II. — L'IMMEDIATISME
L'immédiatisme est cette théorie d'après laquelle l'esprit perçoit les objets eux-mêmes directement et sans passer par la connaissance préalable d'aucun intermédiaire.
L'immédiatisme a été admis par l'école écossaise, mais à titre de simple fait que l'on constate sans qu'il soit besoin de le démontrer. Maine de Biran a essayé de résoudre le problème, mais sans y réussir complètement. Nous verrons que, pour en avoir la solution exiacte et vraiment scientifique, il faut remonter jusqu'à Aristote.
A HT. I. — l^'infiiitioiiniNine de» KooNsai».
i; 1, — Le sens commun de Th. Reid (1710-1796). — Th. Hcid en appelle au scn.i commun. « C'est une loi de notre nature, dit-il, que la conception de l'objet perçu et la croyance à sa réalité suivent constamment et immédiatement la sensation. »
120 l'SYCUOLOGIE.
— On peut répondre que c'est là constater un fait et non pas l'expliquer. Reid a beau ajouter que « nos sensations appartiennent à cette classe de signes naturels, qui, indépendamment de toute notion antérieure de la chose signifiée, la suggèrent et l'évoquent par une sorte de magie naturelle » ; ce n'est pas là une explication, au contraire ; car si la sensation est un signe qui suggère lidée d'une cause externe, c'est donc que nous n'avons pas l'intuition directe et immédiate des choses extérieures.
Du reste. Th. Reid ne paraît pas avoir eu sur ce point d'opinion bien arrêtée, et c'est à tort qu'on a qualifié sa théorie d'ùituitionnisme, puisque d'après lui, ce qui est immédiat, ce n'est pas la perception, mais la conception de l'objet extérieur.
§ 2. — L'intuition immédiate de "W. Hamilton (1788-1825;. — William Hamilton, disciple de Th. Reid, est plus catégorique. D'après lui, la perception n'est pas une simple suggestion, mais Yintuition immédiate de la réalité matérielle. Ici, aucun intermédiaire entre le monde extérieur et l'esprit ; il suffit d'un acte de celui-ci pour nous donner la perception exacte de celui-là en même temps que la croyance invincible à sa réalité.
« La conscience, dit Hamilton, me donne indissolublement le moi et le non-moi, le sujet et Tobjet, car je ne puis saisir le moi qu'opposé au non-moi et limité par lui. Le moi et le non-moinous sont donc donnés dans une synthèse originelle, dans une antithèse primordiale . »
— Il n'en reste pas moins à expliquer comment un objet matériel qui est hors de nous peut être immédiatement saisi par notre esprit, et dans quel phénomène psychologique se produit cette merveilleuse synthèse ; Hamilton ne le tente même pas."
Maine de Biran a entrepris de résoudre ce problème.
ART. II. — I^'intuitionnisme «le llaiue de Biran.
§ 1. — Exposé. — D'après Maine de Biran (1766-1824), le fait de conscience qui implique nécessairement la double intuition du moi et du non-moi, inséparablement unis et irréductiblement opposés, c'est le sentiment de Veffort.
Si, dit-il, j'appuie fortement la main sur quelque objet résistant, le sentiment de l'effort que j'éprouve implique la conscience de l'énergie que je déploie et de la résistance que je subis. J'ai donc simultanément conscience de deux forces antagonistes, l'une qui est le moi, et l'autre le non-moi.
§ 2. — Discussion. — 1. Cette analyse a sa valeur. Seulement, quand il s'agit de préciser au juste quelle est cette force qui s'op-
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pose au moi et qui est directement perçue par le moi, Maine de Biran paraît admettre que ce n'est pas l'objet lui-même, mais l'état de notre propre corps, l'organe modifié par l'objet. Dans cette hypothèse, voir ou toucher un objet reviendrait à percevoir la rétine de l'œil ou la peau de la main impressionnées par cet objet, et dès lors on retombe dans toutes les difficultés du médiatisme.
2. D'autre part, nous n'avons aucune conscience de percevoir immédiatement nos organes, et en fait, nul ne saurait qu'il a une rétine ou un tympan, s'il n'en était informé d'autre part.
[]. Enfin, ici encore, comment juger de la fidélité de nos représentations, si nous n'avons jamais été en relation directe avec les objets eux-mêmes?
Il faut reconnaître cependant que, si la modification organique n'est pas l'objet même de notre perception, elle en est la condition sine qua non, ainsi que l'avaient bien compris Aristote et les Scolastiques. xWant d'exposer leur théorie, il nous faut dire un mot de la forme prise de nos jours par l'intuitionnisme.
ART. III. — fi'intuitioiiiiîsine de Henri Bergfson.
§ 1. — Exposé. — 1. On entend ordinairement par intuition la connaissance immédiate par le sujet d'un objet présent en luimême à ce sujet. Pour Bergson, l'intuition n'est plus cette saisie immédiate de l'objet par le sujet, mais Yidentité absolue du sujet et de l'objet. Selon la conception courante, l'objet réel et la connaissance que l'on a de cet objet sont deux choses distinctes : la connaissance, même immédiate et intuitive, n'est pas l'objet et l'objet n'est pas la connaissance ; d'après Bergson, fidèle en cela aux principes de l'idéalisme le plus radical, parler d'objet en soi distinct à quelque degré de la connaissance, n'a pas de sens : l'objet, pour lui, c'est déjà de la connaissance et la connaissance n'est rien de plus que l'objet. « La connaissance, dit-il, existe déjà dans l'intérieur même des choses... En posant le monde matériel, on s'est donné un ensemble (ïiiïiages... 11 est d'ailleurs impossible de se donner autre chose ».
2. Cet ensemble des fma^es constitue l'univers. Parmi elles, il en est, pour chacun de nous, une privilégiée que nous appelons notre corps. Toutes ces images, avec la totalité de leurs relations entre elles, sont de la connaissance diffuse et inconsciente : elles sont « sans être perçues », elles sont « présentes sans être représentées ». Pour qu'elles passent de la simple présence à la représentation consciente, il n'y a rien ;\ ajouter, il faut au contraire procéder « par voie de diminution ». il suffira que certaines d'entre elles se détachent, pour ainsi dire, de la trame de
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l'univers total, où elles se prolongent indéfiniment dans tous les sens, et viennent converger autour de cette image privilégiée qui est mon corps. Elles seront ainsi converties en représentations : « ce qu'il faut pour obtenir cette conversion, ce n'est pas éclairer l'objet, mais au contraire en obscurcir certains côtés, le diminuer de la plus grande partie de lui-même, de manière que le résidu, au lieu de demeurer emboîté dans l'entourage comme une cho.'ie, s'en détache comme un tableau... La perception ressemble donc bien à ces phénomènes de réflexion qui viennent d'une réfraction empêciiée; c'est comme un effet de mirage. » Et il conclut : « Ce que vous avez donc à expliquer, ce nest pas comment la perception naît, mais comment elle se limite, puisqu'elle serait en droit l'image du tout, et qu'elle se réduit en fait à ce qui vous intéresse. »
3. Si, selon Bergson, la perception se limite ainsi, c'est qu'elle est en réalité une connaissance fort imparfaite dont la fonction est uniquement de régler notre action. Par elle, le sujet ne coïncide que partiellement avec le monde qu'il découpe, en quelque sorte, d'après les exigences de sa vie à lui : la connaissance parfaite doit réaliser la coïncidence absolue de la connaissance et de l'être dans un acte par lequel le moi, cessant de faire écran dans l'ensemble des images, s'identifie absolument à toutes à la fois : cet instant précis et fugitif (oh, combien!;, où la conscience individuelle se fond dans la connaissance-univers, est celui où se réalise la connaissance parfaite, l'intuition bergsonienne fVoir Tome II, pp. 322 et 326 .
§ 2, — Discussion. — En dehors des critiques d'ordre général qui atteignent cette théorie de la perception, en tant que partie du système idéaliste métaphysique de son auteur, l'intuitionnisme de Bergson est exposé aux griefs suivants :
1°) 11 fausse les données du problème qu'il prétend résoudre;
2°) Il donne de ce problème une solution arbitraire et inacceptable.
1. Vintuitionnisme de Bergson fausse Les données du problème. Il est certain que le problème de la perception sensible offre des difficultés, dont la première, et non la moindre, consiste dans la notion même de la connaissance : comment, sans sortir de nousmêmes, pouvons-nous atteindre, d'une manière qui dépasse la matière brute, des objets qui subsistent en eux-mêmes hors de nous dans leur réalité purement matérielle? — Bergson commence par supprimer le problême lui-même, ou plutôt par le transformer en un autre, non pas seulement plus mystérieux, mais simplement inintelligible.
« Les objets, d'après lui, sont eux-mêmes la connaissance; ce
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qiiil faut expliquer, c'est comment la connaissance se limite. » Ce qui suppose, ou bien que nous sommes distincts des objets, — etalors celte connaissance, qui est censée diffuse en eux, n'est pas la nôtre; ou bien que nous ne faisons qu'un avec l'ensemble des objets, ce qui est incompatible avec la conscience de notre personnalité, comme nous le montrerons en réfutant le panthéisme moniste (Voir Tome II, p. A16).