LA CROYANCE. G
VOUS lie ravie:i ouï. C'est le consentement de vous ù vous- môme, et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire. » Et : « Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, en se soumettant où il faut. Qui ne fait ainsi n'entend pas la force de la raison. » Et encore : « Si on soumet tout à la raison, notre religion n'aura rien de mystérieux et de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule ».
11 nous semble que ces pensées, contradictoires en apparence, se concilient et s'harmonisent, dès que l'on donne aux mots « raison » et « cœur » le sens que Pascal a voulu y mettre. La « raison », pour lui, c'est la raison raisonnante, le raisonnement discursif: et le « cœur » ou encore le « sentiment », signifie chez lui la connaissance totale de l'homme : corps et àme, raison et sensibilité, avec les dispositions de la volonté et surtout ce quelque chose d'immédiat et d'intuitif qui est essentiel à Vintelligence et que nous lui avons formellement reconnu plus haut (p. 675). Témoin cette pensée : « Nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore parle cteur; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c'est en vain que le raisonnement qui n'y a point de part, essaie de les combattre... Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie... les principes se sentent, les propositions se concluent; et le tout avec certitude, qtioique par difïërentes voies ».
Note II. — L' « illative sensé » de Newman. — Un mode d'adhésion certaine apparenté à la croyance et fort proche du « cœur » de Pascal est Villative sensé de Newman. Laissons Newman lui-même nous en détailler les principaux caractères :
« L'àme pensante, dit-il dans sa « Grammar of assent » est plus diverse et plus vigoureuse qu'aucune de ses œuvres, y compris le langage. La marge que je montrais tantôt entre une argumentation verbale et une conclusion concrète, c'est l'action subtile et pénétrante de l'âme pensante qui la remplit. Elle détermine, ce qu'aucune science ne pourrait faire, quelle est la limite des probabilités convergentes (1), et quelles preuves suffisent. Le pouvoir de juger en dernier ressort entre l'erreur et la vérité est ce que j'appelle illative sensé. C'est une faculté d'entrer avec une justesse instinctive dans les principes, les doctrines et les faits, de discerner promptement quelle conclusion — nécessaire ou seulement convenable — s'en dégage... C'est l'intime compréhen-
(1) Cela ne signilie pas qu'une somme de pmbaliililés puisse faire une cerlilude; la convergence des probal)iiit{?s ajoute uTie raison nouvelle rjui transforme oes probabilités en évidence, lors(iu'il apparaît clairement (|ne la t-aison su//isanlc de leur convcrgenoc ne peut Otre tjue la vérité objective de la chose probable.
siond'un bloc de données intellectuelles ». Après celte description de r « illative sensé » qui rappelle ce que Pascal disait de « l'esprit de finesse » (voir p. 568), Newman continue : <' Comme les côtés d'un polygone régulier inscrit dans un cercle, tendent à ce cercle comme limite, sans jamais atteindre cette limite, ainsi la conclusion prévue d'un raisonnement en matière concrète n'est jamais atteinte ».
Ces derniers mots portent la trace de la défaveur injuste où Newman tenait la raison raisonnante; mais il dit vrai lorsqu'il ajoute : « De mille façons, une âme formée par l'expérience arrive à deviner sûrement l'absolue vérité d'une conclusion que les meilleurs raisonnements ne montraient que souverainement probable ». C'est 1' « illative sensé » qui change en certitude les probabilités de la raison raisonnante. « Il n'exclut pas, il supplémenle la logique... On l'appelle souvent le judicium prudentis viri; et si, en dehors des sciences abstraites, toute preuve comporte une dose de prudence, c'est donc que la preuve est quelque chose de personnel. »
Newman accumule les exemples :
a Nous serions indignés ou amusés à la nouvelle que notre ami intime nous trahit, et nous pouvons parfois sans hésitation aucune, accuser certaines gens dhostilité ou d'injustice à notre égard. Nous pouvons avoir une conviction consciente, inamissible, de ce fait que nous avons été méchants pour d'autres et qu'ils l'ont senti... »
Et il conclut :
« De toutes ces vérités nous avons une possession ferme, nullement hésitante, sans nous sentir coupables de ne pas aimer la vérité pour elle-même, sous couleur que nous ne les 'atteignons pas à travers une série de propositions évidentes. »
« ^assentiment donné à des raisonnements non démonstratifs est un acte trop généralement reçu pour être irrationnel, à moins de déclarer la nature humaine irrationnelle ; un acte trop familier aux esprits prudents et lucides pour être une infirmité ou une extravagance. »
APPENDICE 1 Ija logique affectÎTe.
L'expression •• logique affective » peut avoir deux sens : un sens pluintellectoel et un sens exclusivement affectif.
I Premier sens. — Il arrive souvent dans les changements de conviction, dans les conversions religieuses notamment, que l'àrae passe d'un état de'certitude à la certitude opposée, sous l'empire d'un ensemble extrê-
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momont riohi' ot coniploxc do faits psychologiques dans losquols la vie intolloctuollo. riiinuonce do la raison ost loin d'être seule à s'exercer. Dans ces changements de conviction, — sans parler de la grâce, toujours sous-entendue, quand il s'agit de conversion, — les faits de l'ordre aflcctif ont leur part d'action et ils ne l'ont pas au hasard, mais ils se coordonnent, ils naissent les uns des autres, se commandent les uns les autres dans une direction déterminée. Cette influence d'une série spontanément ordonnée de faits affectifs sur la production d'une certitude nouvelle mérite le nom de logique affective. Des états de conscience alïectifs y remplissent avec succès le rôle que joueraient normalement des jugements et des raisonnements formels, et ils le remplissent d'autant plus sûrement que, dans le plan où ils se meuvent, ils sont moins exposés à des réactions de la raison raisonnante.
La logique atïective procède par associations de toutes sortes sous la direction subconsciento de la loi d'intérêt. Comme la logique formelle, elle est indifférente à la vérité et à l'erreur. Elle dévelojipe ine.xorablement, suivant ses lois à elle, les données qui lui sont livrées : les pires sophismes, les préjugés les plus étranges, les conclusions les plus fausses et les plus injustes pourront en résulter aussi régulièrement que les inventions géniales elles plus saines appréciations morales.
II. — Second sens. — Outre cette aptitude des états affectifs à produire la certitude, il est une autre sorte d'influence qu'ils exercent les uns sur les autres dansleur propre domaine. Etant donné tel ensemble émotif dans une conscience et tel événement psychologique nouveau, quel doit être, au second temps, le nouvel état affectif de cette conscience?
Tout ce que nous avons dit des lois fondamentales de la vie affective nous autorise à penser que cette évolution spontanée ne se sera pas faite au hasard : la loi d'association, la loi d'intérêt, la loi de relativité auront conduit le courant de la conscience dans telle direction plutôt que dans telle autre et l'état actuel n'est que la résultante ou la conclusion de l'ensemble infiniment complexe de ses antécédents.
Nous ne parlons pas ici des modifications ajjportées dans ce mouvement par l'intervention du libre arbitre, mais seulement de ce mouvement tel qu'il seraitsi on l'abandonnait àlui-mêmo. Il est tel d'ailleurs, en réalité, pendant de longues périodes d'activité plus ou moins m-ttement consciente, après lesquelles SOS résultats se manifestent à la coniiCience distincte et mettent le libre arbitre en présence d'un fait accompli, qu'il doit accepter ou réprouver, mais dont il est bien forcé de tenir compte.
L'art du romancier ou du dramaturge consiste par-dessus tout dans la connaissance sûre et délicate de la logique affective entendue dans ce second sens. Le développement d'un caractère, la genèse et le progrès d'une passion, l'intérêt tragique des situations en sont des applications.
APPENDICE II Convaincre et permiader.
I. Par conviction on entend cet état di< l'intelligence qui adiière pleinement à ce qu'elle estime la vérité. La persuasion est l'état d'une volonté fermement résolue à agir conformément au vrai per<^u par l'intelligence.
Convaincre ost donc une œuvre de pure logique. On convainc un esprit en faisant «'lairemcnt briller à ses yeux la vérité. A ceteffot, on explique ce qui est obscur, on définit ce qui est confus, on démontre ce qui n'est pas évident. Persuader est une tâche plus complexe et i)lus ardue. Après avoir fait la lumière dans l'esprit, il faut encore amener la volonté à y conformer
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ses actes; car, quoi que dise Descartes, il ne suffit pas toujours '« de bien juger pour birn faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout de son mieux ». I/expérienco prouve, au contraire, que la conviction n'entraîne pas toujours la persuasion et qu'on peut connaître son devoir sans être résolu à le pratiquer. Video meliora proboque,, détériora sequor, disait Ovide.
2. Ce désaccord, si fréquent, hélas! entre l'intelligence et la volonté, est facile à expliquer. L'intelligence étant une facult<i nécessaire, adhère fatalement à la vérité évidente, tandis que la volonté est une faculté libre qui peut à son gré se soumettre ou résister au \Tai et au bien connus. Or, il est des vérités démontri'^es qui nous déplaisent, qui blessent notre moUcîsse ou contrarient nos intérêts et contre lesquelles nous sommes naturellement portés à nous insurger.
La vanité, la paresse, l'égoîsme, la passion en un mot, tels sont les obstacles qui s'interposent entre la vérité et nous et qu'il faut d'abord écarter avant d'être vraiment persuadé.
Ici la logique est impuissante ; sa lumière froide éclaire l'esprit sans échauffer la volonté ; il j' faut le concours de l'éloquence, entendue au sens le plus large du mot ; elle seule est à la liauteur d'une pareille tâche. Pour y réussir, elle parle à l'imagination et au cœur; elle émeut la sensibilité, elle en appelle aux passions généreuses pour faire échec aux plus basses; elle exhorte, elle adjure, elle cite les autorités qui imposent, les exemples qui entraînent; bref, elle s'adresse a l'homme tout entier afin de le décider à mettre sa conduite d'accord avec ses convictions.
3. Il résulte de là, que le concours de l'éloquence est d'autant plus nécessaire que la vérité démontrée entraîne pour nous des obligations plus pénibles à la nature, ainsi qu'il arrive dans certaines questions de pratique morale et religieuse. Au contraire, dans les sciences abstraites et purement spéculatives qui ne visent qu'à com'aincre et à éclairer l'esprit, telles que la géométrie, l'astronomie, la physique, etc., la logique suffit; la persuasion et l'éloquence n'ont pas de raison d'être. En pareil cas, tout élan du cœur, tout appel à la sensibilité seraient superflus autant que ridicules.
11 s'ensuit encore que, si la con^^ction n'entraîne pa*? toujours la persuasion, celle-ci, du moins quand elle est raisonnable, suppose toujours une certaine conviction : une action n'étant raisonnable qu'autant qu'elle prend pour guides et pour motifs la justice et la vérité. Voilà pourquoi, si l'éloquence est l'auxiliaire naturel de la logique, jamais elle ne doit aborder sa tàdie que celle-ci n'ait accompli la sienne. A plus forte raison trahirait-elle indignement son mandat si, au lieu de se faire le champion de la vérité, elle abusait de sa puissance pour devenir la complice des passions et persuader l'erreur et l'injustice.
4. L'influence néfaste de la passion ne se borne pas à mettre le désaccord entre la volonté et l'esprit quand il s'agit du bien à faire; parfois aussi elle détermine entre ces deux facultés une entente coupable, une véritable complicité, qui fait que l'esprit accepte et approuve lâchement le mal que la volonté est décidée à commettre.
Comment expliquer ce renversement des rôles? Comment se fait-il qu'au lieu de se laisser persuader par l'esprit, la volonté réussisse souvent à convaincre celui-ci, ou plutôt à le séduire par l'erreur et le sophisme? D'où vient que nous puissions être tout à la fois si inconséquents pour le bien et si logiques pour le mal?
C'est que, en dépit de ses désordres et de ses faiblesses, l'homme est toujours raisonnaVjle par nature; de là le besoin qu'il éprouve de rester conséquent avec lui-mèrnc et d'accorder ce qu'il fait avec ce qu'il croit. Voilà pourquoi» si ce n'est pas la vérité dont il est convaincu qui persuade sa volonté et inspire ses actes, tôt ou tard ce seront ses actions perverses qui finiront par
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égarer son osprit ot fïuussor ses jtigonieuts. Et voilà conimi^t, par un retour fal;il, cot accord que nous n'avons pas su maintenir entre l'esprit et la volonié sur le terrain du bien et du devoir, tend à se rétablir, malgré nous ot pour notre malheur, sur le terrain du mal.
Concluons que notre plus grand ennemi c'est la passion qui nous aveugle et qui nous perd; que notre premier devoir est de la combattre en luttant contre cet amour désordonné de nous-mêmes qui nous empêche d'aimer la vérité comme elle le mérite, et d'être persuadés après avoir été convaincus.
CHAPITRK V