‹ Cours de philosophieChapitre 271 sur 328 · I. — Ultra-réalisme · texte numérisé non relu

I. — Ultra-réalisme

§ 1. — Exposé. — Les ultra-réalistes prétendirent que l'objet devait réaliser en lui-même non seulement le contenu objectif de la représentation conceptuelle {id quod;, mais encore le mode abstrait et général de cette représentation {modum quo).

1 . Les uns, renouvelant l'erreur attribuée à Plato.n, affirment ave c Guillaume DE Guampeaux, évêque de Châlons (-|- 1121), qu'aux idée s universelles correspondent certaines réalités existant en dehors et séparément des individus [universale ante rem); qu'il existe, par exemple, un homme n'ayant que les caractères générique s de l'espèce humaine sans aucun caractère individuel, un homme qui n'est ni blanc ni noir, ni petit ni grand, etc.; bien plus, que cet homme universel est plus vrai et plus réel que les hommes individuels, puisque ceux-ci n'existent que par leur participation et par leur ressemblance avec celui-là. On conçoit que cette théorie extravagante ne rencontre plus de partisans de nos jours.

2. D'autres, parmi les disciples de Duns Scot, défendirent une forme plus modérée de l'ultra-réalisme. D'après eux, l'uni-

(1) La question fut agitée dès la plus haute antiquité ; elle fait le principal objet du litige entre Socrate et les sophistes, entre Platon et Aristote. Elle se ralluma à la fin du xi« siècle, à propos d'un passage de l'Introduction de PorphjTe à VOrganon d'Aristote, sur les diverses opinions des platoniciens et des péripatéticiens louchant les idées de genres et d'espèces. « Je ne chercherai point, disait Porphyre, si les genres et les espèces existent par eux-mêmes, ou sont de pures conceptions ab.straites; ni, dans le cas où ils seraient des réalités, s'ils sont corporels ou non; ni s'ils existent séparés des choses sensibles ou confondus avec elles. Cette recherche est trop difficile et exigerait une longue discussion qui n'est pas de mon sujet. »

Quant à l'importance toujours actuelle de la question des universaux, elle ne devrait échapper à personne : si certains modernes affectent de n'y voir qu'une vaine querelle, indigne d'arrêter l'attention du philosophe, en réalité, elle est un des plus graves problèmes qui se puissent poser; car il y va de la valeur de la science et de la pensée elle-même; de telle sorte qu'il est permis de dire qu'au point de départ des divers systèmes de philosophie, on trouvera toujours une solution de ce problème, et que cette solution vraie ou fausse commande tout le développement du système.

LA VÉRITÉ LOGIOIE. " 665

versel n'existe pas antc rem, comme le prétendaient Platon et Guillaume de Champeaux, mais il se trouve réalisé formellemenl dans l'objet réel, in re; de telle sorte que, dans chaque individu de l'espèce humaine, par exemple, il existe une nature humaine réelle, parfaitement identique en tous et distincte, en chacun d'eux, formaliter a parte rci, des caractères individuels [haecceitates).

5; 2. — Critique. — 1. La doctrine attribuée à Platon et à Guillaume de Cliampeaux se réfute, on peut le dire, par son extravagance même : prétendre en elTet qu'il y a quelque part un type de chaque genre et de chaque espèce, un homme en général, un animal qui n'est ni celui-ci ni celui-là, mais simplement animal, c'est là un solennel exemple d'abstraction réalisée, et il nous faut toute l'autorité d'Aristote pour admettre que Platon soit tombé dans une pareille aberration.

Sans doute, l'idée générale a un objet réel, mais cette réalité n'existe que dans les individus. Elle y existe, non pas telle que nous la concevons, sous sa forme abstraite et générale, mais sous iorme concrète et particulière, c'est-à-dire engagée dans une foule de détails accidentels, qui en restreignent la portée à tel ou tel sujet concret.

2. Les ultra-réalistes plus modérés de l'école scotiste ont, pour la même raison, tort de croire qu'à chaque idée abstraite répond dans l'objet même une formalité réelle distincte du reste de l'objet : c'est là encore un abus de l'abstraction. Sans doute lorsque des concepts bien faits s'opposent irréductiblement entre eux, on conclut à bon droit à une distinction réelle des objets de ces concepts; mais il n'en doit pas être de même lorsque les concepts distincts se complètent et se fondent en se composant : ils représentent alors, non des réalités distinctes, mais des aspects réels du même objet un et indivis.

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