CHAI>1TRE VI
LES CAtîSES DE L'ERREUR ART. L — Causes logiques et causes morales d'erreur.
Nous l'avons dit, rechercher la vérité est la loi de lesprit humain, et la contempler, sa jouissance; comment expliquer dès lors qu'il puisse admettre TerreuT qui en est la négation?
§ 1. — Causes logiques. — Notons d'abord qu'il est des caus€s logiques d'erreur, ainsi nommées parce qu'elles proviennent de la /aiblesse native de notre intelligence. De fait, notre intelligence bornée est naturellement sujette à plusieurs imperfections qui lui rendent souvent très difficile la découverte de la yérité. Tels sont, par exemple, son manque de pénétration et de pers"picacité pour démêler ce qui est obscur ou compliqué; l'impuissance où elle est de soutenir longtemps son attentipn sur un même objet sans tomber dans la distraction et la divagation; le défaut de mémoire qui fait qu'elle apprend difficilement, qu'elle retient confusément, qu'elle oublie promptement : autant de causes logiques de l'erreur.
Toutefois l'imperfection de notre intelligence ne saurait être la raison pleinement suffisante de l'erreur.
1. En effet l'erreur consiste à affirmer que ce qui est n'est pas, ou que ce qui n'est pas est; or la faiblesse de l'intelligence peut bien empêcher de voir ce qui est, elle ne saurait faire voir ce qui n'est pas; elle suffit à expliquer l'ignorance qui, ne voyant pas,
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n'aflirme pas, mais non à expliquer Terreur, qui aftirme autre chose que ce qui est.
i. D'autre part, l'intelligence est une faculté nécessaire, c'està-dire une faculté qui, en face de l'évidence, adhère nécessairement au vrai, et qui, en l'absence de lévidence, reste nécessairement en suspens. Si donc nous n'avions d'autre faculté que l'intelligenoe, quelque imparfaite qu'on la suppose, nous ne nous tromperions jamais. Car, « ou l'esprit verra clair, dit Bossuet, et ce qu'il verra sera certain; ou il ne verra pas clair, et il tiendra pour certain qu'il doit douter, jusqu'à ce que la lumière apparaisse ».
Or l'erreur est un jugement porté en dehors de l'évidence; il faut donc que l'esprit ait subi quelque influence étrangère. Cette influence ne peut venir que de la volonté mue par les passions, autrement dit, de certaines causes moraks.
§ 2. — Causes morales. — Les causes morales d'erreur sont :
a) La vanilc, qui nous porte à faire trop de cas de nos propres lumières. Superbia cœcitalis mater et filia :
b) Vinlérét, qui nous pousse aux solutions avantageuses;
c) La paresse, qui recule devant les labeurs de l'étude, par crainte de la fatigue.
« La cause du mal juger, dit Bossuet, c'est l'inconsidération, qu'on appelle autrement la précipitation. Précipiter son jugement, c'est juger avant d'avoir connu; cela nous arrive par orgueil, ou par impatience, ou par prévention. »
— On objectera que la passion est un moyen de se mentir à soimême, plutôt que de se tromper; une manière de fermer les yeux à la vérité, plutôt que de croire à l'erreur. Sans doute, mais il ne faut pas oublier que notre esprit est solidaire de nos passions au point qu'elles le faussent, à moins qu'il ne les redresse.
De fait, l'homme est essentiellement raisonnable, et comme tel, il éprouve un impérieux besoin d'être conséquent avec lui-mime, d'accorder ce qu'il fait avec ce qu'il croit; cl, plutôt que de vivre en contradiction avec lui-même, tôt ou tard il en vient à excuser, à justifier, à glorifier ses plus graves désordres. Montaigne l'a dit : Ne pouvant (ne voulant) pratiquer nus maximes, nous cherchons à maximer nos pratiques. Et La Rochefoucauld : « On tire vanité des défauts dont on ne veut pas se corriger. »
§ 3. — Leur influeace conjuguée. — 1. Les causes logiques et les causes morales n'agissent pas séparément sur l'esprit, en sorte que certaines erreurs seraient attribuables aux premières et d'autres aux secondes. Ces deux ordres de causes agissent toujours de concert, et toute erreur suppose à la fois et un
manque de perspicacité dans l'intelligence et un manque de rectitude dans la volonté.
Sans doute, la cause immédiate consiste toujours en quelque infraction aux lois de la pensée ou de la méthode; car, avec les plus mauvaises intentions du monde, si nous observions toutes les règles delà logique, nous ne nous tromperions pas; mais, en fait, la cause médiate et profonde de l'erreur est nécessairement d'ordre moral; car, encore une fois, ce qui nous porte à violer la logique, c'est quelque suggestion de l'intérêt, de la vanité ou de la paresse (1). Comme le remarque Stuart Mill, « les causes morales des opinions, quoique les plus puissantes de toutes chez la plupart des hommes, ne sont que des causes éloignées : elles n'agissent pas directement, mais seulement par l'intermédiaire des causes intellectuelles ».
On aurait donc tort d'attribuer certaines erreurs à des causes logiques, et certaines autres à des causes morales, et de diviser les erreurs, comme le fait Port-Royal, en sophismes de Vcsprit et en sophismes de passion.
2. En résumé, toute la question des causes de Terreur peut se ramener aux trois propositions suivantes :
a) Nous ne trouvons pas la vérité, parce que nous ne la cherchons pas sérieusement ;
b'i Nous ne la cherchons pas, parce que nous ne l'aimons pas assez ;
c) Nous ne l'aimons pas assez, parce que nous nous aimons plus qu'elle, parce que nous lui préférons notre réputation, notre vanité, notre avantage, nos aises. Otons-nous de devant la vérité, si nous voulons qu'elle règne.
3. Cette influence du cœur sur l'esprit a été remarquée par tous les moralistes. L'esprit est souvent la dupe du cœur (La Rochefoucauld). — Le cœur fait des contes à l'esprit qui les croit {ios. de Maistre). — La passion est un merveilleux instrument à nous crever les yeux... C'est Vorgueil qui jette Vhomme à quartier des voies communes, qui lui fait embrasser les nouvelletez, et aimer mieux être... régent et précepteur d'erreur et de mensonge que d'être disciple en Veschole de vérité (Montaigne).
Et chacun croit fort aisément Ce qu'il craint ou ce qu'il désire.
La Fontaine {le Loup et le Renard).
(1) Leibuizne craignait pas de dire que,- si la géométrie s'opposait autant à nos passions et à nos intérêts personnels que la morale, nous ne la contesterions guère moins, malgré toutes les démonstrations d'Êucliile et d'Archimède ».
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âKT. II- — Deux théories incomplètes.
^.e^enesp de ■. orceuin a pas toujours été exactement comprise. LesMns n'ont, vjulu y reconnaître que des causes logiques, les autres ont exagéré Je rôle des causes morales. î
l rhéories intellectualistes. — 1 . D'après Platon la fai-
bl.^.^i«e de noire intelUgence suffit à expliquer toutes nos erreurs. On sait du reste queî^. défaut général de la philosophie platonicienne est précisément de méconnaître le rôle du libre arbitre, pour ne voir dans toutes nos actions d'autre influence que celle de l'entendomenl et des idées.
— La faiblesse de l'intelligence suffit à expliquer l'ignorance mais non Terreur; elle rend compte du défaut d'évidence; reste à expliquer pourquoi nous jugeons en dehors de l'évidence.
La conséquence de cotte théorie est d'absoudre toutes nos erreurs; car l'intelligence, étant une faculté nécessaire ne saurait être responsable de ses jugements quels qu'ils soient.
2. Spinoza lui aussi, ne veut admettre que les causes logiques, maisc'estlà une conséquence de sa manière de concevoir l'erreur.
D'après lui, « ce n'est rien de positif qui fait la fausseté des idées; l'erreur n'est en somme qu'une vérité incomplète, à peu près comme le crépuscule est une lumière incomplète ». Or l'esprit humain étant imparfait, ses idées sont nécessairement inadéquates et ses jugements incomplets, c'est-à-dire tous plus ou moins mélangés d'erreur.
— C'est là confondre l'erreur avec l'ignorance, et même supprimer toute distinction essentielle entre l'erreur et la vérité. Dans cette théorie, la vérité n'est plus qu'une moindre erreur, et l'erreur, une moindre vérité, et tout jugement se trouve être à la fois vrai et faux : vrai en tant qu'il représente les choses, faux en tant qu'il les représente incomplètement.
Non, l'erreur n'est pas une simple limitation de la vérité; elle en est la négation positive, et l'affirmation d'une vérité partielle ne devient une erreur qu'autant qu'on la donne comme vérité totale, ou qu'on nie la vérité partielle qu'on ignore.
i; 2. — Théories volontaristes. — D'autres philosophes avec Descartes, Maleiiuanciie et dans une certaine mesure, Rexouvieh et les néo-criticistes, exagèrent le rôle de la volonté dans la genèse de l'erreur (1). A les entendre, c'est la volonté qui juge; l'intelligence se borne à percevoir les idées. Affirmer, nier, doute)-
(i) Relire ce que nous avons dit plus haut (p. 089), de riniluonce delà volonté sur le jugement et la croyance.
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sont des formes de la volonté, dit Descartes. Or, si la volonté es i déterminée à juger conformément à la clarté et à l'i^videitc absolue des idées, elle reste libre de se prononcer comme il lui plaît, dès que celles-ci sont obscures ou confuses.
— C'est là intervertir les rôles. Sans doute, il ^aut qdra« . ■ .• . certaine action de la volonté sur rintelligenee . mais, ce qui lU ,• • en nous, c'est proprement l'intelligence et non ia volonté ; au: < ment toute erreur serait libre et par là même coupable , elle s • l un véritable mensonge que l'esprit se ferait à lui-mêmp (t).
Descartes a beau dire qu'il n'y a pas de faute sans irntoatir.n que oc personne n'a l'intention de se tromper », la difficulté r, >t<. entière; car, si c'est la volonté qui juge, et si elle est '.A' ■ libre de se prononcer comme il lui plaît dès que l. f . idées n'est pas complète, c'est elle aussi qui doit porter »ouur i.; responsabilité de ses affirmations. L'erreur est sa faute comoiela vérité est son mérite, et la logique n'est plus que cette partie de la morale qui traite des devoirs de la volonté envers ^le vrai
Concluons qu'il faut admettre des causes logiques et dc3 caiiCi morales d'erreur ; qu'absoudre toutes nos eireiiss est aussi injuste que les condamner toutes, et que, si ia logi^jue a des rapports étroits avec la morale, en aucua cas elle ne saurait se confondre avec elle.
ART. III. — liferireui* et la bonne foi.
1. S'il est des ignorances nécessaires et invincibles, par cela seul que la vérité est infinie et notre intelligence bornée, absolument parlant, il ne saurait y avoir d'erreur abs^olum^nt nécessaire; car, nous l'avons dit, l'intelligence ne peut être nécessitée que par le vrai évident.
2. Toutefois, il ne s'ensuit pas que toute erreur soit covpable et que la bonne foi ne soit qu'une illusion. Car, si, en théorie et absolument, il n'est pas d'erreur nécessaire, en pratique il en existe plusieuars qui sont moralement inévitables et par suite, excusables.
a) Notons d'abord qu'une erreur n'est coupable qu'autant quenous sommes avertis de ses conséquences probables, et qu'il était en notre pouvoir de l'éviter. Or, nombre d'erreurs, dues à la précipitation ou à l'inadvertance, manquent précisément de l'intention et de l'attention nécessaires.
b) Puis,, si, en dernière analyse, toute erreur est imputable à la volonté, n'oublions pas que la nécessité est plus forte que la
()).0n peut bien mentir à autrui; en aucun cas on ne saurait se mentir à soi-même. Se tromper volontairement serait réaliser cette opération coatradictoive de «roire qu'une chose est vraie tout en sacliant qu'elle est fausse.
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volonti', et que, selon lenml personne n'est tenu de
faire l' impossible ni de s'abstenir du necesstr.ire. 3. Kb Gonséquence, si la questio i es! complexe et que nous lyons pa^ les moyens suffisants pout- ■nirvenir à l'évidence; si, utre par', quelque nécessité de notre vie physique, morale ou gieuse nous met en demeiirp de prendre une décision imraéte, et qu'après avoir fait notre possible, nous nous arrêtons parti qui nous parait le plus probable, il fuut bien reconnaître ' notre errenr sera excusable.
1 elles sont précisément les conditions delà bonne foi; car alors, inême en nous trompant, nous sommes toujours dirigés par l'ftffiour du vrai et dans la disposition de l'embrasser autant qu'il est en notre pouvoir.
Comme le reomarque Leibniz, « le soin de noire vie et de nos plus grands intérêts ne saurait souiTrir de délai, et il est ahsolument nécessaire qae notre jugement se détermine sur des articles où nous ne sommes pas capables d'arriver à un* conaaissance certaine » {.\aieoeaux Esxfais^ liv. IV).