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LES SYSTÈMES

1. On peul oublier qu'ils ne sont, après tout, que des hypothèses, pour leur attribuer une valeur et une autorité qu'ils n'ont pas. Dans ces conditions, loin de favoriser les progrès de la science, ils ne peuvent que les retarder, et nuire à l'indépendance et à l'impartialité du savant, en lui faisant perdre de vue que l'hypothèse est, non la fin, mais le moyen de la science, et que le système le plus ingénieux est un édifice fragile qu'un seul fait dûment constaté suffit à renverser.

2. C'est à ce danger qu'expose l'esprit de système. Celui qui en est imbu s'empresse d'échafauder une théorie sur quelques faits

-mal observés, et, cette théorie hâtivement conçue, logique peutêtre, mais ne répondant pas à la réalité, il s'y attache, et il devient partial, au point d'être aveugle à tout ce qui y contredit; et plutôt que de la modifier pour l'ajuster aux faits, ce sont les faits qu'il dénature pour les ajuster à son système : l'esprit de système l'empêche de tendre au but en lui donnant l'illusion d'y êlre parvenu.

Les esprits trop spéculatifs, les mathématiciens purs sont exposés à donner dans ce travers, dans cette foi aveugle à la théorie, qui n'est au fond qu'une superstitioa scientifique.

§ 3. — Conclusion. — Le savant vraiment digne de ce nom sait résister à cette illusion; il ne croit à ses théories que « sous bénéfice d'inventaire expérimental », pour parler avec Cl. Bernard. Sur toutes choses il a le respect des faits, qui sont le langage de la nature et de Dieu; aussi les accepte-t-il tels qu'ils lui sont fournis par l'observation, sans jamais leur faire violence, ni les « solliciter » pour les incliner dans le sens de ses idées. Il ne se lasse point d'observer, d'expérimenter. Il est lent à se construire un système, et ce système, quelque ingénieux qu'il lui paraisse, quelque peine qu'il lui ait coûtée, il ne s'en exagère pas la valeur ; il n'y voit qu'un lieu de passage et non un lieu de repos : aussi est-il prêt à y renoncer à la première sommation de l'expérience et des faits.

Delà cette souplesse, cette liberté d'espritetaussi cette modestie qui caractérisent le vrai savant, tandis que celui qui est inféodé à un système est toujours plus ou moins orgueilleux, intolérant, impatient de la contradiction.

APPENDICE

l/i(Iéc et IcH fnits dans les scîeiioeM de 1h nature.

11 ost, trois niomi'uls cssciitiol.s iliiis la. m'''lliod(^ cxpiM'im'Mitiilc : Vohsi'Tvation, la suggestion, la vcri/icalion. Comme li^ dit CI. Itoi'iianl : le fait suggère l'Idée, l'idée dirige l'ejpérience, et l'e.r.périeneejuge l'idée.

Impossible do formulor plus nef.toinent le rôle de l'idée et des faits dans la science, et de marquer plus clairement que, si la pi-emière donne aux faits leur signification, ceux-ci, à leur toui-. fournissent à l'idée son contrôle et décident de sa valeur.

C'est ce qui n'a pas toujours été compris. Tantôt l^s savants ont attribué à l'idée une valeur propre et indépi-ndante de l'expérience, et tantôt, ils ont prétendu s'affranchir de l'idée pour ne tenir compte que d(;s faits.

De là deux méthodes bâtardes qui ont grandement retardé le progrès des sciences de la nature : la méthodo hypothétique, caractérisée par l'oubli des faits et l'abus de l'hypothèse, et la métliode empirique, caractérisée par le rejpt de toute hypothèse, et le souci exclusif des faits.

I. — Importance des faits. — Réfutation de la méthode hypothétique.

1. Sans doute, l'idée joue un grand rôle dans la découverte scientifique; elle est une interrogation que le savant pose à la nature; or, dit Bacon, prudens interrogatio est dimidium scieiiliœ. Mais, ne l'oublions pas, elle n'est que la moitié de la science; à cette question, il faut une réponse, et cette réponse, la nature ne la donne que par les faits. Privée de ce contrôle, l'hypothèse est une pure conjecture, un préjugé sans valeur, mera divinatio.

C'est en ce sens que Newton se défendait de faire des hypothèses : hypothèses non fingo, et qu'il répétait souvent : 0 physique, méfie-toi de la métaphysique .'Kon pas assurément qu'il méconnût le rôle de l'idée dans la science et qu'il condamnât l'hypothèse, lui qui en a conçu de si grandioses, mais pour bien marquer qu'il ne lui reconnaissait d'autre valeur que celle qui lui vient de l'expérience et des faits.

Et en effet, l'expérience a toujours le dernier mot. Que les faits donnent raison à une hypothèse ou qu'ils lui donnent le démenti, dans l'un et l'autre cas, il n'est pour l'esprit qu'une seule attitude légitime : la soumission. En réalité, les faits et les observations sont toujours la partie la plus solide de la science, et survivent souvent aux théories et aux hypothèses les plus ingénieuses. Comme Antée, la science humaine, même dans ses plus sublimes conceptions, n'acquiert de force et de valeur qu'en prenant contact avec le terrain solide des faits.

Jenner, l'inventeur de la vaccine, étudiait à Londres l'anatomie sous John Hunter. Un jour qu'il communiquait à son maître ses vues, ses hypothèses: 'Je pense... », l'illustre anatomiste l'interrompit: « Ne pensez pas, essayez, surtout soyez patient et exact. » Jenner suivit le conseil; il observa, il expérimenta vingt ans, et arriva au résultat que l'on sait.

2. Voilà ce que ne comprend pas la méthode hypothétique. Son grand défaut est de substituer la divination à l'observation patiente, à l'expérimentation méthodique. Le fait à peine constaté, elle invoque pour l'expliquer une hypothèse plus ou moins ingénieuse, et, sans prendre la peine de la soumettre au contrôle des faits, elle l'érigé prématurément en loi indiscutable, pour en déduire très logiquement des conséquences aussi fragiles qu'elle.

C'est cette méthode fantaisiste qui nous a valu : en chimie, la théorie des quatre éléments, celles du chaud et du froid, du sec et de l'humide, destinées à expli(}uer tous les corps et leurs transformations ; en physique, l'horreur du vide ; en astronomie, le système de Ptolémée avec ses cieux solides et incorruptibles, sans parler des extravagances de l'alchimie et de l'astrologie judiciaire. Il est si facile d'imaginer, et si difficile de savoir!

3. Au reste, cet abus de l'hypothèse n'estpas exclusivement propre à l'antiquité, ni surtout au moyeu âge. comme on le lui reproche si amèrement de nos jours. Les tourbillons, les animaux-machines de Descartes, et, plus récemment, les théories transformistes et évolutionnistes, ne sont, en somme, que

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