CHAPITRE II
L'ANALOGIE ART. I. — .\ature de l'analogie.
§ 1, — Notion. — On peut considérer l'analogie, soit comme une relation entre les choses, soit comme un -procédé de l'esprit.
1. Au premier point de vue, elle consiste en une similitude imparfaite entre objets d'ordre différent. Il y a analogie entre la trachée de l'insecte, la branchie du poisson et le poumon de l'oiseau; il y a analogie entre la physiologie de la plante et celle de l'animal.
En littérature, l'analogie est le principe des allégories et des métaphores; car la métaphore consiste précisément à appliquera un objet le nom ou l'image d'un autre objet avec lequel on lui trouve de la ressemblance. Ainsi, le printemps de la vie, les glaces de l'âge, etc., sont des locutions métaphoriques, parce qu'il y a analogie entre les âges de la vie et les saisons de l'année (1).
2. Considérée comme procédé de l'esprit, l'analogie se définit : un raisonnement qui conclut, de certaines ressemblances observées, à d'autres ressemblances non encore observées. Par exemple : on a constaté que la planète Mars ressemble à la terre par sa forme, par son mouvement de révolution et de rotation, par la présence d'une atmosphère : on est porté à en conclure, par analogie, qu'elle est habitée comme la terre (2).
3. On comprend que, par lui-même, le raisonnement analogique ne conduit jamais qu'à une probabilité plus ou moins grande. En effet, comme il ne conclut que du semblable au semblable, si l'on admet que les ressemblances influent d'une certaine manière sur le reste des caractères, on peut toujours craindre que les différences n'influent en sens opposé. De là le caractère hypothétique de toute conclusion par analogie.
En réalité, ce raisonnement se résout en une déduction appuyée sur une induction préalable. Ainsi, dans l'exemple cité, je suppose cette induction, que toutes les planètes qui ont une atmosphère sont habitées, et j'en déduis que Mars, ayant une atmosphère, doit aussi être habité. Or, cette induction étant pour le
(1) Il appartient à la métaphysique de traiter de l'analogie ainsi entendue. Nous en parlons au T. II, p. 349 et n'avons pas à nous en occuper ici.
(2) L'analogie se présente aussi sous forme spontanée. Elle n'est alors qu'un cas d'association par ressemblance.
l'analouil:. GOO
moins hasardeuse, la conclusion que j'en tire ne saurait avoir plus de valeur.
ï. Du reste, l'analogie est d'autant plus probable qu'elle repose sur des ressemblances (constatées ou présumées) plus nombreuses et plus importantes, et que, d'autre part, les différences étant moins nombreuses et moins importantes, on est en droit de supposer qu'elles exercent moins d'inlluence sur les autres caiactères. C'est sans doute pour avoir confondu l'induction avec l'analogie, que Port-Royal a contesté à la première le pouvoir d'engendrer une véritable certitude. Kn fait, ces deux procédés sont profondément distincts.
§ 2. — Induction et analogie.
1. L'induction conclut de quelques cas observés à tous les cas de même espèce : elle va du même au même; l'analogie conclut de la présence d'un ou de plusieurs caractères à la présence d'autres caractères : elle va du semblable au semblable.
2. Des ressemblances accidentelles et incomplètes sont parfois un point de départ suffisant au raisonnement par analogie, tandis que le raisonnement inductif suppose toujours des ressemblances essentielles et spécifiques.
3. L'induction proprement dite engendre une véritable certitude, théoriquement du moins; la conclusion par analogie conserve toujours, plus ou moins, le caractère d'une hypothèse.
4. Du reste, dans l'un et dans l'autre procédé, la conclusion débordant en quelque manière les prémisses, ce passage du moins au plus ne peut se légitimer qu'en vertu d'un principe de raison, lequel est, selon le cas, le principe des lois, ou le principe de l'unité de plan de la nature.
ART. II. — Trois sortes «l'analog^ie.
On distingue trois sortes principales de raisonnements analogiques, selon qu'ils concluent de la ressemblance des moyens à I elle des finsy de la ressemblance des effets à celle des causes, ou enfin d'une ressemblance de nature à celle des lois ou des attributs.
1. Une analogie du premier genre est celle qui, en histoire naturelle, permet de conclure de la ressemblance des organes à celle des fondions. Ainsi, de la ressemblance qui existe entre les membres fossiles d'une espèce disparue et la nageoire du poisson ou l'aile de l'oiseau, on inférera que cette espèce devait se mouvoir dans l'eau ou dans l'air.
Geolfroy Saint-flilaire s'est servi avec géni(> de ce genre de raisonnement. Le premier, il a fait ressortir l'analogie qui existe entre le bras de l'homme, la jambe du quadrupède, l'aile de l'oi-
COUKS DE PIHLOSOl'IIIli. — T. I. 39
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seau et la nageoire du poisson. Ces rapprochements sont le point de dépari de ïanalomie comparée, fondée par Cuvier.
2. On peut aussi conclure analogiquement de la ressemblance des e^els à celle des causes. Priestley remarque Tanalogie qui existe entre la rouille et les effets de la combustion ; il en conclut que toute oxydation n'est qu'une combustion lente.
Franklin, frappé de la ressemblance des effets de la foudre avec ceux de l'étincelle électrique, en conclut à l'existence de l'électricilé atmosphérique.
3. Enfin, l'analogie permet de conclure d'une ressemblance de nature à la ressemblance des lois ou des qualités.
C'est ainsi qu'en physique la similitude des phénomènes de lumière, de son et de chaleur, qui consistent essentiellement en des vibrations de l'air ou de l'élher, a conduit à supposer qu'ils sont tous régis par les mêmes lois. Et de fait, réflexion, réfraction, interférences, polarisation, etc., sont autant de lois communes aux phénomènes thermiques, optiques et même acoustiques.
ART. III. — Kègles relatiyes à l'emploi de l'aualog'ie.
§ 1 . — Énoncé. — Nous avons vu que le raisonnement analogique a d'autant plus de valeur qu'il repose sur des ressemblances plus nombreuses et plus profondes.
1. La première règle sera donc de ne point conclure de ressemblances trop superficielles, et de ne pas négliger les différences qui les accompagnent. — Ainsi l'analogie des formes et des mouvements ne saurait autoriser à conclure, avec Fontenelle, que toutes les planètes sont habitées.
Sans doute, il existe une certaine unité dans le plan de l'univers, une certaine harmonie entre les parties qui le composent; mais ce serait abuser de ce principe que de rechercher partout ïuniformité et de substituer Pidentité à la simple analogie. « Il est des esprits, dit Pascal, qui sont toujours prêts à faire de fausses fenêtres pour la symétrie. »
A fortiori faut-il se garder de transformer une simple métaphore en raisonnement démonstratif, comme serait d'assimiler la conscience à un œil, et d'en conclure que l'introspection est impossible, sous prétexte que l'œil, qui voit les objets, ne se voit point lui-même. C'est le cas de dire : comparaison n'est pas raison.
2. La seconde règle consiste à ne pas confondre dans une même formule les conclusions probables de l'analogie avec les résultats certains de l'induction.
§ 2. — Vérification de l'analogie. — Il est trois moyens de
LANALOr.Ilv (iJl
transformoi- en véritable certitude la conclusion probable du raisonnement analof'ique.
1" Par dthnonslrdlion, si Ton réussit à prouver que la conclusion ne porte que sur les ressemblances qui existent entre les analogues, et qu'aucune des dilférences qui s'y mêlent n'est de nature à linlirmer.
-2p Par expi'rknce, quand les laits se chargent eux-mêmes de démontrer la justesse de la conclusion. Ainsi Cuvier, en raisonnant par analogie et en s'aidant de la loi de corrélation organique, avait essayé, sur un seul os fossile d'une espèce disparue, de reconstituer l'animal entier. Son hypothèse se trouva pleinement justifiée par la découverte du Palxolher'mm, qui eut lieu quelques années plus tard.
3*^ La conclusion peut aussi être vérifiée indirectement par les conséquences. A cet etTet, on déduit de cette conclusion les conséquences qui en découlent, et l'on s'assure qu'elles sont conformes aux faits. Une vérification de ce genre n'est décisive qu'autant qu'il est démontré que le résultat obtenu ne saurait s'expliquer par aucune autre hypothèse.
ART. IV. — Ou rôle «le l'aualogie daus les sciences de la nature.
Le rôle de l'analogie est prépondérant dans les sciences de la nature.
i. Tout d'abord elle suggère la plupart des hypothèses; car celles-ci ne sont, le plus souvent, que la conclusion d'un raisonnement analogique, dont le point de départ est une association par ressemblance. C'est le propre du génie de deviner ainsi les ressemblances cachées et profondes, sur quelques données superficielles dont un esprit médiocre ne saurait soupçonner la portée.
2. En physique l'analogie, par là môme qu'elle inspire l'hypothèse, prépare les voies à la découverte de la cause ; tandis qu'en histoire naturelle elle tient lien de rapport causal. On peut ainsi distinguer deux sortes d'inductions : les inductions causales, qui ont une valeur absolue et définitive, du moins en théorie, et les inductions analogiques, dont la valeur reste hypothétique et provisoire jusqu'à ce qu'elles aient été confirmées ou condamnées par l'une des règles indiquées plus haut. Ainsi cette hypothèse qui conclut par analogie que tous les mammifères sont vivipares, a été sérieusement ébranlée par la découverte de Vornilhorynaue, mammifère d'Australie, que l'on croit ovipare.
G12 LOCIQUE.