‹ Cours de philosophieChapitre 272 sur 328 · II. — Noniinalisme · texte numérisé non relu

II. — Noniinalisme

i; 1. — Exposé, — 1. Partant du même principe que les ultraréalistes, à savoir que l'objet de l'idée générale devrait lui correspondre, non seulement pour Vid quod, mais encore pour le modus quo, et frappés, d'autre part, de cette vérité de sens commun qu'il ne peut exister de rralitr abstraite et générale, les Nominalistes prétendent que l'individu seul est réel et que les universaux sont de purs mots, flatus vocis.

On cite comme ayant tenu cette doctrine, au moyen âge, Ros- CELIN, chanoine de Compiègne (lOUOi. Mais, faute de documents précis, il est difficile de se rendre un compte exact de l'opinion de Roscelin dans cette question philosophique et il ne semble pas

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que le pur notninaiisrae ait trouvé de partisans au moyen âge. Dans le vocabulaire scolastique, le terme général de norninalistes ou nominaux nominales) désigne plutôt les concrptualistes dont nous parlerons plus loin.

2. C'est dans la philosophie moderne que se rencontre le noniinalisme proprement dit : Hume, Berkeley, Condillac au dix-huiiième siècle ; chez les contemporains, Stuart Mill, Taiue, H, Spencer, Hamilton, et en général les positivistes, prétendent qu'il n'y a pas et qu'il ne peut y avoir d'idées générales, mais seulement des noms communs, des mots généraux. — A l'appui de leur thèse, ils apportent les deux arguments suivants :

1^^ arrjument, d'ordre logique et métaphysique. YaVi effet, disentils avec Hume, une idée abstraite et générale est une idée indéterminée, vide de tout contenu, et par suite, ne représentant rien à l'esprit. Qu'est-ce, par exemple, que l'idée générale de couleur, sinon l'idée d'une couleur qui n'est ni bleue, ni rouge, ni verte, ni d'aucune couleur; et qu'est-ce que l'idée d'une couleur sans couleur déterminée, sinon un néant d'idée? — De même, qu'est-ce que l'idée générale de mouvement, sinon l'idée d'un mouvement qui n'a ni vitesse, ni direction, c'est-à-dire un néant de mouvement et un néant d'idée? Qu'est-ce qu'un triangle qui n'est ni rectangle, ni équilatéral, ni isocèle, ni scalène ; un corps qui n'a ni grandeur, ni forme, ni situation, sinon la négation même de triangle et de corps, puisque tout triangle est nécessairement ou scalène, ou rectangle, etc., et qu'un corps n'est concevable que sous une certaine forme et une certaine grandeur ? Donc, concluent-ils, toute idée est nécessairement déterminée et particulière; il n'y a pas, il ne peut y avoir d'idée générale. « C'est, dit Hume, une des plus importantes découvertes de la science que cette vérité, qu'aux idées abstraites et générales ne répond rien de réel. »

Dès lors, que faut-il entendre quand nous parlons de couleur en général, de son, de mouvement, de corps, etc. ? Rien autre chose que des mots: nous prononçons des noms communs, des mots généraux, c'est-à-dire des mots qui se prêtent indifféremment à exprimer toutes les couleurs, tous les sons, etc.

Le procédé de généralisation se réduit donc à la seule dénomination, et les idées que nous appelons générales ne sont en réalité que des idées particulières, ou mieux des images attachées à un terme général, c'est-à-dire « à un terme qui, grâce à une habituelle association, se trouve être en relation avec beaucoup d'autres idées particulières, et les fait aisément revivre dans l'imagination » Hume).

2^ argument, d'ordre psychologique. Selon H. T.mne, l'introspection psychologique confirme l'argument précédent et le complète. Les prétendues idées générales se réduisent, c'est entendu,

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à des imaqex et à des mots ; mais comment le mol, qui n'est après tout qu'une image comme les autres, a-t-il le pouvoir de nous donner l'illusion de l'idée générale? Toute image, Taine le reconnaît, est essentiellement concrète et particulière ; elle ne cesse de iètre et ne prend quelque généralité qu'en devenant de moins en moins précise. Aussi, ajoute-t-il, « entre l'image vague et inohile suggérée par le nom et Yexirait précis cl fixe noté par le nom, il y a un abîme. — Pour s'en convaincre, que le lecteur considère le mot myriagone et ce qu'il désigne... »

Cet extrait précis et fixe, distinct de l'image et qui est proprement la signification du mot, voilà, d'après Taine, ce qui, dans notre conscience, remplace l'idée générale et nous en donne l'illusion. Qu'est-ce donc que cet extrait précis et fixe? — Serait-ce cet étal de notre imagination et de notre sensibilité, état très précis en lui-même et plus compréhensif que toute image déterminée, schéma plutùt qu'image, qui, chez l'animal, consiste dans la tendan-ce à réagir de telle manière à telle catégorie d'images et de sensations possibles, et qui, chez l'homme, se traduit par la tendance à donner tel nom ? Ce serait alors « une tendance commune... qui évoque en nous le nom ». Cette explication semble d'abord le satisfaire : « Xous n'avons pas d'idées générales à proprement parler; nous avons des tendances à nommer et des noms. » Il ne s'y arrête cepend§int pas. « Mais, continue-t-il, une tendance prise en soin est rien de distinct ; elle est le commencement, l'ébauche, l'approche plus ou moins pénible ou facile de quelque chose, image ou nom, ou tout autre acte déterminé, qui est sa plénitude et son achèvement; elle est l'ét-al naissant de l'acte qui est son élat final. En fait d'actes positifs et définitifs, lorsque nous pensons et connaissons les qualités abstraites, il n'y a donc en nous que des noms, les uns en train de s'énoncer ou de se figurer menlalement, les autres tout énoncés et figurés. Partant, ce que nous appelons une idée générale, une vue d'ensemble n'est qu'un nom, non pas le simple son qui vibre dans l'air et ébranle notre oreille ou l'assemblage de lettres qui noircissent le papier et frappent nos yeux, non pas même ces lettres aperçues mentalement, ou ce son mentalement prononcé, mais ce son on ces Leilres doiu'cs, lorsque nous les percevons ou imaginons, d'une propriété double, la propriélv d'éveiller en nous les images des individus qui appartiennent à une certaine classe, et de ces individus seulement, et la propriété de renaître toutes les fois qu'un individu de celle même classe, et seulemetit quand un individu de cette même classe se présente à noire mémoire on l'i notre expérience. »

En résumé, pour Taine, comme pour les autres nominalistes, les universaux sont des images ou des schémes sensibles joints h

des mots; mais Taine complète la théorie nominaliste en disant que, si le mot nous donne l'illusion de Tidée générale, c'est qu'il possède la propriété d'évoquer toujours la même catégorie d'images et de renaître lui-même indéfiniment au contact des images de cette catégorie.

§ 2. — Critique. — Négligeons le nominalisme médiéval, très probablement inexistant, et attachons-nous à la réfutation du nominalisme moderne sous la forme achevée que Hume et surtout H. Taine lui ont donnée.

1. Critique de l'argument de Hume : — On se le rappelle, la conclusion de cet argument est que toute idée générale serait nécessairement contradictoire, comme réunissant en elle-même des notes incompatibles et comme attribuant à son objet des prédicats qui se détruisent. Par exemple l'idée générale de couleur qui n'est ni rouge ni bleue ni verte...

a) Cet argument suppose à tort que l'idée abstraite nie de son objet ce qu'elle ne contient pas dans sa propre compréhension ; lesscolastiquesonten effet depuislongtemps redressé cette erreur, en faisant observer que l'idée se contente de négliger certains aspects de la réalité, mais qu'elle ne les nie pas pour autant : abslrahentium non est mendacium ; l'idée abstraite peut être inadéquate^ elle n'est pas pour cela inexacte ni surtout fausse.

b) Il suppose en second lieu que la conformité de l'idée avec son objet est celle d'une image matérielle par rapport à son modèle. — Rien n'est plus faux, et de cette seconde confusion aussi les scolastiques ont fait justice. La conformité de l'idée à son objet n'a pas lieu in essendo : — l'idée du rouge n'est pas rouge, celle d'un kilomètre n'a pas mille mètres de long — , mais seulement in rcpraesentando. Dès lors quel inconvénient y a-t-il àce qu'une idée qui en elle-même est une entité immatérielle, accident de l'âme spirituelle, représente des objets matériels sous certains de leurs aspects en négligeant les autres? C'est à cela que se réduit la prétendue contradiction signalée par Hume et docilement enregistrée sur sa parole par la lignée des positivistes.

2. Critique de l'argumentation de Taine : — Taine a fort bien vu l'insuffisance de la position de Hume : aux images et aux rno^* qui, selon Hume, constituent exclusivement l'idée générale, il prétend ajouter un « caractère abstrait, substitut de la chose », un « extrait précis et fixe noté par le nom ». Selon lui, nous sommes en possession d'un extrait précis et fixe qui n'est ni une image (même composite), ni la tendance à nommer, ni le nom ; son dernier mot d'explication, nous l'avons vu, c'est que l'acte définitif, parfait, que nous prenons pour une idée n'est que le OTOf, sans doute, mais le mot en tant que doué de la propriété

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