L'ERREUR
ART. I. — Xature île l'erreur.
1. Si le vrai peut se définir ce qui est ; si tout ce qui existe est onlologiquement vrai, il s'ensuit que le faux ne saurait exister en soi et objectivement, mais seulement sous forme logique, c'està-dire dans une intelligence bornée et faillible, qui ne réussit pas à conformer ses jugements avec ce qui est : c'est Verreur.
Nous avons défini la vérité logique : la conformité de notre jugement avec ce qui est; nous pouvons définir Terreur : la non-conformité de notre jugement avec ce qui est. — Dire que ce qui n'est pas, est, ou que ce qui est, n'est pas, voilà l'erreur, dit Aristote.
2. On voit la différence qui existe entre ignorer et se tromper. L'ignorance est une limitation de la vérité, tandis que l'erreur
en est la négation formelle. Celui qui ignore, comme celui qui se trompe, ne sait point; mais celui-ci ne sait pas et croit savoir. Non seulement il se représente les choses autrement qu'elles sont, il se représente encore ce qui n'est pas comme étant.
L'erreur est donc une ignorance compliquée d'une illusion ou si l'on veut, une ignorance qui s'ignore. Une ignorance qui aurait conscience d'elle-même serait le plus sûr préservatif de l'erreur : au contraire, s'imaginer savoir quand on ne sait pas, est la pire des ignorances et le plus grand obstacle à la science, car on ne cherche pas ce qu'on croit posséder.
« Je suis plus sage que cet homme, disait Socrate en parlant d'un sophiste, car il peut bien se faire que ni lui ni moi ne sachions rien de fort merveilleux ; mais il y a cette différence que lui croit savoir quoiqu'il ne sache rien, et que moi, si je ne sais rien, je ne crois pas non plus savoir » (Platon, Apologie de Socrate),
3. 11 faut aussi distinguer Ycrreur et le prcjugr. Nous l'avons dit, le préjugé est un jugement porté sans examen suffisant. Toute erreur est donc nécessairement préjugé; mais tout préjugé n'est
pas nécessairement erreur; car on peut tomber juste en préjugeant.
AKT. II. — Classification historiiine de» erreurs.
1 . Descaries, dans ses Pnncipes, classe les erreurs d'après leurs causes. Il distingue :
a) Les préjugés d'enfance et la difficulté de nous en défaire; par exemple, croire à l'objectivité du froid, du chaud, des ténèbres, etc.
b) La confusion des idées, qui résulte de la fatigue de l'esprit à contempler des choses purement intellectuelles.
c) Enfin, les erreurs qui naissent des abus de langage.
2. Bacon désigne les erreurs sous le nom d'idoles ou de fantômes (êïèwXa); il y voit de vains simulacres, qui font illusion à l'esprit et usurpent les hommages qui ne sont dus qu'à la vérité. 11 en distingue quatre sortes :
a) Idola tribus, ou préjugés de race. Ce sont les erreurs communes au genre humain tout entier. Elles proviennent de la faiblesse native de notre intelligence, de Timperfection de nos sens, des illusions de l'imagination, etc.
b) Idola specus, ou préjugés personnels. Ce sont les erreurs qui viennent du tempérament intellectuel et moral de chaque individu, delà précipitation, de la présomption, delà négligence, etc. Bacon se représente chaque homme comme dans une caverne, du fond de laquelle il voit et juge toutes choses (cf. Platon, République, VU).
c) Idola fori, ou jjréjugés populaires qui courent les rues et les places publiques : tels sont les faux dictons, les métaphores décevantes, les abstractions réalisées, etc.
d) Idola thealri, ou préjugés d'école. Ce sont les erreurs qui proviennent des faux systèmes philosophiques, de l'esprit de corps ou de parti. Bacon compare ici les diverses écoles à autant de théâtres en plein vent, qui donnent des représentations (fabulœ) pour attirer les spectateurs et se gagner des partisans.
3. Malebranche s'étend longuement sur Terreur, ses causes et ses remèdes dans son ouvrage intitulé : Recherche de la vérité.
D'après lui, toutes nos facultés étant susceptibles de nous tromper, l'erreur peut naturellement se diviser d'après elles en cinq catégories, qui font l'objet des cinq premiers livres de son ouvrage : erreurs des sens, de l'imagination, de Y enlendemeyit 'pnr , des inclinations et des passions. Le sixième livre est consacré à la méthode qui doit nous conduire à la vérité.
Toutefois, il faut remarquer que, pour Malebranche, toute erreur a sa cause dernière dans la volonté.
L KRRELR. ^'J?
AKT. III. — C'iasxifioatioii raUoniielle des erreur».
1. Kl d'abord, il est inexact de dire, avec Malebranche, que nos facultés nous trompent. Elles peuvent bien être pour nous des occmions, elles ne sont pas proprement des causes d'erreur. Elles ne se trompent pas; elles ne nous trompent même pas ; c'est nous qui nous trompons en en usant mal; et il est facile de le comprendre.
Toute erreur consistant essentiellement dans une affirmation contraire à la vérité, et l'esprit étant seul capable de juger et d'affirmer, il s'ensuit que seul aussi il est susceptible de se tromper. Quant aux sens, ils ne font que lui fournir les éléments qu'il devraconlrùler et interpréter d'une manière conforme à la réalité. On peut donc dire qu'il n'y a d'erreur que dans le jugement, et que toute erreur se formule nécessairement sous forme de jugement.
2. Bien plus, quand on remonte à son origine, on constate que tout jugement erroné -est discursif, et que l'erreur ne s'y glisse qu'à la faveur d'un raisonnement explicite ou implicite, dont il est la conclusion. En effet:
a) Les prétendues erreurs des sens proviennent en réalité d'une interprétation défectueuse de leurs données, de ces inductions illégitimes qui, aux perceptions primitives, nous font mélanger imprudemment certains éléments étrangers, résultat de l'habitude, de l'association ou de l'imagination.
b) Les opinions fausses, les erreurs toutes formulées que nous admettons sans contrôle, proviennent d'une critique insuffisante des témoignages.
c) Le langage lui-même, avec ses équivoques et ses termes ambigus, n'engendre Terreur qu'en nous faisant tomber dans quelque sophisme verbal, tel que le passage du sens composé au sens divisé, etc.
3. Concluons que, si toute erreur est formulée par un jugement, en réalité, elle provient toujours de quelque raisonnement illégitime, c'est-à-dire d'un sophisme; et qu'en somme, il n'y a en nous qu'une seule opération génératrice d'erreur, le raisonnement.
Or, en fait d'erreur, la logique n'ayant à se préoccuper que de la manière dont on y tombe, afin d'indiquer les moyens de l'éviter, il résulte que la classification rationnelle et logique des erreurs consiste à les ranger d'après les sophismcs^ ou raisonnements faux qui y donnent lieu (1).
(1) On dislii)j,'uc souvent le paralogisme du soj)liisine; en co. cas, le paralogisme signifie une erreur de raisonnement commise de bonne foi, et le si)i)lii8me un raisonnement défectueux fait avec intention de tromper. I.a logique, ne s'occupant pas des internions, n'a aucune raison de distinguer deux op('rations identi(|ucs en ellesmêmes ; aussi emploie l-erie indifféremment les deux termes.
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ART. IV. — Iac» 5t»phiMnieH.
Nous Favons dit aa début de la Logique, on peut tomber dans l'erreur de deux manières : en raisonnant mal sur des donaées justes, et en raisonnant bien sur des données fausses. De là deux classes de sophismes :
a) Les sophismes formels, qui résultent d'un vice de forme dans le raisonnement, autrement dit d'un défaut de conséquence, dû à Finfraction de quelque règle de la logique form.elle;
h) Les sophismes matériels, qui résultent d'un défaut dans la matière du raisonnement, c'est-à-dire de quelque fausse proposition, due à l'infraction des règles de la logique appliquée.
§ 1. — Sophismes formels.
1° Ils peuvent résulter dune infractioji aux règles de la déduction immédiate :
a) Sophismes d'opposition. Par exemple, conclure de la fausseté d'une proposition à la vérité de la proposition contraire. Il est faux que tout homme soit vertueux : j'en conclus à tort que nul homme n'est vertueux (1).
b] Sophismes de conversion, comme serait de convertir simplement une proposition générale, et de conclure de sa vérité à la vérité de sa réciproque. Exemple : Tous les hommes sont mortels, donc tous les mortels sont hommes.
2° Ils résultent encore d'une fausse déduction médiate, c'est-àdire de quelque infraction aux règles du syllogisme. Tels sont :
a) L'ambiguïté des termes, qui expose à prendre un même mot en deux sens différents, et par suite, à introduire quatre termes dans le syllogisme.
'b) Passer du sens composé au sens divisé, ou inversement. Ce sophisme consiste à conclure que deux qualités ne peuvent exister successivement dans un même -objet, de ce fait qu'ils ne peuvent y exister simultanément. Par exemple : une porte ouverte est nécessairement ouverte; or, ce qui est nécessairement ouvert ne peut être fermé : donc une porte ouverte ne peut être fermée.
Ou inversement, à conclure que deux accidents peuvent coexister dans le même objet, parce qu'ils peuvent s'y succéder. Ainsi, il est possible qu'un homme assis marche; j'en conclus à la possi-
(1) « Il n'y a presque rien, dit Port-Royal, qui fasse faire tant de faux raisonnements que le défaut d'attention à cette règle. Ce qui trompe, c'est qu'il y a souvent des termes qui paraissent tellement opposés, qu'ils semblent ne point souffrir de milieu et qui ne laissent pas d'en avoir. Ainsi, enti'e ignorant et savant, il y a une certaine médiocrité qui tire un homme du rang des ignorants et qui ne le met pas encore au rang des savants; entre vicieux et vertueux, il y a aussi un certain état dont on peut dire ce que Tacite disait de Galba : Magis extra vitia quam cum virtulibus, etc. »
LES SOl'IlT.sMES. 699
bililôqu'»/) homme marclu: assis. — On passerait encore du sens divisé au sens composé en concluant que deux ou plusieurs chovses réunies ne produiront pas un certain résultat, parce que, prises séparément, elles en sont incapables. Exemple : un malade se dit : Ai cr sj/niptôme, ni cet autre, )ii ce troisième etc., ne prouve que ma maladie soit mortelle; donc, tous ces symptômes réunis ne le prouvent pas davantage.
c) Ne pas prendre le moyen terme au moins une fois dans toute son extension. Par exemple : Les poissons vivent dans Veau ; or les haleines vivent dans l'eau: donc les haleines sont des poissons.
Ei> ainsi de toutes les autres règles du syllogisme.
§ 2. — Sophîsmes matériels (1).
Ces sophismes consistent dans la violation de quelqu'une des règles relatives aux procédés des diverses méthodes.
i. Sophismes se rapportant à la méthode dèductive :
a) Partir d'une définition inexacte ou d'une division incomplète.
h) Faire usage de faux axiomes.
c) Violer quelque règle de la démonstration,, comme serait :
a) Vignorancc de la question [ignoratio elenchi). Ce sophisme consiste à prouver autre chose que ce qui est en question. Ainsi fait un avocat qui, pour défendre son client prévenu de faux en écritures publiques, s'appliq^ue à démontrer qu'il est bon fils, bon père, bon époux, etc.
P) La pétition de principe [petitio principii], qui consiste à prendre pour accordé ce qu'il faudrait démontrer; à supposer vrai ce qui est précisément en question; comme ce médecin qui soutenait que le choléra est nécessairement mortel, et quand on lui opposait tel cas de choléra qui n'avait pas eu de dénouement fatal : cela prouve simplement, répondait-il, que ce n'était pas le vrai choléra.
y) Le cercle vicieux on diallèlc. Ce sophisme qui revient à une double pétition de principe, consiste à démontrer l'une par l'autre deux propositions qui ont également besoin de preuves. Ainsi, prouver l'existence de Dieu au moyen de la raison, et prouver la légitimité de la raison parce que Dieu, qui nous la donnée, n'a pu en faire un instrument d'erreur, est un cercle vicieux.
Une faute analogue consisterait à définir deux termes l'un par l'autre, comme il arrive quand on fait entrer le mot à définir dans la définition.
,1) Cette sccoiule source d'erreurs est tri^s fôconde: car, selon la romarquc de Portlloyal, • la plupart des erreurs des hommes vient moins do re tpi'ils raisonnent mal en partant de principes vrais, qne de ce qu'ils raisonnent l>ien en parlant de juge nients inexacts ou de principes (aux ».