Le Néocriticisme
ii I. — Exposé. — 1. La conclusion de Kant dans sa théorie des formes subjectives, nous l'avons vu, c'est que le sujet pensant, se trouvant inexorablement enfermé en lui-même, est radicalement incapable d'atteindre les objets extérieurs tels qu'ils sont en euxmêmes. Impossible dès lors de juger de l'accord entre deux termes dont l'un nous est inconnu. — La question du critérium de la vérité était donc insoluble à la raison théorique. Kant s'est flatté de la résoudre en recourant à la raison pratique, c'est-àdire à la raison se prononçant dans le domaine de la moralité. D'après lui, nous ne sommes vraiment certains que de ce que nous impose, ou de ce que suppose le devoir, lequel devient ainsi le critérium unique de toute certitude (cf. la croyance, supra, p. 686 .
2. Les néocriiicisies avec Rexouvier, Secrétan et quelques autres, ont renouvelé et élargi ce système. Ils s'appliquent, eux aussi, à montrer que tous les critériums proposés jusqu'ici sont caducs et illusoires ; que notre certitude est loin de correspondre toujours à la vérité objective, puisque, en fait, nous pouvons être certains de ce qui n'est pas vrai, et ils concluent que l'unique moyen d'éviter l'erreur, c'est d'affirmer les choses, non parce qu'elles nous paraissent vraies, mais parce qu'elles sont moralement bonnes.
;{. En elîet, dit Renouvier. dans la pratique de la vie, nous sommes forcés d'agir dans un sens ou dans l'autre, et moralement obligés d'agir dans un sens plutôt que dans l'autre. Or la nécessité d'agir entraîne la nécessité d'affirmer, et le devoir d'agir dans un sens entraîne le devoir d'affirmer dans le même sens. Le devoir, l'obligation morale, tel est donc pour nous le fondement de toute certitude, le critérium de toute vérité. Ainsi, dit encore Renouvier, si nous sommes obligés de croire à la liberté, c'est uniquement que, pour travailler à l'œuvre de libération personnelle qui nous est imposée par le devoir, il faut commencer par croire qu'elle est possible.
§ 2. — Critique. — 1. A cette argumentation, nous répondrons d'abord que ce qui est pratiquement forcé, ce n'est pas l'affirmation de l'une ou de l'autre thèse,mais seulement l'action dans Tun ou dans l'autre sens. Or cette nécessité où nous sommes de prendre un parti n'accroît en rien la vérité du parti que nous choisissons, et nous pouvons fort bien nous tromper en agissant. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'en ce cas, notre erreur n'est point coupable; mais il ne faut pas confondre la bonne foi morale avec la certitude logique.
Il ne suffit donc pas de dire : Je veux croire parce que je le dois, et je le dois parce que je dois vivre en homme; — il faut encore savoir ce qu'est un homme et ce qu'est agir en homme. Or il est clair que c'est à l'intelligence de nous en informer.
2. Quant à soutenir que c'est un devoir de croire au devoir, c'est un cercle vicieux ou une pure tautologie. C'est oublier que la question est précisément de savoir si ce devoir correspond à quelque chose 4e réel, s'il est vrai, en un mot. Vmlà ce qu'il faut d'abord examiner et ce qu'on ne peut décider qu'à l'aide d'un critérium extérieur au devoir lui-même.