LA COMPOSITION DE L HISTOIRE
La critique des documents joue en histoire le même rôle que 1 observation dans les sciences de la nature : elle nous met en présence de faits dûment constatés. Or ce n'est pas assez à l'historien de juxtaposer les faits et de raconter la suite des événements en manière d'annales, s'il veut faire oeuvre de science :
a) Il doit découvrir leurs rapports de mutuelle dépendance et les grouper en remontant aux causes qui les expliquent. — C'est l'objet de l'histoire proprement dite.
h) Il peut s'élever plus haut encore et passer de la connaissance de ces causes à la détermination des lois générales qui régissent la vie sociale de l'humanité ; c'est le propre de la science sociale dont nous parlerons plus loin. '
c) Enfin, il peut aspirer à découvrir le plan de l'ensemble, la mission et la destinée des peuples et, en ramenant à l'unité tous les événements de ce monde, faire comme la philosophie de l'histoire. — Telles sont les étapes de la science historique.
ART. I. — T/hi8toire proprement dite.
i; 1. — Tâche de l'historien dans la composition de l'histoire.
Un double problème se pose à l'historien (|ui est en possession de faits et de témoignages authentiques :
a) Il doit suppléer à l'insuffisance des témoignages ;
b] Il doit déterminer la liaison et l'enchaînement des' faits.
goire XIV, les devises s'appliquent assez bien. La devise du successeur dUrbain vu devait être la suivante: De antiquitate urins. Dans l'esprit du faussaire elle oonve liait parlaitemenf au cardinal Simoncelli, natif d'Orvief. (urbs vêtus). Mais Télection du cardinal Sfondralo. nrigiiiairc de Milan, qui prit le nom de Grégoire Xiv lit de la prophétie un lopogripMe inexplicable Cette hypoth.^se explique toutes les dilli
On voit comment telle» preuves qui. prises à part, seraient peut-être insuffisantes peuvent prendre une force décisive parleur concordance et leur conrergence.
1. Quelle que soit l'abondance des documents, il y a toujours quelque lacune à combler, afin de reconstituer la série des événements d'après ce qui en est connu. On a beau faire, l'histoire devient impossible à qui prétendrait s'astreindre à ne rien écrire, à ne rien penser que sur documents positifs; ce serait là une sorte de positivisme historique, aussi impuissant à reconstituer 1*^ passé que le positivisme scientifique Test à constituer la science.
D'autre part, « solliciter doucement les textes, comme s'exprime E. Renan, jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à former un ensemble où toutes les parties soient heureusement fondues », est une méthode fantaisiste qui rappelle les libertés de la science a priori.
Reste donc la ressource de Yhypothèse. Comme le naturaliste qui essaye de reconstituer une espèce disparue, l'historien peut et doit y recourir pour combler les lacunes du document positif. Son devoir est de le faire avec prudence, sur des fondements sérieux, et d'indiquer soigneusement, dans ses conclusions, ce quil tire des documents et ce qu'il y ajoute, afin de ne jamais mélanger les données certaines de la science avec ses propres conjectures, quelque plausibles qu'elles puissent être.
2. L'historien doit ensuite faire connaître les causes, révéler les motifs et les ressorts cachés des événements qu'il rapporte. C'est là le côté le plus ardu de sa tâche ; car ces causes sont le plus souvent très complexes. Il en est de particulières et d'accidentelles, comme la volonté d'un prince ou les décisions d'une assemblée, et il en est de générales, comme le milieu physique, l'état des mœurs et de la civilisation, le tempérament propre de la race, le caractère des institutions, la solidarité historique, etc.
L'historien devra donc faire, dans une certaine mesure, la psychologie du peuple entier, ou du moins des personnages qui ont le plus influé sur ses destinées, afin de démêler les idées, les intentions, les passions qui ont amené les événements qu'il raconte. Il aura recours à Vinduction, qui remonte des actes extérieurs aux intentions qui les inspirent, et à la déduction, qui tire les conséquences de prémisses déjà établies, soit par des documents positifs, soit par l'iiypothèse et le raisonnement analogique.
On le voit, il y alà un mélange très délicat d'imagination et d'érudition, d'art et de science, qui fait que, tout en étant absolument certaine dans ses grandes lignes, l'histoire est, de toutes les sciences, celle qui, dans les faits de second ordre, laisse la part la plus large à la probabilité.
s 2. Différentes manières d'écrire l'histoire. — 1. Il y a la
manière des anciens qui, dans le récit des faits, donnaient une grande part au désir de plaire ou de moraliser. L'histoire ainsi
LA COMPOSITION OE l'IIISTOIRE. 6'ro
oiilcndue risquait de présenter le caractère d'une œuvre littéraire dont l'imagination fait presque tous les frais, les événements n'étant guère pour l'historien qu'un thème à beaux récits et à brfllants discours, mais d'où la critique est le plus souvent absente. C'était la manière de Tite-Live; c'est celle des chroniqueurs du moyen âge et de la plupart des historiens de la Renaissance.
2. A l'opposé, il y a la manière moderne, qui tendrait à faire de l'histoire une pure affaire d'érudition. Ici l'historien ne vise qu'à instruire par l'exposé impersonnel et rigoureusement objectif des faits. Aussi affecte-t-il de ne procéder qu'à coup de documents qu'il présente autant que possible dans leur forme primitive, laissant au lecteur le soin de juger par lui-même sur pièces authentiques.
.S. L'idéal est de fondre ces deux manières ou plutôt de les corriger et de les compléter l'une par l'autre, afin de rendre l'histoire à la fois instructive et intéressante. « Toute composition historique, dit Augustin Thierry, est une œuvre d'art autant que d'érudition. »
L'œuvre de science, sans laquelle il n'est pas d'histoire digne de ce nom, consiste avant tout à appliquer rigoureusement les règles de la critique dans l'établissement des faits, puis à rechercher les causes qui les retient entre eux, et autant que le permet la matière, à déterminer les lois qui les régissent.
L'œuvre d'art sera, après avoir distingué les faits essentiels des faits accessoires, de les grouper avec goût selon leur importance relative afin d'en composer comme un tableau qui reconstitue le passé et le fasse revivre sous nos yeux, sans craindre à l'occasion de formuler quelque jugement motivé sur la valeur morale des événements et la responsabilité de leurs auteurs.
ART. III. — lia philosophie de rhi.stoîre.
Quand l'historien, embrassant d'un coup d'œil tous les siècles et tous les pays, essaye de ramener à l'unité de cause ou de fin tous les événements de ce monde, il fait ce qu'on peut appeler la philosophie ou la métaphysique de l'histoire.
^ ]. — Son principe. — 1. Ainsi entendue, la philosophie de l'histoire part do ce principe incontestable, qu'au-dessus des causes particulières, passagères, multiples, (jui sont l'objet de l'histoire proprement dite; au-dessus dos volontés libres qui déterminent chaque événement, au-dessus des grandes lois sociales, qui régissent la vie des peuples, il est une cause supérieure, une loi suprême qui domine l'ensemble de ces événements pour les
diriger en vue d'un but unique. La recherche de cette cause suprême, de ce but ultime, de cette loi grandiose, constitue l'objet propre de la métaphysique de l'histoire.
2. Ce problème est assurément le plus vaste et le plus ardu qui se puisse concevoir ; mais, à moins de nier la Providence divine ou la liberté humaine, nul n'a le droit de le traiter de chimérique.
Or, en niant l'intervention de Dieu dans les affaires humaines, le déiste livre le monde au hasard ; plus de plan dans l'histoire, plus de loi ni d'enchaînement entre les faits : c'est le désordre et l'imprévu. D'autre part, en niant la liberté, le déterministe fait de l'histoire une pure géométrie où les événements s'enchaînent avec une nécessité inéluctable, comme autant de théorèmes qui se développent.
Encore une fois, s'il y a une Providence et si l'homme est libre, il existe dans l'histoire un plan que l'homme ne saurait frustrer, mais à l'exécution duquel il peut et doit concourir. Comme l'a dit Balzac : « Dans le drame de l'histoire, Dieu est le poète, les hommes ne sont que les acteurs, et les grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel. »
§ 2. — Quel est ce plan, et quelle est cette loi? — C'est ici Surtout que l'esprit de système se donne libre carrière. La question a été envisagée à un double point de vue.
1. Les uns ont plutôt recherché la loi de mouvement de l'histoire et la cause qui détermine, en dernière analyse, tous les événements qui la composent.
a) Vico met cette raison dernière dans la nature humaine, qui, demeurant identique à elle-même, ramène fatalement et périodiquement les mêmes révolutions. A cette explication se rattachent celle d'A. Comte, et sa prétendue loi des trois états.
h) Herder explique la diversité des événements historiques par la nature extérieure, qui fait les aptitudes, qui modihe les idées et par suite les actes. Montesquieu, lui aussi, attribue « aux climats plus d'influence qu'aux législateurs ». De même, Taine a prétendu expliquer la diversité des événements et des caractères par la race, le milieu et le moment.
2. D'autres penseurs ont recherché, non plus la cause prétendue efficiente, mais la fin de l'histoire, et le but suprême vers lequel convergent tous les événements humains. A la suite de saint Augustin [Cité de Dieu], Bossuet ne craint par d'aborder ce problème dans sa majestueuse ampleur. Son génie lui montre Dieu conduisant toutes choses en vue de l'avènement du Rédempteur, de l'établissement et du triomphe définitif de son Eglise. Et de fait, comment admettre une autre solution quand on croit à l'Incarnation du Verbe?
l'autorité dans les sciences. 617
3. Nous ne pouvons mieux conclure et résumer cette question qu'en citant la profession de foi d'un historien illustre entre tous. « Je suis chrétien, dit M. Lenormant, et je le proclame hautement : je vois dans les annales de l'humanité le plan providentiel qui se suit à travers tous les siècles et toutes les vicissitudes des sociétés. J'y reconnais les desseins de Dieu respectant la liberté des hommes et faisant invinciblement son œuvre parleurs mains libres, presque toujours à leur insu, et souvent malgré eux. Pour moi, comme pour tous les chrétiens, l'histoire ancienne tout entière est la préparation, l'histoire moderne, la conséquence du sacrifice divin du Golgotha « {Histoire ancienne de l'Orient jusqu''aux guérites Médiques. — Préface).
APPENDICE Au rôle des autorités dans les sciences.
L'autorité, souveraine en histoire, n'est-elle d'aucune utilité dans les autres sciences ? Le savant et le philosophe doivent-ils admettre ou rejeter les autorités ?
Cette question a été résolue dans les sens les plus divers. Tantôt on a exagéré le rôle de l'autorité au point d'en faire le critérium de la vérité scientifique, et de la philosophie elle-même; tantôt, sous prétexte d'indépendance, on a prétendu n'en tenir aucun compte. Ce sont là deux erreurs également contraires à la raison, également funestes à la science. En fait :
l' La science ne doit pas se contenter des autorités même les mieux établies;
2° Encore moins doit-elle les rejeter toutes ;
3° Elle doit s'en servir comme d'un moyen pour arriver à son but, qui est l'évidence intrinsèque.