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Usage et abus de la finalité

1. Les anciens se représ<?ntaient l'univors comme un vaste système de moyens et de fins; aussi les finalités étaient-elles pour eux l'objet capital de la recherche scientifique. Avant de se préoccuper de la nature des êtres et de la cause des phénomènes, ils se>deiuandaient quelle en est la destination et l'utilité.

Une pareille conception présentait les plus graves inconvénients, dont le premier était le manque d'une méthode capal:)le de résoudre les problèmes qu'elle pose, d'où la nécessité de se contenter de conjectures plus ou moins fantaisistes. Aussi est-ce avec raison, qu'à ce fmalisme naïf et prématuré, les modernes ont substitué le mécanisme des causes efficientes qui se préoccupe avant tout de l'onehaînement des causes et des effets. La science y a gagné à la fois en certitude et en fécondité. Les procédés rigoureux de la méthode expérimentale lui ont permis de déterminer exactement les antécédents causals des phénomènes, lesquels, une fois connus, l'ont mise à même d'agir sur les conséquents, et de maîtriser les forces de la natuie pour les faire servir à nos besoins.

2. Toutefois, si cette réforme a été pour la .science un(> source incontestable de progrès, il faut reconnaître que la réaction a dépassé le but et que, au

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liou do oonigcM" siiiipkMiKMit, l'abus qu'on av;iit lail du |irinci|)o d<' Gnalitë, cllo a piiHomlu on prossciiiv absolunu'iit l'usagi'. On oo;inait lo uiot do Bacon : Inijuisilii} causarum finalium stcrilis csl. et laïKfnam virgo Deo cotmecrata nil parit. Ou siiit do qjiollos raillorios los philosoidios du \\ni<' sioolo ont poursuivi la ivolioirho dos causes finales, qu'ils supposaiout >i<^ rdpportor uniqueuionl au plaisir ou à l'uiilito dt> l'iionuiie; aussi n'oul-ils pas eu ilo peine à établir forteniont contre los « Ci^usofinaliors » que • ni los nez ne sont faits pour- porter des lunetU's, ni les doigts pour être ornes de bagues, ni les jambes pour j)ortor îles bas de soie ». Ils eussent moins aisémoni établi que les .\eu.\ no sont pas laits [)0ur voir.

De son cote le j)ositivisme uiodoi'uo déclare que los linalités, s'il en existe, nous étant absohimeut inconnaissables, l'esprit humain doit se borner à la détermination des antécédents : ce que l'on oxprim«> aujourd'hui en disant que la science ne s'enquiert que du commenl, janiai-^du pourquoi des chosos.

Ce sont là des affirmations qui font li' plus giand tort A la science. Nous préUMidons au contraire que, loin d'être antiscientifique, la recherche des fins mai-que une étape supérieure de la science, et qu'en l'ait, la question du pourquoi, c'est-à-dire de la liualité, si intéressante qu'elle est en elle-même, aide encore puissamment à l'intelligence du comment, c'est-à-dire des causes efficientes.

II. — Importance du principe de finalité dans les sciences de la nature en général.

1. Et d'abord, qu'on le remarque, cette conviction que la nature ne fait rien en vain, que, dans toutes ses œuvres, i^le lu'oeèdc a\ec ordre t.'t économie, sans permetti'e jamais de eomplicatious inutiles, constitue un postulat fondamental de la science, d'où lésulte cette règle de la méthode que, dans l'explication des phénomènos, toutes chos^^s égales d'ailleurs, l'hypothèse la plus simple doit être préférée aux plus complexes. (€f. Logique, p, 581, «'t Psychologie, pp. 308 et iO'd\ C'est ce postulat qui a guidé Copornic, Kepler et Newton dans leurs immortelles découvertes; c'est lui qui a inspiré à Descartes son hypotiièse « des voies les plus courtes », en vertu de laquelle il a réussi à établir l<>s lois de la réfraction. Or tous ces principes d'ordre, d'économie, do simplicité, de moindre action, no sont en soninae qu'autant de corollaires du principe de finalité.

2. Assurément, l'étude d'un être ou d'un pliénomène ne doit pas débuter par la jccherchc des fins; mais si cette recherche no saurait être la première préoccupation du savant, il ne s'ensuit nullement que celui-ci doive s'en désintéresser et la proscrire comme antisciontifique. 11 est vrai encore que le principe de finalité est d'une application moins fréquente et plus hasardeuse dans les sciences physiques et chimiques, sans <louie parce qui', 1<.' monde inorganique ne représenUmt que les mat4^riaux encore bruts des constructions de la nature, les intentions du Créateur y sont moins apparentes et plus mytérieuses; aussi l'ambition du physicien s<> borne-t-olle presque toujours à déterminer le commenl, autrement dit la cause et la loi des pliénomènes. 11 n'en est pas moins vrai que, ijuand il est parvenu aie découvrii', ce comment lui peiiiiet parfois d'entrevoir un pourquoi, c'est-à-dire une finalité, ne fût-ce qu'à titre d'hypothèse, laquelle, à son tour, le coiiduit à une connai.ssance plus approfondie (lu commenl.

.3. Il y a plus. Non s»'ulement ces deux questions s'éclairent et se contrôlent mutuellement; on peut diie qu'elles se complètent et s'appellent inip»;rieusement. Le pliysicion prétend que la loi suffit à expliquer le fait. — D'accord; mais la loi, elle aussi, réclame son explication et l'esprit n'est pleinement satisfait qu'il n'ait découvert pourijuoi cette loi est ainsi et pas autrement. Or cette explication dernière réside nécessjii renient dans quelque finalité; car si la cause agit de telle ou telle manièi-e, c'est évidemment

pour obtenir tel ou toi résultat. Leibniz a donc raison de dire que « c'est dans les causes finales qu'il faut chercher la raison des causes efficientes ». On objectera peut-ôtre, avec les positivistes, qu'une pareille recherche n'est pas strictement scientifique; mais de quel droit? — Lorsque l'observation attentive et impartiale d'un groupe plus ou moins complexe de facteurs révèle, à n'en pas douter, que leur action, indépendante d'ailleurs quant à leur causalité efficiente, concourt à la production d'un seul et même résultiit utile, en \ei-tu de quel principe la science' interdirait-elle au savant de reconnaître dans ce concert une intention réalisée, une pensée rnére de l'ordre, en un mot une finalité ?

III. — Son importance spéciale dans l'étude de la matière vivante.

1. Mais c'est dans les sciences de la vie que la considération des fins s'impose avec plus d'autorité et brille d'un plus vif éclat. « Si le physicien et le chimiste, dit Claude Bernard, peuvent faire abstraction des causes finales dans les phénomènes qu'ils observent, le phj'siologiste ne comprend rien à l'organisation des êtres vivants, à moins d'admettre une finalité harmonique et préétablie. .. En effet, l'unité du vivant ne se borne pas, comme dans l'être inorganisé, à la simple juxtaposition des parties; elle consiste en une corrélation étroite, en une réciprocité d'action qui fait que chaque partie, chaque organe du vivant est à la fois but et moyen par rapport à l'ensemble ; d'où la nécessité de recourir à une causalité intelligente et prévoyante qui a conçu l'ensemble avant les parties et réalisé celles-ci en vue de celui-là.

2. On peut donc l'affirmer d'avance : point d'organe sans lonction et point de fonction sans utilité, c'est-à-dire sans finalité. Aussi la première condition pour comprendre pleinement la structure d'un organe, c'est d'avoir déterminé .sa fonction, c'est-à-dire sa finalité; de même qu'on n'entend rien au détail d'une macliine, à moins de savoir à quoi elle est destinée et à quoi elle sert.

Si Harvey a découvert la circulation du sang, c'est après s'être demandé quelle pouvait être l'utilité des valvules des veines. C'est le même principe d'utilité qui a permis à Cuvier de formulei- sa loi des conditions d'existence, en vertu de laquelle les différentes parties d'un organisme doivent être coordonnées de manière à rendre possible l'existence du vivant, non seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec ce qui l'entoure (CL Logique, p. 614). Et l'instinct des animaux, cette activité si admirable, si sûre dans ses i-ésultats, et cependant si aveugle dans son fonctionnement, comment l'expliquer sans recourir à une intelligence supérieure qui en a monté le mécanisme en vue d'une fin déterminée?

3. Du reste, l'évolutionnisme lui-même, quand il reconnaît à tout vivant cette tendance initiale à réaliser en lui-même un maximun et un optimum de vie, non seulement en résistant à tous les agents de destruction qui le menacent, mais encore en s'aidant de tous les éléments favorables qu'il rencontre, que fait-il, sans s'en douter peut-être, sinon étayer tout son système sur le principe d'utilité et de finalité?

Concluons que, pour être d'un usage plus délicat que les autres, le principe de finalité n'en est pas moins un principe directeur de la recherche scientifique, une loi néces.saire de la pensée, précisément parce qu'il est d'abord une loi des choses, et qu'en fait, il a grandement contribué au progrès des sciences de la nature.

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