observe une éclipse, un météore; on expérimente, en soumettant un gaz à différentes pressions pour déterminer, par exemple, le rapport qui existe entre son volume et le poids qu'il supporte ("1).

(1) Le mol expérience, entendu d'une manière générale et abstraite, signilie I iiistrm;li<ui. acquise i»ar l'usage de la vie. C'est en ce sens (fue l'on dit : uu liomaio d'<?\pi'ricncc.

V&v extCDsioui, on a dooné le nom <\'e.rpcrUncei, au sons concret, aux faits qui nous toumisscnt celte connaissance expcrinienlale des ciioses.

Enliu, une axpàrience, au sens risouieuaeuient scienliflque, signilie l'actioQ par laquelle l'esprit suscite; l't modifie certains phénomÈncs dans le l>ut de véràfierl'Wée qu'il s'en élail formée d'avance.

(2) D'où la dislincliou que l'on fait entre les sciences de purff observation et les sciences dites expérimentales, scion qu'elles se Ijonicnl à étudier les faits qui se

58i LOGIQUE.

2. L'observation j^n'cède donc Thypothèse, elle la suggère ; tandis que l'expérimentation la suit pour la vérifier. L'observateur écoule la nature quand elle parle d'elle-même ; l'expérimentateur Vinlerroge, il lui pose des questions captieuses, il la force de répondre et de livrer son secret.

3. Il faut observer sans idée préconçue, autrement on s'exposerait à prendre les conceptions de son esprit pour des réalités; mais on ne saurait expérimenter sans idée préconçue. L'observateur, comme tel, doit être passif, sonrùle se bornant à écrire sous la dictée de la nature; au contraire, l'esprit de l'expérimentateur doit être éminemment actif; car son rôle est d'interpréter les réponses de la nature, suivant les hypothèses successives qui lui sont suggérées (1).

4. L'observateur a ses instruments ; l'expérimentateur a aussi les siens, qui servent, non plus seulement à constater les faits, mais à en provoquer de plus significatifs, à isoler les agents afin de mieux discerner, dans la complexité d'un phénomène, la part de causalité qui revient à chacun d'eux. C'est ce que Bacon appelle, dans son langage imagé, torturer la nature, lui appliquer la question. Les instruments de torture sont la machine pneumatique, l'eudiomètre, etc., etc.

5. Enfin, l'expérimentation n'est pas toujours /90ssi6/e, par exemple en astronomie, en météorologie; d'autres fois elle n'est pas toujours licite, comme en psychologie ou en physiologie humaine ; force est alors de se contenter de l'observation, ou d'expérimenter, comme on dit, in anima vili, c'est-à-dire sur des organismes inférieurs. C'est ainsi que Harvey vérifiait la circulation du sang sur les daims des parcs royaux que lui livrait Charles P^

r ART. II. — Théorie et luécanisme de rexpérimentation.

L'expérimentation impliquant essentiellement l'observation, il est clair qu'elle est, par là même, soumise aux règles de toute observation sérieuse. Elle devra donc être, elle aussi, attentive, méthodique, patiente, et surtout impartiale . — Mais il est en outre certaines règles propres qui doivent guider l'expérimentateur dans l'emploi de ce procédé délicat.

présentent d'eux-mêmes à l'obsenation, ou qu'elles s'appliquent à en provoquer de nouveaux. L'astronomie, par exemple, restera toujours une science d'observation pure, aussi ne peut-elle poursuivre d'autre but pratique que de prévoir les faits : tandis que la pliysique, la chimie et, dans une certaine mesure, la biolosie, qui sont des sciences expérimentales, se proposent en outre de maîtriser les phénomènes pour les faire servir à nos besoins.

(1) En réalité, c'est avec la raison qu'on expérimente. C'est elle qui suggère l'expérience à faire; c'est elle qui l'organise et la dirige ; c'est encore elle qui lui donne sa valeur et son eliicacité en interprétant ses résultats.

l.KXrLlUMKMAlUtN. 5H5

î^ 1. — Règles générales. — Que se propose-t-on précisément dans cet interrogatoire qu'on fait subir à la nature; que poursuiton dans cette Chasse de Pan, comme s'exprime Bacon?

Une seule chose : on veut déterminer le pourquoi ou le comment du phénomène; en d'autres termes, on veut vérifier l'hypothèse, et rechercher si la cause ou la loi supposées sont la vraie cause et la vraie loi. Comment procéder?

Bacon a indiqué un grand nombre de règles, de valeur assez diverse; on aura énoncé les trois principales en disant que Texpérimentation doit être étendue, variée, renversée.

1. Étendre l'expérience f/)ro(/i<c/io experimenti) : — C'est augmenter peu à pou et autant que possible l'intensité de la cause supposée, pour voir si l'intensité du phénomène croîtra à proportion.

Soit à vérifier cette loi, que le volume d'un gaz est inversement proportionnel aux pressions qu'il supporte; on étendra l'expérience en soumettant le gaz à des pressions croissantes. En médecine, pour apprécier l'effet d'un remède ou d'un poison, on en augmentera successivement la dose : car il peut se faire que l'effet ne croisse pas à proportion, parfois même qu'il change brusquement de nature. Il est donc des cas où la quantité est un élément essentiel de la cause.

2. Varier l'expérience {variulio experimenti) : — C'est appliquer une même cause à des sujets divers. Ainsi, pour vérifier cette loi que la chaleur dilate les corps, on expérimentera non seulement sur diverses substances: bois, pierre, fer, etc., mais sur des corps à l'état solide, liquide et gazeux. Pour constater l'effet d'un poison, on l'essayera sur divers organismes; pour apprécier les résultats de la greffe, on passera de la grefte végétale à la greffe animale, etc.

3. Renverser l'expérience [inversio experimenli) : — C'est, d'après Bacon, appliquer la cause contraire à la cause supposée, afin de voir si 1 effet contraire se produira. Ainsi, dit-il, après avoir constaté que les miroirs augmentent l'intensité de la chaleur, on recherci)era s'ils augmentent aussi linlensité du froid.

Formulé dans ces termes, le procédé ne diffère pas eu réalité du premier, car le froid est, non pas le contraire, mais un moindre degré de clialeur. Aussi les modernes l'entendent-ils au sens de cette contre-épreuve expérimentale qui, à une expérience positive, fait succéder une expérience négative. Ainsi, après avoir vérifié la composition de l'eau par analyse, on renversera l'expérience en faisant la synthèse.

4. Recourir aux hasards de l'expérience [sortes experimenti) : — Aux trois règles précédentes, liucon en ajoute une quatrième, à savoir qu'il faut parfois recourir aux hasards de l'expérience.

.'>86 LO&JQtE-

G'est-à-dire que, (ians certains cas oLscujis qù il est difficile de farmiileE mie liypwDlkèse précise, LL peut être utile d'instituer des expériences de^ tâtQnn<3inents, » des. expériences p&w voùr, comme dit Glauude Bernard, afin d'essaijer de pêchen en. eau troujble »,

Ces règles, on le voit, restenit eB.Gore dans un-e trop grande généralité. Comment doit-on en fait, les observer? c'est eô que tàch«nt de déterminer les méthodes de Racon et de StuarL MilL

In -. — Méthode des coïncidsences canstantes.; tables dje B^aiCon.

Rappelons d'abord que daas rencliainement des pkéoomènes, l«s seas ne percoi-^'ent pas les rapports de causalité, mais seulement les rapports de succession. Pour eux, point de différence entre Tan técédent causal d'un fait et ses antécédents accidenleis; aussi, pour les distinguer, l'observation doit-elLe s'aider du rai^ somnemsejQt.

1. Dajîs les sciences physiques, nous l'avons dit, oa appelle cause tout phénomène nécessaire et suf/hani px)ur provoquer l'apparitioni d'uji autre phénomène. Traduite ea langage des sens, la cmbse sera danc ce phénoattèiae, en présence duquel tel autre phénomène se produira toujours, et en l'absence duquel il ne se produira jamais.

IDionc, conclut Bacoa, l'antécédent causal d'uu' phénomène se distingue de tous ses antécédents accidentels, en ce qiu'il esl uni à ce phénomène par un rapport de succession, constant et invariaMe ; tandis que ceux-ci ne lui soat liés que par des rapports variables et intermittents, et dès lors> délerœ;iner expérimentalement la cause on la. loi d'uQ phénomène, revient à discerner, entre tous ses antécédents, celui auquel il est invarial)iement uni. Telle est la méthode des coïnciéences constantes, proposée par Bacoa dans son No vu m Ch'ffanum.

2'. Elle consiste à provoquer artifieiellement l'appaBiti-on du phénomèae dont oui cherche la cause, aussi souvent et dans des conditions aussi diverses que possible. L'antécédent en pirésence duquel le phénomène se produira toujours, en l'absence duquel il ne se produira jamais, et qui variera avec lui d'intensité ou d'étenidue, peut être considéré comme la cause de ce phénomèfle, d'après le principe : Posita causa^ ponitw effectus; mblaia causa, tollitur effectus; varian.te causa, variatureffeciusi. D'où, la règle de Bacon : Ea kabenda est causa phienovieni, qux, uài adest^ phœno~ menon adest : ubi demitur, phxnomenon demilur; ubi cveuit^pitsgnomenon crescit; ubi decrescit, pàœHomenon decrescit.

3. Pour procéder méthodiquement dans cet exanaiert. Bacon veut que rexpérimeatateiir dresse trois tables :

l'e\ pkhimk?(i;atio n . 5W

n) Une fable de j)r<sc>rrr^ où il note toutes l«s circouylaiices qui aiCcoîmpa.gn«nk la productiMB du phénomène dont il recherche la cause ;

ti) Une taéle d'abs97ice, où il note les cas où le phénomène ne se produit pas; ayant som de marquer les antécédents présents et al)sents;

c) UBfe table de degrés, où il note le* cas où' l'e- phénoinène- a varié d'intensité, ettousltes antécédents qui ont varié avec lui.

Ih' la sorte, conclut Bacon, fe.ç causes fausses et chiménqiœs ^Hant éissipées en fumée, ta véTité restera seuh au fond dki crasBset.

§; 3. — Ck>ï(n.oiidîence co>xistante et coSiiieid^nce solifaîpe.

La méthode des coincideuces constantes &i assurément sa valeur, mais cette valeur est plutôt négative que positive, en ce sens que, si l'absence de succession constante: prouve,^ sansdoutev que les deux phénomènes nie sont pas reliés par une loi, le fait de cette succession ne prouve pas nécessaireiDaent qQ;"il y ait-loi. On a beau multiplier les expériences, les conclusions n'en de-^iennent quie.de plus en plus probables, sans atteindre jamais à La certitude riigowreusement scientifique.

La raisoa en est que, si toute cause est un antécédeat constant, il ne s'ensuit pas que tout antécédent constant soit par là même une cause. Et de fait, il peut fort bien n'être qu'une condition sine qu& twn du phénomène, ou van effet concomitant de la même caus€. Tels sont, par exemple, les rapports du cerveau avec la pensée; de la» lune avec la rosée; du vide avec l'asoensian des liqiuidesy etc.. (I).

Pour qime l'expérience fût décisive et la certitudje absolue, il faudrait qu'on parvînt à isoler un pÎTiénomène de tous ses antécédents moins un; car alors on serait sûr que celui-cii est son antjécédent nécessaire et siilïisant, c'est-à-dire sa cavse, et l'hypothèse se trouverait vériliée de la seule manière vraiment rigoureuse, à savoir, par l'impossibilité d'en concevoir une autre.

Malheureusenaent, l'extrême complexité des phénomènes me permet pas de réaliser etrectivemenb cette coïncidence solitaire; on y supplée en cli«rchant à la réaliser mentalement, éqnivalemment, au iiLoyem de ccrtiaiiOies éliminations qui donnent à l'expérimentation toute la rigueur désirable.

(1) En r(''alilt', il faut distinsuer soigneusement trois choses :

a) 1,0 fait do L» succcKsion, môme invariable, entre un phénonn^uB et tel autre phénomène; tt) la condition, même nécessaire, pour que ce phénomène se produise: 0 enfin la cause (|ni détermine sa proiluclion.

Ainsi la nuit succède invariablement au jour : <''esl un pur lait de succession,- Ja condition du jour est la rotation terrestre; la ciuse ou est la lumière saUiire; car la rotation terrestre n'e\plique ralternance des jours et des nuits que dans l'hypolliOse qu'il y a, au centre de notre système planétaiie, un fOyer de lumi('îre.

§ 4. — Méthodes d'exclusion de Stuart Mill.

Stuart Mill a indiqué sous le nom de méthodes un certain nombre de combinaisons propres à déterminer la cause en réalisant équivalemment la coïncidence solitaire. Ce sont les méthodes de concordance, de différence, des variations concomitantes et des résidus (1).

1. Méthode de concordance- — La méthode de concordance correspond à la table de présence de Bacon. Elle consiste à réaliser deux ou plusieurs expériences qui ne concordent entre elles que par la présence dun seul antécédent. A cet effet, on élimine successivement tous les antécédents, sauf celui que l'on suppose être la cause du phénomène. Si, dans tous ces cas, le phénomène se produit, on peut être sur que cet antécédent maintenu est vraiment la cause cherchée.

Soit, par exemple, à découvrir la cause de la sensation du son. ft Pour y parvenir, dit H. Taine, recueillons beaucoup de cas où une oreille saine perçoit un son : le son produit par une cloche, par une corde qu'on pince ou que frotte un archet, le son d'un tambour que l'on frappe, d'un clairon oi^i l'on souffle, le son de la voix humaine... On découvre que tous ces cas si différents s'accordent en un seul point, qui est la présence d'une vibration du corps sonore propagée à travers un milieu jusqu'à l'organe auditif. Celte vibration transmise est l'antécédent cherché » {De Clntelligence).

La règle de la méthode de concordance peut se formuler ainsi : Si plusieurs cas d'un même phénomène n'ont qu^un antécédent commun, cet antécédent est la cause de ce phénomène.

2. Méthode de différence. — La méthode de différence correspond à la table d'absence de Bacon. Elle consiste à réaliser deux ou plusieurs expériences qui ne diffèrent que par la présence ou

rl'absence d'un seul antécédent. On introduit donc quelque antécédent nouveau, ou on élimine l'un de ceux qui existaient déjà. Si, dans un cas, le phénomène se produit, sans se produire dans l'autre, on est assuré que cet antécédent unique, introduit ou éliminé, est bien la cause du phénomène. Ainsi, on constate qu'en faisant vibrer un timbre dans l'air, le son se produit, tandis que, dans le vide de la machine pneumatique, le son ne se produit pas. On en conclut que l'air est la cause, ou du moins une partie de la cause du son.

La règle delà méthode de différence se formule ainsi : Si un cas

(I) Comme le faisaient déjà les tables de Bacon ces méthodes précisent les règles générales données plus haut (p. 585).

a) La méthode de concordance est une précision de la règle variatio experimenti;

b) !.a méthode de dt/Tëroice précise la règle inversio experimenti ;

c) La méthode des variations concomitantes n'est qu'une application plus exacte de la TcgXe proditctio experimenti.

l'kxi'Érimentation. 589

où te phi'nomène se produil, ri un cas où il ne se produit pas, ont tous leurs antécédents comijiuns sauf un, cet antécédent est la cause du phénomène.

3. Méthode des variations concomitantes. — La méthode des variations concomitantes {table des degrés de Bacon) consiste à faire varier Tintensité de la cause supposée, afin de voir si le phénomène varie dans le même sens et dans les mêmes proportions. Ainsi, en faisant varier le nombre ou Tamplitude des vibrations du corps sonore, on constate des variations correspondantes dans le son.

La règle de cette méthode est la suivante : Si un phénomène varie, tous les antécédents sauf un demeurant invariables, cet antécédent unique est la cause cherchée.

Remarque. La méthode des variations supplée souvent la méthode de différence. Il est en effet des cas oii il n'est pas possible de supprimer la cause supposée ; on se contente alors de la faire varier pour s'assurer que l'effet varie proportionnellement.

4. Méthode des résidus. — La méthode des résidus n'est qu'un cas particulier de la méthode de différence.

La règle peut s'en formuler ainsi : Si Von retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet connu de certains antécédents, le résidu du phénomène est Veffet des antécédents qui restent.

— L'objectif de l'expérimentateur sera donc de réaliser habilement une ou plusieurs de ces expériences, qui lui permettront de conclure avec certitude à la cause clierchée.

Conclusion. — Tels sont la théorie el le mécanisme de l'expérimentation scientifique.

Comme exemple d'expérimentation bien conduite, on peut citer les expériences célèbres de Pasteur, qui ont à jamais éliminé de la science l'hypothèse des générations spontanées.

La thèse dont il s'agissait de donner la démonstration expérimentale était celle-ci : La production d" organismes vivants dans un liquide fermentescible a pour cause la présence de germes microscopiques en suspension dans Cair. C'était, en d'autres termes, la vérification du postulat de Ilarvey : Omne vicens ex ovo.

Le mérite, le génie de ces expériences a consisté dans l'invention d'un procédé assez délicat, soit pour soustraire absolument le liquide à tout contact de l'air ambiant, soit pour le mettre en contact avec de l'air absolument pur, puis avec de l'air plus ou moins chargé de poussières organiques.

Remarque. — D'après ce que nous avons dit, rexpérimenlalion ne doit être considérée comme définitivement close que quand elle est parvenue à réaliser équivalemment, d'après l'une

590 Lor.iouE.

ou l'aulre des méthodes iadiqiuées, la coïncidence solitaipe- Or ce résultat exipjeJ-e plus souvent de très ûOfflhreuses expériences, <ce nombre variant du reste suivant la nature des faits qu'on observe et le flair de l'observateur (1),

1. Parfois-certains" faits ■ex.cepLiaaneilement suggestifs aJi>rè.gent beaucoup les Pechefrches.. Bacan les nomme faits crnciaux, parce qu'ils pessembient à ces ipoteaux indicateurs placés aux carrefours des routes et qui tirent d'embarras les voyageurs.

Il ipeut même arriver, et c'est le cas le plus favorable, que l'hypothèse se vérifie par constatation directe du fait ou du rapport qu'on avait d'abord supposé. C'est ainsi que le télescope permit d'o.bsen^er directement l'anneau imaginé par Huygheas pour rendre compte des apparences singulières de Saturne.

2. Enfin, un dernier cas est celui ©îi l'bj-pothèse est rebelle à toutes les méthodes indiquées. Où essaye alors de la vérifier indirecteimnt par la déduction. A cet effet, on suppose l'hypothèse démontrée, et on déduit par le raisonnement ou le calcul certaines conséquences, dant on ekerche à constater expérimentalement l'exactitudn.

C'est ainsi que la 'découverte de la planète Neptune, obtenue par déduction, a fourni à la grande hypothèse de l'attractioû ujaiverselle sa -plus éloquente confirmation (2).

L'expérimentation a permis, nous le supposons, de détermioer avec certitude la cause du phénomène. Ce résultat ne suffit pas encore à la science ; elle veut formuler une loi générale et constan;te, appiicaMe à tous les cas de même espèce.

Quel procédé permettra de passer ainsi de quelques cas observés à la généralité des cas; de oonclure, par exemple, que toujffimrs et.pai'£o^ut lai <rhaleur dilate les corps, bien que l'expérience ne l'ait constaté qu'un nom'bre de fois relativement restreint? C'est ïi7idttclion (piropreaaent 4it-e.

1) Daos les sciences expérioientales, dit Pastetu', il faut douter tant que Jes fftit& n'obligent pas à l'afrirmation... Il faut épuiser les combinaisons, en sorte que l'esprit n'en paisse plus concevoir d'autre.

(2) Certaines anomalies dans la marche d'Dnamis ayant été canstatéeBpatrunaatBonomme ajiglais nommé Airy, on se demandait si la loi de ^"e^vtoJl était universellement vraie et s'étendait jusqu'à cette planète. Le Verrier, supposant la loi démontrée, «n conclut qu'nn centre d'attraction inconnu deAait influencer Ia.mBrcl>e d^Dranus. et, .par le calcul, en s!appuyant sur l'Iiypottièse de l'attraction, il détermina esactement le point piécis du ciel que cet astre ilevait occuper, ainsi que sa masse. C'était le 31 août 1(842.

Le 16 septembre, il envoya son travail à Boulin, et le ^ du même mois, un .astronome prussien nommé Galle découvrait efl'ectivement la planète hypothétique très sensiblement au point indiqué. La longitude hélioccntrique calculée d'avance par Le Verrier était 3:>6° ;s'; la longitude bétioccntxique constatée directement par Galle était 3.270 2t'. — .On voulut d'abord donner à cet astre le nom de Le Verrier; mais on l'appela Neptune, par analoifie avec les autres planètes, qui portent toutes des noms mythologiques.

L INHUCTIDN. 591

Notons que pralitiurmciil il n'y a là aucune difficulté, cette opération se faisajit si natuielleniejit dajis r.espint du sa<vant, qu'en réalité, elle se confond avec la précédente, et que connaître la cause, ic'est jconnaiitre ia loi. iloutefoîs, théoriquement^ ces deux t^ératiuns sont distincLies, et il reste à légitimer «e passage de i/uciqU'C à tous.

€HAÎ>lTRf: IV

L1NOUCTION AKT. 1. — .\Aturc tdte l'AmliMetàiiKa.

Par ijidiLcilon ou entend cette opération de Tesiprit qu,iiCf>nsiste à conclure du particulier au général. On dislingae trois soutes d'inductions :

1. L'induction socratique est ce procédé de généralisation par lequel oji s'élève de l'individu au genre.

.2, L'induction aristotélicienne consiste à affirnaer de la collection entière ce qu'on a reconnu convenir à chaque individu de cette collection. Voici l'exemple cité par Aristote dans ses Analijtiques : « L'homme, le cheval, le mulet vivent longtemps; or l'homme, le cheval et le mulet sont les (seuls) animaux sans fiel; donc tous les animaux sans fiel vivent longtejmps. »

Ce qui caractérise celte induction, c'est que, — quoi qu'il en soLl de l'exemple cité, — sapposant Vénumà-ation complète de tous les cas compris dans la conclusion, elle n'est applicable qu'à une collection, c'est-à-dire à un nomhre déterminé d'individus. Mie est donc impuissante à passer de l'individu au genre, du fait à la loi; aussi n'est-elle d'aucun usage dans les sciences. On peut même dire que ce procédé ne constitue pas un raisonnement proprement dit, mais une simple addkion; qu'il n'est inductif que dans la forme, puisque en réalité il va du même au même, la somme des parties étant égale au tout.

;{. L'induction baconienne, la seule qui doive nous occuper ici, l'slce procédé qui consiste à généraliser un rapport de causalité 'litre deux phénomènes, ne l'^ùl-on constaté qu'un nomOre de .fois rdaticemcnt restreint, et à conclure du rapport causai à la loi.

On l'appelle baconienne., non que Bacon Tait inventée — od «"invente pas les procédés naturels de l'esprit humain — mais parce (ju'il en a, le premier, fait ressortir la portée scieiUitiquc,, formulé les règle s, et vulgarisé l'emploi dans les science.«i.

ART. II. — Valeur et léiçitimité de l'induction.

C'est un fait que nous raisonnons souvent par induction; c està-dire que, de quelques cas observés, nous concluons à la généralité des cas, et que cette conclusion a un caractère de certitude véritable.

Port-Royal l'a contesté : « L'induction seule n'est jamais un moyen certain d'obtenir une science parfaite » {Logique, III,. ch. 19); Arnauld prétend que, sous peine de tomber dans le sophisme du dénombrement imparfait, toute induction sérieuse suppose l'énumération complète des parties. Locke et Th. Reid n'y voient, eux aussi, qu'un calcul de probabilités.

Et cependant, qui oserait contester la certitude de certaines propositions induites; par exemple, que tout corps abandonné à lui-même tombe, que la chaleur dilate les corps, que le feu brûle?

Comment légitimer un pareil procédé? D'où nous vient le droit de faire ce bond immense, qui consiste à conclure de quelques faits observés à une loi valable pour tous les temps et tous les lieux; et qui nous assure, après tout, que l'avenir ressemblera certainement au passé?

§ 1. — Explications erronées. — 1. Tout d'abord il est certain que ce n'est pas Y expérimentation qui, à elle seule, nous donne ce droit; car, quelque étendue et multipliée qu'on la suppose, elle sera toujours limitée quant au nombre des cas observés, quant au temps et quant au lieu; or, par elle-même, elle ne permet de parler que de ce qu'on a vu, et de faire la somme des cas 'observés.

2. Hume, Stuart Mill et les positivistes ne veulent voir dans l'induction qu'une attente machinale, résultant d'une association constante. « L'induction, dit Hume, qui nous fait attendre que la même cause soit suivie du même effet, est une simple habitude produite par la répétition constante de la même expérience, laquelle nous porte à croire naturellement, et sans le secours d'aucun principe, que l'avenir ressemblera au passé. »

Cette explication a déjà été réfutée au point de vue psychologique (Voir Lassociationnisme, Psychologie, p. 237). Au point de vue logique, ses inconvénients sont :

a) D'enlever à l'induction tout caractère scientifique pour la réduire à un pur instinct.

b) De ramener la causalité à un simple rapport de succession, et par suite, de supprimer toute différence entre l'antécédent causal et certains antécédents accidentels plus ou moins constants.

l'ixdl'ction. :j'J3

c) De plus, si rinduclion estle résultat d'une habitude, comment expliquer que certaines découvertes scientifiques s'imposent subitement ;\ l'esprit du savant, après un très petit nombre d'expériences, une seule parfois, et cela en dépit de préjugés contraires.

(/) C'est un fait aussi que certaines uniformités nous apparaissent plus nécessaires que dautres. Or, si l'habitude est îunique raison de notre croyance à leur perpétuité, on ne voit plus pourquoi il nous est plus difficile de croire à l'existence d'un animal immortel qu'à l'existence de corbeaux blancs.

§ 2. — Solution du problème. — 1. L'expérience et l'habitude, qui n'est elle-même que le résultat de plusieurs expériences, étant radicalement impuissantes à justifier l'induction, il faut nécessairement recourir à quelque principe rationnel qui donne aux vérités induites ce caractère de nécessité et de généralité qui les rend indépendantes du temps et du lieu. — Ce principe n'est autre que le principe des lois. Il se formule de diverses manières : La nature est rrgie par des lois. — Les causes agissent d'une manière uniforme. — Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. — Tout rapport de causalité est constant.

2. Comment le principe des lois fonde-t-il l'induction? — Nous l'avons dit ^Voir p. 206), la nécessité du principe des lois découle immédiatement de celle du principe de raison suffisante: si une cause naturelle (non libre) placée dans telles circonstances produit tel ellet, partout oii cette même cause se retrouvera dans les mêmes circonstances, le même effet sera produit. Ce principe ne peut s'appliquer que si nous avons affaire à la cause réelle ou mélophysique el non à la cause simplement phénomrnide : seule, en etlet, la cause réelle est fondée sur une nature fixe et implique en dernière analyse un être substantiel, doué d'une activité spécifique propre ; — d'oiii suit que cette cause est reliée par un lien nécessaire à son effet dont elle est l'unique raison suffisante (l).

(1) Par ce principe, nous allirinons, nou seulement que tout phénomène suppose une cause, mais encore une cause propoi-tionnce à sa nature. En d'autres ternies, nous afiirmons ijuc toute cause n'est pas capaMe de produire n'importe (luel eftei, comme le prétend Hume, mais que chaque cause possède une nature spéciale, une puissance doterminée, qui limite son action à tel ordre déterminé d'effets et de phénomènes. Et voilà pourciuoi nous pouvons conclure, non seulement d'un elTet ;i une cause, mais encore de Ici effet à telle cause, et afhrmcr que, partout où agira celle cause, se produira cet effet; ce qui revient à dire que, placées dans les mimes circonslances, les mêmes causes produiront toujours les mêmes ef/'tls: qu'il y a des lois dans la nature, et que le cours des choses n'est pas abandonné au liasard. — S'il en était autrement, la dillérencede l'eiïet ne correspondant pas à une dillérence dans la cause, resterait absolument inintellii,'il)le, comme contraire au principe de raison.sultisantc.Sans doute, nous avons induit bien avant de connaître ce principe, et ceux mêmes qui le connaissent ne le formulent pas expressément à chaque induction; il n'en est pas moins vrai que, théoriquement, l'inilurtlnn ne se raisonne COURS OE l'HILOSOrilIE. — T. I. 38

Dès lors, pourvu que l'observa lion elVexpérience m'aient amené à découvrir, par l'emploi des méthodes de Stuart Mill, non un antécé dent quelconque de l'événement dont je cherche la loi, mais sa vraie cause naturelle, le principe des lois me permet de généraliser immédiatement ce cas particulier, de passer de la cause à la loi.

3. Il s'ensuit que le raisonnement inductif peut s'exprimer sous forme de syllogisme, le principe des lois jouant le r<jle de majeure. Ex : Les rapports de causalité sont constants ; or j'ai constaté un rapport causal entre la chaleur et la dilatation; donc ce rapport est constant: toujours et partout la chaleur dilate les corps.

Ce n"est donc pas du nombre nécessairement restreint des faits observés que j'infère la généralité et la constance du rapport, ainsi qu'on l'objecte quelquefois, mais du principe formulé dans la majeure, qui veut que, si tous les rapports de causalité sont constants, celui que je viens de découvrir le soit également (1),

ART. III. — Règles [de l'induction.

Quand il s'agit de formuler la loi géaérale, plusieurs règles sont à observer. Et d'abord, l'induction n'étant légitime qu'autant qu'elle porte sur un rapport tel, qu'il ne puisse être vrai quelquefois sans l'être toujours.

1. Première règle. — La première règle sera de s'assurer que le rapport qu'on prétend généraliser est vraiment essentiel, c'està-dire qu'il est un rapport causal, s^il s'agit de faits, ou un rapport de coexistence nécessaire entre deux formes, s'il s'agit d'êtres. Ainsi le rapport qui unit la chaleur à la dilatation, et d'autre part, le rapport qui unit l'existence des canines à l'existence d'un seul estomac, étant des rapports de dépendance nécessaire, on a le droit de les généraliser et d'induire cette loi, que tout corps se dilate à la chaleur, et cette autre, que tout mammifère doué de canines aura aussi l'estomac simple. Mais tel n'est évidemment pas le rapport qui unit la couleur, par exemple, à tel ou tel type animal; aussi est-ce à tort qu'on a cru longtemps que les cygnes étaient tous blancs : erreur que la découverte des cygnes noirs d'Australie a permis de corriger.

Page 1