LA CRITIQUE HISTORIQUE : CRITIQUE DU TÉMOIGNAGE
Nous l'avons dit, la critique du témoignage consiste essentiellement à rechercher si celui qui affirme un fait a l'autorité suffisante pour le faire admettre. Avant d'entreprendre cette enquête il convient d'examiner sommairement la teneur du témoignage lui-même, afin de voir s'il y a lieu de procéder à l'examen du témoin, et quelle sera la nature de cet examen.
ART. I. — Examen préliminaire du témoi^j^nai^e.
1. Bien que le témoignage ne se présente jamais avec l'évidence intrinsèque qui le fait admettre sans autre examen, il peut arriver qu'il porte avec lui les preuves de sa fausseté, qui le font rejeter a priori. Tel serait le cas, si le fait apporté était évidemment contradictoire ou notoirement impossible.
Toutefois, il faut se garder de croire à ces prétendues impossibilités qui n'ont souvent d'autre source que le préjugé personnel, et se rappeler que : Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
2. De fait, la vraisemblance est une notion essentiellement subjective, qui varie pour chaque homme selon l'état de ses connaissances, chacun appelant vraisemblable ce qui paraît d'accord avec les idées qu'il a dans l'esprit (1). Tout ce qu'on peut dire, c'est
(1) Jadis un roi de Siain se moqua des voyageurs qui lui pariaiciU de la glace, l'idée d'une eau solide lui paraissant contradictoire. On a repoussé longtemps comme iavraisemblable le fait de pierres tombées du
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que, plas un iait paraît invraisemblaisle, plus on a lo droit el le devoir d'être circonspect dans l'appréciation de l'autorité de celui qui l'affirme. — Ici une distinction s'impose.
3. Un fait est invraisemblable, dit Seignobos, lorsqu'il « n'est en collision qu'avec l'histoire ou la psychologie et la sociologie, toutes sciences mai constituées... S'il est en conflit avec une science, il devient un miracle... Comment d-oit se trancher ce conflit? I>oit-ou Fadmettre (le fait miraculeux) après l'examen des documents, ou le rejeter comme impossible par la question préalable? » D'après ce même auteur, le miracle, et en général tout le merveilleux, doit être rejeté sans examen comme impossible et inconciliable avec les lois des sciences constituées : « Historiquement, écrit-il, le diable est beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate : nous n'avons pas un seul mot d'un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate; des milliers de « témoins oculaires» déclarent avoir vu le diable; il y a peu de faits historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants. Pourtant nous n'hésitons plus à rejeter le diable et à admettre Pisistrate. C'est que l'existence du diable serait inconciliable avec les lois de toutes les sciences constituées. »
— Que faut-il penser de cette règle de critique historique? — iS'ous n'hésitons pas à la déclarer arbitraire et anti-scientifique. Dans le cas du miracle, en elïet, les lois des sciences constituées restent intactes, seule leur application à tel cas particulier n'apaslieu, faute dune condition nécessaire, le concours de la cause première. De cette circonstance 'comme d'ailleurs de l'existence et de l'intervention possible du diable) les sciences de la nature ne disent rien et n'ont rien à dire, mais elles doivent la supposer, sous peine d'admettre Tabsurdité d"'un fait réel existant sans raison suffisante.
' Le rejet préalable du miracle n"est donc nullement réclamé par la science, mais seulement par le préjugé antireligieux.
A. L'examen préalable du témoignage est encore nécessaire pour savoir sur quel point devra porter principalement l'enquête, et le degré de sévérité qu'il convient d'y apporter. On conçoit, en efTet, que cette enquête doive notablement différer, selon qu'il s'agit d'un témoignage historique, se rapportant à un événement considérable, public, facile à constater, ou d'un témoignage dogmatique, relatif à une question de science, et supposant, par là même, des études et une compétence spéciales.
ciel. K la fin du xviii*' siècle, l'Académie des sciences de Paris avail même décidé de ne plus recevoir aucun mémoire sur ces prétendus laits. El cependant, rien de mieux étatoli aujourd'hui que l'existence des aérolitiies. C'est le cas de rappeler le mot d'Arago : « Celui qui, en detiors des mathématiques pures, proûODCc le mot i'm}:)ossible, manque de prudence. »
LA ClilTKjUi: IH' TKMOlUNAC.j:. iVM)
AH r. II. Kxamen du témoin.
La critique du témoignage se réduit donc, en dernière analyse, i\ examiner si le témoin dit Ui vérité.
Remarquons eneflet que l'iiomme, bien que né pour la vérité, ne l'énonce pas toujours dans ses discours. 11 peut se tromper, et il peut vouloir tromper : l'erreur et le mensonge, tels sont les deux vices qui peuvent corrompre la valeur d'un témoignage.
Un témoin affirme un fait ou une vérité ; mais a-t-il bien vu ce l'ait ; a-t-il bien compris cette vérité? N'est-il pas dupe de son imagination ou de ses passions? Ou bien, sans être dupe lui-même, H'a-t-il pas quelque intérêt à duper les autres? — En deux mots, a-t-il la science el est-il v^irace? C'est à l'examen de ces deux questions que se ramène la critique du témoignage, car elles sont les deux conditions de Yautorilé du témoin, autrement dit, du droit qu'il a d'être cru. De fait, ayant la science, le témoin sait la vérifé et d'autre part, étant vérace, il me communique ce qu'il sait ; j« puis donc être assuré que son témoignage est l'expression même de la vérité (1).
Comment s'assurer de ces deux points, et quelles règles suivre pour apprécier l'autorité d'un témoin? Deux cas peuvent se présenter : ou il n'y a qu'un seul témoin, ou il y en a plusieurs.
.s; 1. — Un seul témoin. — 1. On s'assure de sa science et de sa compétence, en examinant trois choses : a) Ses aptitudes intellectuelles : son instruction, la pénétration
(1; on voit qu'en somme la méthode historique, aussi l)icn que la méthode des sciences expérimentales, repose tout entière sur le principe de causalité. Là est le vrai fondement scientifique de la foi au ténioijjnage. Ueid a donc tort de le cherchei" dans ces instincts primitifs de curiosité, de véracité, de crédulité, qui sont au fond de toute nature intelligente.
lis ont tort aussi ceux qui le placent dans cette induction spontanée qui nous porte à juger les hommes d'après nous-mêmes, et à conclure que, s'ils parlent, c'est comme nous avons conscience de le faire nous-œrmes, pour manifester leurs pensée*.
C'est là confondre deuv choses hien distinctes, à savoir : le fondement psychologique de la foi au témoignage, qui explique pourtiuoi naturellemcnl et en fait, nous sommes portés à croire à autrui, et son fondement logique, qui fait qu'en droit nous devons y croire. Si le premier sulllt à rendre compte de la croyance naïve el spontanée, il est absolument insuffisant à justifier la croyance raisonnée et scientifique.
En réalité, le fondement logique de la loi au témoignage n'est ni un instinct plus ou mi:)in« aveugle, ni une induction plus ou moins liàlive, mais une déduction rigoureuse fondée sur le principe de causalité. i;n effet, comme tout autre pbénoraèn«, le témoignage doit avoir une cause; cette cause ne peut être que l'une des trois suivantes : l'enTur du tticnoin, sa mauvaise loi, ou enfin, la vérité du lail qu'il avance. Or la criti(iut' historique a pn-iisément i)our ohjct d'i;liniiner les doux premières hypothèses, en éiablissant la science et la véracité du témoin. Quand elle y est parvenue, elle réalise cette foincic/encf solilaire entre le fait el sa cause qui ne laisse plus de place au doute, el oblige de voir dan.s le téuioignage l'expression même de la hérité.
de son esprit, son degré de crédulité; commet-il des anachronismes, des erreurs de personnes ou de faits qui rendent son récit impossible?
b) On recherche si la question dont il s'agit était à sa portée et de nature à l'intéresser;
c) Enfin, s'il était bien placé pour savoir, d'après les occasions qu'il a eues de s'instruire et les circonstances auxquelles il a été mêlé.
2, On s'assure de sa sincérité, autrement dit, de sa bonne foi, en examinant :
a] Son caractère moral : son honnêteté, ses antécédents en général ;
h) On recherche en particulier s'il n'a pas eu, dans la question dont il s'agit, quelque intérêt à dénaturer la vérité.
— Il arrive souvent que l'examen le plus minutieux n'aboutit, sur l'un ou l'autre de ces points, qu'à une simple probabilité. En ce cas, faute de pouvoir être contrôlé par d'autres, le témoignagne unique n'est pas plus décisif pour établir une vérité que pour faire condamner un accusé (1).
§ 2. — Plusieurs témoins. — Deux hypothèses sont possibles : ou ils sont d'accord, ou ils se contredisent.
1. Si les témoins sont d'accord et leurs témoignages indépendants, c'est-à-dire s'ils n'ont pas été puisés à la même source, et que cet accord ne puisse s'expliquer par quelque intérêt commun ou par une entente préalable, la raison de leur unanimité ne peut être que la vérité du fait qu'ils avancent, et, par suite, leur témoignage est digne de foi.
2. Si les témoins se contredisent, on compte et surtout on pèse les témoignages isolés, d'après les règles du témoin unique, et on ^e range du côté de ceux qui présentent les plus grandes garanties de science et de sincérité, fussent-ils d'ailleurs moins nombreux.
Il est à remarquer que le norhbre des témoins est plutôt une garantie de véracité que de science ; aussi est-il surtout décisif dans les témoignages historiques. Il a moins de valeur quand il s'agit d'un témoignage dogmatique et scientifique. « La pluralité des suffrages, dit Descartes, n'est pas une preuve qui vaille rien pour
(1) Teslis unus, teslis nullus, dit-on en justice. Toutefois, cet axiome n'a pas de valeur absolue en histoire et dans la pratique de la vie. La seule règle à observer en présence d'un seul témoin, c'est que l'examen doit être plus rigoureux; car il est plus facile de supposer l'erreur ou la mauvaise foi dans un seul homme que dans plusieurs.
Et qu'on le remarque, la qualité de témoin oculaire ne suffit pas à dispenser de cet examen. Pour avoir assisté à une bataille, le soldat n'acquiert pas la compétence voulue pour en juger; etde son côté, le général qui l'a gagnée ou perdue, peut manquer de l'impartialité nécessaire pour en parler équitablemenl.
LA CRITIQUE Ui; TÉMOIGNAGE. (»41
les vérités un peu malaisées à découvrir. » En pareil cas, remarquait Galilée, « l'autorité d'un seul homme compétent et qui donne de bonnes raisons, vaut mieux que le consentement unanime de ceux qui n'y entendent rien )>. — « Un cheval barbe tout seul, dit Montaigne, courra plus vile que cent chevaux frisons (1), »
Du reste on conçoit quen histoire, plus encore que dans les sciences physiques, il soit parfois impossible, malgré toutes les précautions, d'arriver à une véritable certitude; force est alors de se contenter d'une plus ou moins grande probabilité et d'en rester sur une hypothèse.
§ 3. — Conclusion.
Les règles de la critique du témoignage dont nous venons de parler présentent souvent de très grandes difficultés d'application :
a) à cause de la complexité des opérations physiques et mentales qui entrent dans l'observation d'un fait, même simple, de la part du témoin : son témoignage dépendra en effet de l'état de ses sens, de son degré d'impressionnabilité, de son aptitude à saisir les ensembles ou les détails ;
6) à cause du genre littéraire qu'il aura adopté et qu'il sera souvent malaisé de discerner;
c) à cause des chances d'erreur qui peuvent fausser son témoignage : lapsus de mémoire, exagération inconsciente, mise en lumière d'un seul côté de la question ; passions diverses plus ou moins conscientes qui déforment chez lui le sens du vrai ; désir de plaire, de s'excuser, de se venger; amour du merveilleux poussé parfois jusqu'à la mythomanie, etc.
(1) A ce propos, il convient de dire un mot delà valeur logique du co7isen(emenl universel. S'il ne faut pas l'exagérer au point d'y voir avec Lamennais le critérium dernier de toute vérité, une autre erreur serait de le déprécier au point de soutenir avec BacoD que le conxentement universel ne prouve rien, qu'il serait plutôt un» marque d'erreur.
Il estcerUin que, dans les questions purement scientifiques, qui sunnosent dfv* études spéciales, le consentement universel ne saurait être invoqué et qu'il est des cas ou le prétendu sens comwijot nereprésente, en fait, qu'une commune erreur Mai« quand il se prononce sur des questions dont la connaissance est indispensable ù la vie morale, et que Dieu se doit, par là même, d'avoir mises à la portée de fmJ telles, par exemple, que l'existence d'une vie future, la distincUon essentiel r.in bien et du mal, le libre arbitre, etc., on ne peut nier que l'affirmation unaiîme du genre humain constitue une autorité de premier ordre. "■■-uiuie nu
En effet, dans une telle multitude d'hommes, dans une telle variété de rnii»„rr,-a d'éducations de passions et d'intérêts, une seule chose est commune K naTur; humaine; et dès lors, le consentement (moralement) universel de l'humanité 'nentVÎr! considéré comme le témoignaRe de la nature elle-même. Consen.'^io omnlnnlel naturae pulanda est, dit Ciceron. Or la nature humaine est essentiellemont Lv. pour la vérité; elle y adhère nécessairement, pourvu que celle-ci lui soirsuffisam ment proposée. C'est en ce sens que Bernardin de Saint Pierre a pu dircffu'i/ „w, „ po« d erreur universelle. "^^^u ny a
couns de: philosophie.
APPENDICE ILi'arg^anient nég^atif.
L'argument négatif se tire de l'absence de témoignage en faveur soit de la réalité d'un fait rapporté par la tradition, soit de l'authenticité d'un document.
1 Théories fausses ou incomplètes sur la valeur de l'argument négatif. • , ^
1. — D'après le docteur de Sorbonne, Jean de Launoy, • si un fait qui n est pas sans importance a été passé sous silence par tous les écrivains, et qu'il ne subsiste aucun monument qui en ait transmis la mémoire durant une période d'environ deux cents ans, à partir du temps auquel le fait est dit avoir eu lieu, il doit être regardé comme faux ».
2. Cette formule de Launoy exprime une confiance démesurée dans la valeur dp l'argument négatif; aussi ^aèii/on croit-il devoir la compléter : « il est nécessaire, ajoute-t-iC non seulement d'avoir lu tous les auteurs, du silence desquels on tire cet argument, mais même il faut être assuré que nous n'en ayons perdu aucun de ceux qui ont vécu de leur temps. » C'est là une autre exagération et qui rend pratiquement à peu près impossible l'emploi de l'argument négatif. ^
3. A son tour, J.-B. Thiers tombe dans un excès encore plus maniteste, quand il pose en principe qu'au silence des contemporains du fait ou du document en question il peut être suppléé par l'affirmation d'un homme docte et grave, quelque moderne qu'il soit.