CHAPITRE PREMIER
LES IMAGES ART. I. — Oris^îne et nature des imaj^es.
1. « Je fais un triangle, dit Bossuet, et je le vois de mes yeux. Que je les ferme, je vois encore ce même triangle intérieurement, tel que ma vue me l'a fait sentir... c'est ce qui s'appelle imaginer un triangle. »
Ce mol imaginer indique sans doute que la vue est, de tous les sens, celui qui fournit les images les plus riches et les plus abondantes; mais ce serait une erreur de croire, avec Th. Reid, que les images proprement dites, ne sont que les résidus des seules perceptions visuelles. En réalité, elles reproduisent les données de tous les sens; on imagine un son, une odeur, une douleur aussi bien qu'un objet coloré. « Que l'objet coloré que je regarde se retire, dit encore Bossuet, que le bruit que j'entends s'apaise, que je cesse de boire la liqueur qui m'a donné du plaisir, que le feu qui m'échaulfait soit éteint, j'imagine en moi-même celte couleur, ce plaisir et cette chaleur » {Connaiss. de Dieu et de soi-même, ch. i, n. 4).
2. Toutefois, Fimage n'apparaît pas d'ordinaire avec la même intensité que la sensation primitive ; normalement, elle n'est que le résidu, l'écho affaibli d'une sensation éprouvée, un état faible, selon l'expression d'H. Spencer, c'est-à-dire la reviviscence plus ou moins atténuée dans un état fort. On peut donc la déOnir avec Bossuet : une sensation renouvelée et affaiblie; ou avec Taine : une répétition de la seixsation, répétition moins distincte, moins énergique et privée de plusieurs de ses alentours.
'à. Ainsi, l'imagination d'un plaisir ou d'une douleur renouvelle, d'une certaine manière, ce plaisir ou cette douleur, en reproduisant en nous les mêmes effets physiologiques et psychologiques, bien qu'affaiblis.
L'eau vient à la bouche à la pensée d'un mets succulent ; limage d'une substance répugnante excite la nausée ; nous rougissons au souvenir d'une maladresse commise ou d'un affront reçu ; la représentation un peu vive d'une opération douloureuse que nousavons^ subie, nous donne la sensation de froid, la chair de poule.
4. Bien plus, l'image est accompagnée des mêmes phénomènes organiques que la sensation correspondante : l'impression quelle renouvelle occupe exactement les mêmes parties, ébranle les mêmes nerfs et de la même manière que l'impression première, bien que plus faiblement. L'imagination vive d'une couleur éclatante fatigue le nerf optique et laisse après elle la sensation de la couleur complémentaire. Si, après avoir contemplé intérieurement l'image d'un objet supposé très proche, on passe brusquement à imaginer un objet très éloigné, on sent un changement dans l'état d'innervation des yeux. De même, après avoir imaginé
'des sons graves, si on passe à l'audition mentale de sons très aigus, on sent une modification du nerf acoustique.
5. Bref, on peut dire que l'image est une sensation ébauchée, qui, des centres cérébraux, tend à regagner les organes sensoriels. Quand elle est très forte, elle y parvient en effet et se confond alors avec la sensation, ainsi qu'il arrive dans l'hallucination et la suggestion hypnotique. D'ordinaire, elle s'arrête en route, refoulée qu'elle estpar des sensations ou des images plus puissantes; dans ce cas, elle reste à l'état d'image. — Mais alors, dira-t-on, qui nous empêche de confondre l'image avec une faible sensation? à quels signes reconnaissons-nous que nous percevons réellement un objet, ou que nous ne faisons que l'imaginer?
ART. II. — Différences de l'imagée et de la sensation.
1. La première différence est que, sauf les cas exceptionnels d'obsession, d'hallucination, de suggestion hypnotique, les don-