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CHAPITRE III

PERCEPTIONS ACQUISES : L'ÉDUCATION DES SENS ART. I. — !%ature et mécaui^iine das pareeptioa^ aci|ui«io».

^1. — Leur nature. — En général, on nomme perception acquise: tout ce qu'un sens semble percevoir en dehors et en plus de son objet propre.

Par perceptions acquises, on entend aussi quelquefois les perceptions primitives elles-mêmes, en tant qu'elles sont devenues plus distinctes ou plus étendues par l'exercice. Ainsi le musicien, qui ne distinguait primitivement que les demi-tons, en vient peu à peu à discerner nettement les quarts de ton. De plus, ce mieu\ est acquis ; car toute faculté se développe par l'exercice. Toutefois, ces perceptions ne sont acquises que quant au degré ; en réalité, le sens ne sort pas ici de son objet propre, il ne fait que le percevoir plus distinctement 1).

Les vraies perceptions acquises, celles dont nous avons surtout à parler, le sont quant à Vobjet même ; elles perçoivent plus et autre chose que leur objet propre. Aristote et les scolastiques les

(1) Remarquons que, parallèloment à ce travail d'enrichissement de la donnée propre du sens, il se fait un travail, — non moins ulile, — d'appauvrissement, qui consiste dans Vanéantisscment de la ronscience des perceptions gênantes. W. .lames en donne les deux exemple* suivants : Etant donnée la conformation de l'œil comme appareil optique, on peut se demander comment il se fait « ijue nous ne soyons pas plus troublés par les innombrables images doubles que doivent constamment pro- «iuire les objets situés en dec;» "U au delà du r'Oinl fi\t\ Mais il y a une ré|ionsc à cela ; c'est que nous nous somme'* entraînés à ne pas faire attention aux images doubles. Dans la mesure où les choses nous inli^ri^ssent, nous orienloiis vers elles no» taches jaunes; si donc un objet impressionne des points non correspondants, c'est la meilleure preuve de son peu d'imijortancî : point ne nous est besoin do savoir s'il se loge en un endroit "u en deux. Un conlre-entrainemenl de longue haleine nous rendrait liat)iles à découvrir des imaspes doubles, — mais cet art In, a-t-on justeoK-nt remarqué, evigc un a|)prentissage de plus d'une et même de plusdedeuv années. >

Il en va de même pour la perception de ^erlains mouvemunls f:\-\a inttiiM. « Si étendu sur le dos, vous relevez votre rei^ard vers une personne qui parle derriôie vous : sa lévrc inférieure, qui a U8ur()é les portions de votre reiine naturellement réscrvi^es à sa lèvre suiiérieure, apparaît animée d'une mobilité alis)lumcnt extraordinaire et contre nature; mobilité qui >>c laisse pas de vous surprenirf, parce qae, par suite du Irouble introduit dans vos associations par ce renversenient île point de vue, elle vous arrive s<uis la l'orme d'une sensation nue, ol non plus eomine un élément de la perception coutumière d'un objet familier. ■ Dans la position normale, ces mon

' inents de la lèvre inférieure di; notre interlocuteur frappent matériellement no<

■ux.mais comme leur vue nous générait, une éducation sponianée n us a l'ail cesser

' les voir.

appelaient sensibles communs pour les distinguer des sensibles propres, qui correspondent aux perceptions primitives.

Ainsi, l'objet propre de la vue est l'étendue colorée, et rien de plus; l'objet propre de l'ouïe est uniquement le son, avec sa hauteur, son intensité et son timbre; et cependant, si l'on prend la peine d'analyser nos perceptions de la vue et de l'ouïe, on s'aperçoit bientôt que l'élément primitif forme une bien faible part de leur contenu; que les sens ne se renferment jamais dans leur objet propre, et par suite, que leurs données dépassent de beaucoup leur compétence.

Nous disons par exemple : Je vois un homme âgé ; j'entends une grosse cloche ou une voiture lourdement chargée. D'où vient ce surplus et comment expliquer dans nos perceptions cet élément étranger qui s'y mêle sans cesse?

§ 2. — Mécanisme des perceptions acquises.

i. Quand je dis : J'entends une grosse cloche, comment mon ouïe est-elle parvenue à saisir la nature et la dimension de l'objet sonore? Analysons ce phénomène.

11 comprend comme trois temps :

a) D'abord, une grosse cloche a résonné dans mon voisinage immédiat ; l'ouïe y a perçu son objet propre, à savoir un son grave avec un timbre déterminé; en même temps, la vue a mesuré les dimensions de l'objet sonore et en a constaté les oscillations.

b) Celte expérience se produisant dans des circonstances variées, j'ai remarqué, à la suite de comparaisons répétées, d'abord,

, que les cloches ont une sonorité caractéristique ; puis, qu'il existe un rapport constant entre la gravité du son perçu par rouie et les dimensions de la cloche perçues par la vue.

c) Ces deux données ont fini par s'associer dans mon esprit, et, la raison aidant, j'ai pu formuler cette loi, qu'à certaine sonorité correspondent certaines dimensions de l'objet sonore, et conclure immédiatement de la gravité du son que j'entends à la grosseur de la cloche que je ne vois pas.

2. On montrerait de la même manière comment la vue parvient à apprécier les distances.

Ainsi, un objet, un homme, par exemple, se trouve loin de moi. Le nombre de pas que je dois faire pour l'atteindre me permet d'apprécier la distance qui m'en sépare ; mais en même temps, ma vue perçoit dans cet objet éloigné une réduction sensible de grandeur apparente, une certaine dégradation dans les teintes et des contours moins accusés. Avec l'habitude, ces données s'associent dans mon esprit, et j'en viens à pouvoir juger de l'éloignement de? objets par les seules données de la vue.

ÉDUCATION ni:S SENrS. 03

Kn résumé, les perceptions qu'on appelle acquises, sont moins (les perceptions que des inductions rapides, ou même de simples associations d'images, dans lesquelles, par un effet d'habitude, le primitif et l'acquis se sont si intimement fondus dans notre esprit, que nous confondons l'un et l'autre sous le nom commun de perception.

\ussi pouvons-nous définir la perception acquise : une association, qui, par suite d'expériences répétées, s'est formée entre les données primitives de plusieurs sens, et qui nous permet de passer spontanément de l'une à l'autre.

ART. II. — Ij'oducatîon des sens.

Les perceptions acquises se forment en nous par un travail tant •spontané que rétléchi appelé éducation des sens (1).

L'éducation des sens se fait soit simplement par le moyen des autres sens, soit par le concours de fonctions ou de facultés supérieures aux sens externes : association des idées, attention, imagination, mémoire, intelligence.

§ 1. — Éducation des sens les uns par les autres.

1. V objet de celte éducation est de permettre à nos différents sens dese suppléer les uns les aw^/'cs, notammentdesubstituer à l'emploi particulièrement lent et pénible du toucher l'application rapide et facile de la vue et de louie. Ces derniers sens sont, à raison même de la promptitude et de l'étendue de leurs données, ceux dont l'éducation est la plus facile et la plus avantageuse. Mais, à un autre point de vue, le sens éducateur par excellence, c'est le toucher actif, précisément parce qu'il est de tous le plus objectif et le plus précis.

2. L'éducation des sens les uns par les autres dont nous parlons en ce moment se fait sans l'intervention réfléchie de nos facultés supérieures. Elle consiste surtout dans les perfectionnements spontanés que le toucher apporte aux sensations de la vue. Cette intervention du toucher se produit de deux manières : par les sensations musculaires et kinesthésiques (des deux mots grecs xivYiCTt;, mouvement et aîcOY)ii<;, sensation), sorte de toucher de l'œil lui-même; puis par le toucher actif proprement dit.

(4) L'éduration des sens commence dès le plus jeune âge. On voit le tout petit cufanl entreprendre sur le monde où il vient d'entrer tout un système d'eupériences. U cherclic à toucher tout ce qu'il voit, à regarder tout <e qu'il touche, à portera sa bouche tout ce qu'il peut atteindre. C'est ainsi que sponianémi-nt et rapidement so forment chez, lui les associations et les inductions qui étendront si nolabU-ment la portée de ses sens.

H est clair que plus on consacre de temps et d'attention i\ ce travail, p'us on multiplie les olisorvations et les comparaisons, et plus les perceptio s acquises deviennent sûres, rapides et variées.

a) Sensations musculaires de Vœil. — a Par la conscience que nous prenons des mouvemeii Is de nos yeux qui suivent ies déplacements de l'objet, alors que le reste de notre corps demeure immobile, nous percevons le mouvement.

p) Par nos efforts sentis d'accommodation, nous avons conscience d'éloigner ou de rapprocher de nous le point visé et nous appréhendons ainsi l'extériorité et la distance.

y) Par la convergence de nos rayons visuels dans la vision binoculaire, nous touchons en quelque sorte l'objet, comme si nous^ le tenions à deux mains ou, selon la comparaison de Descartos, comme si nous le frappions à droite et à gauche avec deux bâtons. Nos yeux acquièrent ainsi une « disposition fonctionnelle » en vertu de laquelle ils apprécieront .?po?î/a»e?ne)?na73?'o/'o>jc/eM?* et le relief des solides.

h] Toucher actif. — a) Mentionnons tout d'abord une intervention éducative très générale du toucher actif sur les données brutes de la vue. D'après les lois de l'optique, il semble évident que nos yeux doivent nous présenter l'image des objets renversée. Comment expliquer que nous les voyions redressés sans avoir aucunement conscience d'opérer ce redressement?

Si nous n'étions en relations avec le monde des corps que par le sens de la vue, la réponse serait très simple : la vue renversant tout, — sujet et objets, — tout se passerait comme si rien n'était renversé ; en etfet, toutes les relations mutuelles de distance et de position des divers corps entre eux et avec nous restant les mêmes, l'aspect total du monde n'est pas changé. Mais le problème se complique si nous atteignons les corps non seulement par la vue, mais aussi par le toucher, car le toucher, lui, ne renverse pas les objets et se trouve de ce chef en contradiction avec la vue. Si aucune éducation ne vient mettre l'accord entre leurs données, ces deux sens seront en conflit permanent : la vue nous indiquant un mouvement à faire de bas en haut et le toucher nous ordonnant d'accomplir ce même mouvement de haut en bas.

Il est à croire que l'accord s'est fait spontanément grâce à une éducation de la vue par le toucher opérée dès les premières semaines de notre vie. Le toucher, sens utilitaire par excellence, nous a imposé ses données, et c'est d'après elles que nous avons pris l'habitude d'interpréter les données oppo^éesdela vue. Cette solution peut sembler arbitraire au premier abord; elle cessera de le paraître si l'on fait attention aux deux expériences suivantes :

La 'première expérience consiste à mettre des lunettes dont les verres retournent les objets. Le premier résultat obtenu est un désarroi complet, mais au bout de fort peu de temps, on constate que l'on se dirige sans aucune difEculté dans ce monde visuel

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