On distingue quatre sortes de doute
a) Le doute pur et simple, que conseille le vulgaire bon sens, tant que l'esprit n'a aucune raison de nier ou d'affirmer.
6) Le doute rp/^éc/u',. qui, après avoir pesé les raisons pour et contre, et trouvant qu'elles se font équilibre, s'abstient de toute conclusion. « C'est une partie de bien juger, dit Bossuet, que de douter quand il faut- — Celui qui juge certain ce qui est certain, et douteux ce qui est douteux, est un bon juge. »
c) Le doute méthodique, qui est une suspension volontaire et provisoire de notre jugement sur une proposition tenue jusque-
'là pour certaine, afin d'en contrôler la certitude en la soumettant à une nouvelle épreuve.
d) Quant au doute universel et systématique des sceptiques, il n'est que la négation de toute certitude et de la raison ellemême.
ART. III. — Ti'opîuiO'n et la probabilité.
§ 1. — Leur nature. — 1. L'opinion est cet état de l'esprit qui af/trmeavec quelque crainte de se tromper . Il est des raisons d'affirmer, mais il est aussi des raisons de nier; celles-là paraissent plus fortes, sans cependant détruire celles-ci : voilà pourquoi j'affirme, mais non sans une certaine appréhension, que l'École appelait formido oppositi.
Il ne faut pas confondre l'opinion avec le soupçon et le préjugé.
L'opinion suppose un jugement, bien que plus ou moins
1,'OPINION KT LA l'HOBABILITl':. 67t
limiele; le soupçon n'est pas un jugement, mais seulement une tendance à juger.
Le prt'jmjr est un jugement pouté sans examen suffisant, et, comme tel, toujours plus ou moins déraisonnable; tandiis que l'opinion sera raisonnable si. tout en aMirmant, elle tient suHisamment compte des raisons quil y aurait de nier (1).
2. La probabilité est cefl.e lumière impa:rfaite sous laqwelle le vrai appai'ait sounent à notre esprit, et (pii détermine en bwc ft'tnt d'opinion. On dit : cela est probable, et voilà mon opinion.
La probabilité est susceptible d'une foule de degrés qui la rapprochent indéfiniment de la certitude, sans la lui faire jamais atteindre; car, quelque faible qu'elle soit, cette crainte de se tromper qui accompagne toujours l'opinion, La rend incompatible avec la véritable certitude.
Ji 2. — Probabilité mathématiqae et probabilité morale.
ï. On appelle probabilité mathémalique celle dans laquelle tous les cas possibles étant de même nature, en nombre délcrmia'é, et connus à l'avance, leur degré de probabilité peut t'tre évalué sons forme de fraction, dont le dénominateur exprime le nombre de toius les cas- possibles, et le numérateur le nombre d^es cas favorables. Soit une urne renfermant 10 boules, dont 8 noires et 2 blanches: la probabilité que je tirerai une boule blanche est exactement 2'10.
Au point de vue mathématique, le doute peut être represeaté par une fraction dont le numérateur serait égal à la moitié du dénominateur, et la certitude par une fraction dont le nmmérateuir serait égal au dénominateur.
C'est ce calcul des probabilités, fondé sur la statistique, qui sert aux compagnies d'assurance pour déterminer les primes à exiger à raison des chances de perte. On sait, par exemple, que sur 200 vaisseaux, 10 en moyenne périssent chaque année, la probabilité de perte pour chaque vaisseau et par an peut donc être évaluée à 1/20, et, par suite, la prime d'assurance à exiger d'un vaisseau seira l/2() de sa valeur.
Toutefois, on comprend que l'appréciation la plus rigoureuse des probabilités ne saurait garantir de l'erreur dans chaque cas particulier; elle ne permet jamais que de fixer une moyenne, d'autant plus exacte qu'elle se répartit sur un plus grand nombre de cas observés.
2, La probabilité morale est celle qui se refuse à toute évalua-
(1) Au sens vulgaire, le pn^jugi- sigrnifle aussi «ne opinion à la foi* irrélU>cii« et lau.sse, à laquelle nous sommes aussi attarhés qu'aox vérilés les plus évitleales. Le préjuge- ainsi enteruUi suppose certaines disposilions personnelles appelées iurruetitions.
lion mathématique, parce que les cliances n'en sont ni toutes connues ni toutes de même nature. C'est ce qui arrive dans les événements qui dépendent plus ou moins du libre arbitre; par exemple, en histoire, en justice, etc.
Ainsi, dans une affaire criminelle, dix témoignages sont favorables à l'accusé et quinze lui sont contraires; on ne saurait en conclure que celui-ci est-^ coupable à une probabilité de 15/25. En pareille matière, il faut peser les probabilités plut(^4 que les compter, et faire la part de chaque inconnue.
ART. IV. — Ii*éTidence et la certitude.
§ 1. — Leur nature. — L'évidence est une qualité de ïobjet, et la certitude un état du sujet. On dit : cela est évident; ^e suis certain parce que cela est évident.
Si Ton dit parfois : cela est certain, c'est au sens figuré, pour dire : cela est de nature à engendrer la certitude dans un esprit, comme on dit : ce travail est curieux, ce spectacle est triste, ce paysage est riant.
1. L'évidence est la pleine clarté avec laquelle le vrai paraît à notre esprit et détermine notre adhésion. Les anciens la définissaient : fulgor quidam veriiatis, mentis assensum rapiens.
2. La certitude est cet état de l'esprit qui affirme sans crainte de se tromper. Les anciens disaient : quies mentis in vero.
De fait, le vrai étant l'objet propre de Tintelligence, tant que celle-ci ne le possède pas, du moins en apparence, elle s'agite, elle est inquiète; mais dès qu'il lui apparaît clairement, elle s'y arrête, elle y adhère, elle s'y repose comme l'aiguille aimantée qui a trouvé son pôle.
En soi, la certitude n'admet pas de degrés. Absolument parlant, on n'est pas plus ou moins certain, et une chose n'est pas plus évidente qu'une autre ; car, pour peu qu'on craigne de se tromper en affi rmant, la certitude disparaît pour faire place à l'opinion. Toutefois, si, au point de vue négatif, et en tant qu'elle exclut simplement le doute, la certitude n'est pas susceptible de degré, considérée positivement, comme adhésion de l'esprit au vrai, elle sera d'autant plus ferme que les raisons d'affirmer sont plus nombreuses, plus puissantes, et que d'ailleurs l'esprit en aura mieux saisi la portée. En ce sens, on peut dire que la certitude comporte autant de degrés que l'intelligence elle-même.
§ 2. — Trois ordres d'évidence et de certitude.
On distingue trois ordres de vérités et, par suite, trois ordres d'évidence et de certitude.
1. II y a la vérité métaphysique, caractérisée par l'inconceva-
ÉVIDENCK ET CERTITUDE. 681
bilité de sa contradictoire; par exempk, le toul est plus r/rand que la partie; 2x2 = 4, etc. Ces vérités étant perçues par la raison, leur évidence et la certitude qu'elles engendrent sont dites rofionnelles ou métaphi/siques.
La certitude métaphysique suppose l'impossibilité absolue du doute, relativement à la vérité qui en est l'objet. En affirmant cette vérité, l'esprit conçoit que sa contradictoire est, non seulement fausse, mais encore absurde, c'est-à-dire que, non seulement elle n'est pas, mais encore ne saurait être, ni même être pensée, absolument parlant.
2. La vérité physique a pour caractère d'être contingente, c'està-dire telle, que l'attribut, tout en convenant au sujet, pourrait ne pas lui convenir; par exemple : le soleil luit; le lion porte une crinière; je souffre. Ces vérités sont perçues par l'expérience; aussi leur évidence et leur certitude sont-elles dites plnjsiqucs ou empiriques.
Le contraire de ces vérités est simplement faux, c'est-à-dire qu'il n'est pas, mais qu'il pourrait être, et en tout cas, qu'il peut être pensé. Ainsi le système de Ptolémée est faux physiquement; car, en affirmant son existence, je contredis sans doute un fait, mais je ne suis pas en contradiction avec moi-même.
3. Enfin il y aies vérités morales, ainsi nommées parce qu'elles relèvent non plus de quelque loi physique ou métaphysique, mais d'une loi morale, c'est-à-dire d'une loi de la nature humaine intelligente et libre; par exemple, que l'homme tend nécessairement au bonheur; qu'il est fait pour la vérité; qu'il est soumis à la loi du devoir, etc. Toutes les vérités historiques, reposant sur cette loi que l'homme est naturellement véridique, et qu'il ne ment pas sans quelque motif d'intérêt ou de passion, sont d'évidence morale et engendrent en nous une certitude morale (1).
Il ne faut donc pas confondre la certitude morale proprement dite, qui exclut toute crainte raisonnable de se tromper, avec ce qu'on appelle vulgairement de ce nom et qui n'est, en fait, qu'une très grande probabilité. Ainsi, nous nous disons moralement certains de la solidité de la maison que nous habitons, de la bonne qualité des aliments que nous prenons, bien que, absolument parlant, le doute soit toujours possible.
(1) Par vérilcs morales on peut entendre, soil lonles les vérités qui se rapportent à rhommc en tant qu'ctrc moral, soil plus pai tirulièremenl les vérités relatives au devoir. En ce second sens, (|ui est le plus ordinaire, elles comprennent, non seule menl toutes les vérités de la morale proprement dite, mais encore les vérités psychologiques et métaphysiques qui en sont le supposé nécessaire, telles que la liherlé et la responsabilité de l'homme, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'Ame et les sanctions de la vie future.
082 Lu<;iQUK.
§ 3. — Évidence médiate et immédiate ; — intriiisèque et extriiisèque.
Si Ton considère i'évidenee, non plus en elle-même et dans sa nature, mais au point de vue de la manière dont on l'obtient, ou distingue :