II. — Le Pragmatisme
Une autre théorie voisine de la précédente, mais plus radicale, c'est le pragmatisme. Ici ce n'est pas seulement le primat de la raison pratique qu'on invoque, c'est le primat de la pratique tout court. Ce n'est plus seulement le devoir, c'est faction en général dont on prétend faire la mesure de la vérité et le fondement de toute certitude.
Le pragmatisme a revêtu plusieurs formes, mais toutes celles-ci partent d'une théorie spéciale de la vérité, dont il importe avant tout d'apprécier la valeur.
§ 1. — Exposé. — 1. PiERCE, W. Jajœs, Sciiieler, Le Roy et d'autres s'élèvent d'abord contre la définition classique de la vérité, qui en fait un rapport de conformité entre la pensée et son objet.
Comment, disent-ils avec Kant, pourrions-nous nous assurer de cette conformité, puisque nous n'atteignons jamais les objets eux-mêmes, mais seulement l'idée que nous nous en faisons (1)? Aussi l'intelligence n'a-t-elle pas mission de nous dire ce que sont les ^choses, mais seulement en quoi elles nous sont utiles et à quoi elles peuvent nous servir. La vérité n'est donc pas affaire de contemplation, mais d'action.
2. En effet, disent les pragmalistes, nous sommes faits pour Tivre, c'est-à-dire pour agir, et tout en nous et hors de nous n'a d'autre raison d'être que de nous y aider ; la vérité doit donc se définir en fonction de l'action. Elle consiste uniquement dans l'aptitude de la pensée à nous guider à travers l'expérience ; or cette aptitude ne se constate que par les résultats : une conception est vraie quand elle réussit, et fausse quand elle échoue; elle est vraie quand elle est "productive de bonheur, de paix, de force physique ou morale, en un mot, quand elle contribue à
(Il Ici apparaît le faux supposé du pragmatisme, commedetout idéalisme. Or nous avons établi (Psychologie, pp. 69 et suiv.) que c'est l'objet lui-même qui est direclement perçu : l'acte même de la perception n'étant jamais connu qu'en second lieu et par réilexion.
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développer en nous la vi-e sous tous ses aspects; elle es fausse quand elle se montre nuisible ou seulement inutile. /.'utilUt manifestée piir le succès, tel est donc pour nous le critémim et la mesure de la vérité.
3, Si l'on objecte que ce qui est utile à l'un peut être umisible à ra«lre; que ce qui est utile aujourd'hui peut cesser de l'être demain, et par suite, qu'une même chose peuitètre à la fois vrai^ et fausse, ou devenir successivement l'un et l'autre, le pragmatisme répond qu'en eiTet, la vérité n'est pas quelque chose d'absolu; qu'elle comporte autant de degrés qu'il peut y en avoir dans le succès et dans l'utilité ; qu'uiae vérilé qui est utile plus constamment ou plus universellement prend sans doute une valeur plus large, mais sans jamais atteindre un maximum pratiquement irréalisable.
§i. — Critique. — Que penser d'un pareil critérium?
1. Nous aussi nous admettons un certain accord entre le vrai et l'utile; nous aussi nous admettons en général que les conceptions qui réussissent sont vraies; mais la question est précisément de savoir si elles sont vraies parce qu'elles réussissent, ou si elles ne réussissent que parce qu'elles sont vraies; en d'autres termes, si leur utilité est, non pas le principe, mais la conséquence et la confirmation de leur vérité.
Or il nous paraît bien évident que la raison même de leur efficacité, c'est qu'elles s'adaptent exactement à la réalité à laquelle on les applique, en d'autres termes, qu'elles lui sont conformes, c'est-à-dire vtmcs.
2. Celte conformité constitue si nécessairement l'essence même de la vérité, qu'il est impossible de formuler un seul jugement sans en convenir implicitement. Car, qu'est-ce que juger, après tout, sinon atfirraer qu'une chose est plus ou moins conforme à l'idée que nous en avons? Et quelle raison le pragmatisme luimême peut-il avoir de nous proposer sa théorie de préférence à l'ancienne, sinon qu'il l'estime plus conforme à la réalité? Le premier tort du pragmatisme en rejetant la définition classique delà vérité, est donc de tomber dans cette contradiction inhérente à tout agnosticisme, qui consiste à allirmerune chose au moment même qu'il la nie.
3. Le second, est de se mettre en opposition Hagrante avec notre nalureraisonnable, qui veutavant tout connaître pour connaître, etse rendre compte des choses, indépendamment de leur utilité. Ot, réduire la vérité à n'être qu'un moyen d'action, c'est se mettre hors d'état de satisfaire ce besoin (essentiel de toute intelligence; c'est réduire la science à une simple collection de recettes et de procédés empiriques; c'est supprimer l'intelligence
elle-même, entendue au vrai sens du mot, puisque, d'une faculté de connaître, c'est en faire une faculté d'agir.
4. Puis l'activité intellectuelle n'est-elle pas en elle-même une des formes les plus relevées de Taction et de la vie? On ne voit pas dès lors, pourquoi le pragmatisme qui rapporte tout àl'action, s'obstine à ne tenir aucun compte de la curiosité de l'esprit et à proscrire la spéculation scientifique qui lui fournit son aliment légitime.
On nous dit qu'une question n'est pas digne d'être étudiée qui n'intéresse pas la conduite. — On peut toujours répondre- que peut-être elle intéresserait la conduite si elle était étudiée; et de fait, que d'études entreprises à l'origine sans aucune vue d'intérêt, et qui se sont trouvées, à la fin, souverainement utiles dans leurs applications I
Après cette longue discussion, il est temps de conclure en indiquant quel est en réalité le véritable critérium de toute certitude.
ART. IV. — Véritable critérium.
îjl. — L'évidence. — Le critérium universel et dernier, qui esta la fois la marque infaillible de toute vérité et le motif ultime de toute certitude, n'est autre que l'évidence.
1. Descartes l'a nettement reconnu dans le Discours de la Méthode. La première règle, dit-il, était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle.
Et en effet, si, à cause delà faiblesse de notre intelligence, tout ce qui est vrai n'est pas nécessairement évident, il est incontestable que tout ce qui est absolument évident est nécessairement vrai, et que toute certitude, de quelque ordre qu'elle soit, a toujours pour motif déterminant une éuirfence médiate ou immédiate, intrinsèque ou extrinsèque.
2. Quant à savoir en quoi consiste précisément l'évidence, nous l'avons définie avec l'Ecole : fulgor quidam veritatis mentis assensum rapiens. Cette définition indique tout à la fois et la nature objective de l'évidence et son effet sur l'intelligence.
Elle est essentiellement la clarté de la vérité, fulgor veritatis, qui détermine en nous l'adhésion, la certitude, mentis assensum rapiens; car, s'il est de l'essence de la vérité de briller, de resplendir, il est de la nature de l'intelligence de voir le vrai et d'y adhérer quand il est clairement perçu.
3. En effet, trois conditions sont requises pour qu'une proposition soit évidente et conséquemment, pour engendrer la certitude :
a) Il faut qu'elle soit vraie en elle-même; car le vrai étant ce qui est, peut seul être vu et perçu;
LE CRIÏKRIUM 1»E LA VÉHlTi:. 717
6) Il faut do plus qu elle soit suflisamment claire par ellemême, ou suiïisammenl éclairée par une autre; car notre inlelligencc bornée a besoin d'un certain degré de clarté pour voxr;
c] Il faut enfin qu'elle a^mc sur l'intelligence; car une venté, même claire, en elle-même, ne peut être vue et déterminer l'assentiment de l'esprit, qu'autant qu'elle lui est suttisamment proposée, et que, de son côté, l'esprit y est suffisamment attentif.
4. Quant à la nature de cette action que l'évidence exerce sur l'esprit, on peut dire qu'elle consiste en une sorte de contrainte, en vertu de laquelle celui-ci est dans l'impossibilité de ne pas voir la vérité, ou, en la voyant, de juger qu'il ne la voit pas.
Aussi Herbert Spencer place-t-il le critérium dans l'inconcevabilité du contraire. Mais il est à remarquer que cette formule ne se vérifie exactement que de l'évidence mathématique et métaphysique, non de l'évidence physique ou morale, laquelle brille à l'esprit sans lui ôter le pouvoir de concevoir le contraire. Ainsi, tout en marchant, je puis concevoir que je suis immobile, quoique je ne puisse admettre ou juger qu'il en soit ainsi. Voilà pourquoi il est plus juste de dire que le critérium universel de la vérité consiste, en dernière analyse, dans Vimpossihilité, non pas précisément de concevoir, mais d'admettre le contraire.
;^ 2. — Objections. — Que répondre à l'objection tirée de ce fait indéniable qu'il est des certitudes mal fondées et des évidences illusoires, et que, par suite, il faut un autre critérium pour distinguer les véritables certitudes et les véritables évidences? Nous répondrons :
1. Que c'est se mettre au rot^ef, pour parler avec Montaigne ; car ce nouveau critérium en exigerait lui-même un autre, et ainsi de suite, sans jamais parvenir à la certitude idéale qu'on a rêvée. Le remède proposé n'est donc pas un remède.
2. Du reste, n'oublions pas que, si la vérité est indépendante de nous, la certitude ne l'est jamais; toujours elle renferme un élément subjectif qu'aucune règle ne saurait éliminer; car après tout, chacun ne voit et ne regarde qu'avec ses ijcux.
Voilà pourquoi, si théoriquement il ne saurait y avoir de degrés dans la certitude, pratiquement il y en a autant que d'intelligences et même que de caractères et de tempéraments moraux. Certains esprits, plus ou moins aveuglés par la passion, plus ou moins incapables d'attention, seront toujours portés à affirmer sans examen suffisant et à se déclarer certains sans preuves décisives.
H n'est donc pas de moyen mathématique de rendre tous les hommes infaillibles. Tout ce que la logique peut faire, c'est d'indiquer les règles à suivre, les précautions à prendre pour êvi-
LOiilOUE.
iCTi'erreur; à chacun de les appliquer en tenant compte des tendances de son esprit et des mouvements de son cœur. Oa l'a dit, la première critique à faire est celle de soi-même (1).
3. Il n'en est pas moins vrai que, si un homme intelligent, prudent, modeste, impartial, après avoir sérieusement étudié uiuè question et observé toutes les règles de la logique, se déctare parvenu à l'évidence, on peut et on doit regarder sa certitude comme légitime et ses conclusions comme l'exacte expression de la vérité. // demeure certain, dit Bossuet, qm Ventertdement, fmrgé de ses vices et vérxlablement attentif à son objet, ne se ùrompera jamais.
(1) Qu'on nous permette une comparaison. De l'aveu de tous, il est poseible, facile même, d'exposer la théorie du tir et d'iadiquer les régies à suivre pour atteindre infailliblement un but; et cependant, le tireur pratiquement infailliljle n'existe pas. D'où vient cet écart entre la théorie et la pratique? — C'est que les tireurs ne sont pas tous semi)lable6 entre eux; chacun d'eux a sa vae spéciale, soa écart persoBnei; chacun d'eux est plus ou moins impressionnable; bien plus, aucun d'eux n'est exactement semblable à lui-même, suivant les circonstances où il se trouTe. et la nature du but qu'il s'agit d'atteindre.
Ainsi en est-iL précisément de la vérité et des conditions à observer pour la découvrir avec ccitiuide : l'infaillibilité du critérium ne va pas jusqu'à garantir l'habileiê de celui qui s'en sert.
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