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CHAPITRE IV

LA PERCEPTION DU MONDE EXTÉRIEUR ART. I. — Ori^ue de la notion de corps.

La pereeption de notre propre corps, et sa distinction des autres corps, telle que nous la possédons à l'état adulte, paraît tron complexe pour pouvoir èt^e, telle quelle, une donnée primitiv.e ^ous-memes gardons sans doute le souvenir de certains progrès que nous avons faits dans la perfection avec laquelle nous connaissons notre corps et l'opposons à tous les autres

Dans la formation de cette notion de notre corps, le travail de la conscience passe par trois phases :

1° Elle groupe toutes nos sensations autour d'un sujet uniaue auquel elle les rapporte ; j 4 ^

2^^ Elle distingue de ce sujet d'autres phénomènes qui ne sont pas lui et qui ne lui appartiennent pas : c'est l'opposition du moi et du non mot;

T Elle prend plus ample possession de la nature du corps •

a] En distinguant ses diverses parties,

h) En localisant ses diverses sensations,

c) En coordonnant ces sensations entre elles, soit comme affectives, soit comme représentatives.

Par ce triple travail, la conscience constitue ce que l'on aT)Delle 1 atlas vuuel et Val/as tactile et musculaire et unit ces atlas en un seul système sensitivo-reprèsentatif.

Reprenons en détail ces diverses opérations.

§ 1. — Premier stade. ~ Le premier stade de la vie consciente semble se borner à éprouver des sensations assez confuses et à îes ■airibuer spontanément à soi, sans les distinguer nettement ni

hfte: n : T^- ^'T7"-"'"" Les-observations'et les ;xpSce ...tes par Taine et, de nos jours, par un grand nombre de psvchologues, ont jeté un peu de lumière dans cette nuit chaotique des premiers loursde la conscience. M. Lichtenberger lésa vulgarisées •lans son dehceux livre La petite sœur deTrott. D^anvrlTs cd,servat,ons et expériences, il est à croire que, ,lans le courant I ouble et confus de la conscience du tout jeune enfant, auel'ues •lots émergent assez vite : points fixes autour desq^Hav e ^ organise d abord et dont 1. phénomène nutritif, avec ses accls soires, constitue l'élément solide.

Dans cette première phase, la conscience saisit confusément 1

lOQ PSYCHOLOGIE.

sujpt mais ne l'oppose ù rien d'autre : les sensations éprouvées se succèdent sans éveiller Vidée de les distinguer entre elles ou (ie les opposer au sujet qui les éprouve : il y a là comme la matière de la conscience du moi attendant encore sa forme.

§ 2 - Second stade. - Au second stade, l'enfant semble s'apercevoir qu'autour de lui il y a des objets : la lumière, les couleurs vives, ainsi que tout ce qui remue, attirent son attention- il associe des objets à ses sensations, reconnaît vaguement sa nourrice, distingue déjà un certain nombre de choses qui plaisent et d'autres qui déplaisent, accueille les unes et repousse plus ou moins violemment les autres : le moi se distingue du non moi, mais l'un et l'autre ne sont encore que deux masses confuses.

^ 3. Troisième stade. — Âu troisième stade, le chaos se

débrouille. , .. r» j

I La distinction du sujet el de Vobjet se fait pius nette. Un le voit à la façon dont l'enfant regarde les objets qui l'entourent. Jusqu'alors' il les voyait seulement, et en gros. Ses yeux recevaient passivement l'impression de la lumière et de l'ombre, des taches sombres ou colorées; maintenant ils vont au-devant des choses ils s'adaptent à elles par V accommodation et la convergence. La série des innombrables expériences et des découvertes

commence. „

--> Par la donnée primitive de sa propre étendue corporelle, soumise au toucher passif et actif, l'enfant acquiert les notions ' à'étendue et à' extériorité, grâce auxquelles il prend contact avec son propre corps et avec le monde extérieur. — La connaissance de la position relative des difîérents objets qui l'entourent, aussi bien que celle des diverses parties de son propre corps, la localisation exacte de ses diverses sensations et perceptions et leur coordination, est le résultat d'un long travail d'éducation personnelle qui remplit les premiers mois de la vie.

3. A défaut de souvenirs précis, nous avons de cela une double

^^'^^Une preuve -positive. — L'observation des faits et gestes de l'enfant nous le montre sans cesse occupé à faire des expériences de toutes sortes, tant sur lui-même que sur les autres objets Bien vite il apprend à porter sans hésitation la main a 1 endroit où il éprouve une douleur, à la diriger du côté où ses yeux Im révèlent un objet bon à prendre ou qui promet d'être intéressant. Dès que la locomotion lui est accessible, tant bien que mal, il apprendra de même à diriger sa course et à mesurer son élan d'après la distance qu'il faut parcourir. Il saisit une clochette

ORIGINE llK l.A NOTION DE COHI'S. 101

d'argeul, parce que c"esl un bel objet brillant; mais voici que se produit en même temps un son agréable : l'enfant s'en étonne, il se demande d'où vient ce son, agite la belle sonnette luisante auprès de son oreille. Il associe alors son propre mouvement, l'objet qu'il lient et le bruit perçu. Ainsi peu à peu, relativement aux objets extérieurs, se coordonne, dans sa petite intelligence, le monde disparate en lui-même des perceptions diverses. — Il en va de même pour la localisation de ses diverses sensations. L'enfant voit le doigt où il éprouve une piqûre ou une brûlure; il sait aussi, par l'expérience kinesthésiquc, quel mouvement son autre main doit accomplir pour porter secours au doigt blessé; des expériences crnesthésiques, qui iront en se précisant, lui font prendre possession de toute sa masse corporelle de mieux en mieux explorée.

Ainsi dans son cerveau naissent et s'enrichissent ces ensembles de renseignements précis sur la position relative de ses différents organes, des sensations qu'il y éprouve, ainsi qiie des objets que, par eux, il perçoit. Ces ensembles diffèrent, selon qu'ils sont dus aux impressions de la vue, à celles du toucher ou à celles du sens musculaire ou cénesthésique : ils forment ce que Taine a appelé ï atlas visuel et V atlas tactile et musculaire. Nous venons de voir comment, par des expériences répétées, l'enfant les a constitués et les a coordonnés.

b) Une preuve négative, ou mieux une contre-épreuve, se tire du fait que les aveugles de naissance, guéris à l'âge adulte, ont besoin d'une assez longue éducation pour interpréter les données de la vue et coordonner l'atlas visuel, nouveau pour eux, avec leur atlas tactile et musculaire, déjà pleinement constitué. Il leur faut, comme aux petits enfants, toucher l'objet vu et apprendre, comme une leçon, les concordances nouvelles qu'ils déchi'Trent ainsi. L'aveugle de Cheselden, raconte Taine, « avec les yeux, ne se faisait l'idée de la forme d'aucune chose, ne distinguait aucune chose des autres... Comme il avait trop de choses à apprendre à la fois, il en oubliait toujours beaucoup, apprenant et oubliant, comme il le disait lui-même, mille choses en un jour. Par exemple, ayant oublié souvent qui était le chat et qui était le chien, il ;ivait honte de le demander. Un jour, il prit le chat, qu'il connais- .sait bien parle touclier, le regarda fixement et longtemps, le posa par terre et dit : « A présent, Minet, je te reconnaîtrai une autre fois « ... La dame opérée par Waldrop apprenait peu à peu le nom des couleurs et les distingua vite; mais, pour la perception «les formes, c'est-à-dire pour la transcription dans l'atlas visuel nouveau de l'ancien atlas tactile et musculaire, l'apprentissage fut très long. Le septième jour, elle distingua une orange qui i''lait sur la clieminée, mais ne put dire ce que c'était avant de

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Taroir touchée. Au dix-huitième jour, on lui mit entre les mainsun porte-crayon d'argent et une grosse clef. Elle les reconnut et les distingua très bien; mais, quand ils furent placés sur la table côte-à-côte, quoique avec l'œil elle distinguât chacun d'eux, elle ne .put dire lequel était le porte-crayon et lequel était la clef. »

§ 4. — Empirisme et nativisme.

Nous n'avons plus à exposer ici la doctrine complète de Véduca lion des sens {yo\T p. 93); il nous faut cependant dire un mot de deux théories célèbres, appelées théorie nativiste et théoyie empiriste o\i génétique, qui ont été proposées pour expliquer l'origine de notre idée d'étendue et de celle de distance.

1, Théorie empiriste. — La théorie empiriste ou génétique tient que ïétendue et Yexlérionté spatiale ne sont pas des données primifioes, mais des notions acquises. Primitivement toutes nos senslîtions seraient inétendues et purement qualitatives et ce ne seiiait que par associatipn at éducation que nous leur donnerions la forme étendue.

La théorie empiriste pure a été soutenue, a^veu quelques variantes de détail par Lotze, Wundt, Helmholtz, Stuart Mill, Bain et Spencer. Quelle que soit l'ingénieuse subtilité des raisons qu'elle invoque en sa faveur, elle ne peut résister à rarg,ument suivant que lui opposent les nativistes :

Si l'étendue et l'extériorité spatiale ne sont point des données primitives, elles ne devraient point être des données du tout. Il serait impossible, en eiîet, de les construire par la simple association de phénomènes ^psychologiques inétendus et purement qualitatifs.

2. Théorie nativiste. — La théorie nativiste se présente sous deux formes : une forme radicale et une forme modérée.

a) Sous sa forme radicale, elle prétend que l'intuition de Yétendue extérieure et de la distance est une donnée primitive et nullement acquise : l'œil, la première fois qu'il s'ouvre sur la nature, s'en trouverait naturellement en possession.

Cette théorie invoque, comme preuves, des expériences faites sur les animaux: les petits canards, en sortant de l'œuf, courent à la mare, suivent leur mère, prennent leur nourriture avec leur bec, et le tout sans tâtonnements; les poussins encapuchonnés par Spalding dés leur naissance, à peine dépouillés de leur calotte et se servant alors de leurs yeux pour la première fois, couraient précipitamment et avec beaucoup de sûreté sur un grain de blé ou un insecte. Il n'y a là nulle trace d'éducation.

— Sans doute, répondenties adversaires, mais y a-t-il là perception au s^ns vrai du na!Ot?La perfection même de l'adaptation au premier instant p/'oaue trop. Il est à croire que nous avons affaire

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à un iiigimci, don'u l'eNcrcice peut être déclanché par des sensations tout j\ fait disproportionnées avec le résultat obtenu.

Au reste, l'interprélation de la psyxîhologie animale par la conscienoe humaine donnera bien difTicilement, dans ce cas surtout, un résultat décisif. Quant à la conscience humaine, lindiflFérence de leufant par rapport au monde extérieur dans ses premiers .jours, ses efforts pour s'y adapter dans les mois suivants, tout ce que nous avons dit de la façon dont Fenfant acquiert la connaissance de son corps et forme son atlas visuel ainsi que son atlas tactile et musculaire, les longs tâtonnements des aveugles récemment guéris pour apprécier leurs nouvelles sensations et les mettre d'accord avec leur connaissance antérieure de l'étendue, sont autant de preuves parles faits de la fausseté du nativisme radical,

b] Théorie naliviste modrrce. — La théorie nativiste radicale n'appartient pas proprement à la philosophie, mais seulement an sens commun vulgaire.

Les philosophes dits nativistes admettent que Vélendue, au moins en gros, est une donnée primitive, sur laquelle se fonde l'éducaiion des sens et qui fournit matière à des associations qui perfectionnent cette donnée. Ils se distinguent entre eux selon la pai t plus ou moins large qu'ils fontà l'éducation des sens dans la perception delà troisième dimension el de la distance.

Tous soutiennent contre Berkeley [i) que le relief el là distance des objets peuvent être perçus par la vue avec le seul concours de ce toucher improprement dit que sont les sensations musculaires de l'œil dans ses etforts d'accommodation et de convergence ; mais tandis que les un5, avec W.James, prétendent arriver sans le secours du toucher à une appréciation assez exacte de la troisième dimension (2), les autres distinguent avec PaidJanet entre le fait de voir à^ù&znceet la vue oxi l'appréciation de la distance. Pour eux, l'éducation par le toucher est nécessaire à l'appréciation de la distance, mais elle ne l'est pas à la simple acquisition de la notion d'extériorité spatiale, cette notion étant nécessairement primitive, ainsi que nous lavons établi en réfutant la théorie empiriste ou génétique.

(1) D'après Berkeley, . la dislance étiaat une ligne droite qui va de l'objet à l'œil, ae peul ilonner lieu dans le fond de l'œil qu'à la jwinture d'un seul point qui reste toujours le même, iiiie la distance soit grande ou petite • iNouuUe th'orie de lu vision).

{■i) V'opiniiMidc W. j.imeB diffote de cei\e de Platncr. en ce que w. jam>« reconnaît l%ptituile du toucher à coiinaitro et à appnScier la distance, ainsi que la part prise en fait par ce sons dans l'cdiinalion do la vue, tandis qu;. pour l'iatner, le toucJier ignore atwolutnent l'ctendue el la distance : celle s-ci, d'après Lui, no sont perçues que par la vue. Cette p< silion nitratnativisle et exclusive en favmrdu sens d<? la vur serahle réduite à nani, comme le remarque Hoiistan, parce fait qar; les aveu(<le8 né« sont cai>aLle8 do compiM ndrc I» i.'cc.ini iri<».

Nous conclurons donc, d'accord avec le nativisme modéré, que, si la distance et le relief des objets ne sont pas des données primitives de la vue, mais exigent pour être perçus au moins ce toucher de l'œil lui-même dont nous avons parlé, il n'en est pas moins vrai qu'une certaine sensation plus ou moins vague de Véteiidueel de l'exlériorité spatiale est une donnée primitive susceptible d'être perfectionnée, mais non supléée par l'éducation.

ART II. — Valeur objective de la notion de corps.

Nous venons de montrer comment nous atteignions d'une manière assez vague et confuse d'abord, puis plus précise, le monde corporel; comment primitivement dans ce chaos indistinct notre corps se distinguait de la masse des autres et comment ces derniers s'échelonnaient, entre eux et par rapport à nous, selon des positions spatiales différentes et des distances de plus en plus nettement perçues.

Expliquer la genèse de la notion de corps, c'était répondre à une question -psychologique. Reste une seconde série de questions, celles-là d'ordre métaphysique : A ces apparences correspond-il, hors de notre connaissance, quelque chose de réel? Les corps existent-ils? et s'ils existent, toutes les manières d'être qu'ils présentent à nos sens sont-elles réelles et le sont-elles toutes au même degré? La réponse à cette double question métaphysique fera l'objet du présent article et de l'article suivant.

§ 1. — Existence de notre propre corps.

La conscience doit reconnaître que la voluminosité est une qualité commune à toutes les sensations; or il est absolument in~ concevable qu'un être inétendu, c'est-à-dire incorporel, éprouve [i] comme siennes des sensations de ce genre.. Le seul fait de les éprouver (fût-ce même, si ce n'était absurde, par illusion) porte donc avec lui la double preuve et de la réalité de l'étendue et de la nature immédiate et primitive de la perception que nous en avons (2).

(\) Il n'est pas contradictoire qu'un pur es)irit connaiss'' et même connaisse parfaitement la sensation, mais il est impossible qu'il l'éprouve, c'est-à-dire la connaisse immédiatement comme sienne, la ressente et sente qu'il en est affecté, car cela reviendrait à se sentir soi-même comme corporel, ce qu'un pur esprit ne peut faire.

(-2) t La voluminosité est une qualité commune à toutes les sensations, tout comme l'intensité. Nous disons fort bien des grondemenis du tonnerre qu'ils ont un autre volume de sonorité que le grincement d'un crayon sur une ardoise. Quand on entre dans un bain chaud, l'on éprouve une sensation autrement épaisse que quand une épingle vous égratigne. Une légère douleur névralgique au visage, fine comme une toile d'araignée, parait moins profonde que la douleur pesante d'un furondc ou la souffrance massive d'une colique ou d'un lumbago. Une étoile solitaire a moinsd'ampleurqu'uncielde midi. Les sensations musculaires ont également leur volume, ainsi

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