‹ Cours de philosophieChapitre 56 sur 328 · LES IMAGES · texte numérisé non relu

LES IMAGES

nées de la sensation actuelle sont toujours plus nettes, plus précises, plus stables que celles de l'imagination.

a. L'image peut être évoquée, écartée ou modifiée à notre gré, tantlis que la sensation et la perception s'imposent à nous malgré nous. Nous pouvons sans doute nous éloigner ou fermer les yeux, mais non pas nous empêcher de voir ou d'entendre les objets qui sont suffisamment présents à nos organes.

3. Nous l'avons déjà dit, la sensation et la perception sont des états forts, encadrés dans d'autres états forts qui confirment la réalité présente de leur objet. L'image réviviscente est un état faible, isolé au milieu d'états forts qui lui font échec et la contredisent. Ces états forts, antagonistes de l'image, constituent ce que Taine appelle les réducteurs de limage.

4. Les images varient selon les esprits, les circonstances, les dispositions physiologiques et psyclîologiques de chacun; elles apparaissent, se transforment et s'évanouissent sans raison apparente. Au contraire, les perceptions sont sensiblement les mêmes pour tous, ainsi que nous pouvons nous en assurer par la conduite et les paroles de ceux qui nous entourent.

5. Notons encore cette difïérence palpable, que le détail de nos perceptions visuelles varie avec chacun de nos mouvements. Que je ferme les yeux, le paysage disparait; que je tourne la tète, il change de place; que j'avance, les détails se multiplient et se précisent. Tandis que nos imaginations, toujours plus ou moins vagues et sommaires, ne varient point, quelque mouvement que nous fassions.

Et voilà comment, tant que la raison elle-même n'est pas troublée, il est toujours possible de distinguer les données de la perception des illusions de l'imagination.

ART. III. — Uiverses catégories iI'imaç'eM.

L'image, nous l'avons vu, consiste dans la restauration à l'état faible d'une sensation passée. Il est donc à présumer qu'il existe deux grandes catégories d'images correspondant à la division des sensations en représentatives et affectives. Nous allons montrer qu'il en est bien ainsi et, de plus, qu'il convient de reconnaître une troisième catégorie d'images : les images motrices.

^1. — Images représentatives. — L'existence de ces images ne peut faire l'objet d'aucun doute. Si après avoir contemplé Notre-Dame de Paris, par exemple, nous fermons les yeux, nous continuons à la voir intérieurement avec une netteté qui pourra parfois nous surprendre nous-mêmes. Il en est de même pour

un morceau de musique, une période oratoire, une voix sympathique dont le son nous reste, comme on dit, dans l'oreille et que nous entendons intérieurement. Les images analogues correspondant au toucher sont moins frappantes chez l'homme normal, mais elles jouent dans la psychologie de Vaveugle le rôle des images visuelles qui lui manquent totalement s'il n'a jamais joui de la lumière, et qui perdent peu à peu leur importance avec le temps lorsque la cécité est accidentelle.

Les sensations gustatives, olfactives et cénesthésiques, étant surtout affectives, les images qui leur, correspondent rentrent dans la seconde catégorie que nous allons examiner.

§ 2. — Images affectives. — 1. En revivant par le souvenir une course rapide en automobile sur une bonne route dans un beau paysage, nous éprouvons à nouveau l'enivrement de la vitesse, l'impression de fraîcheur, les odeurs pénétrantes et fortifiantes qui s'échappent des bois, des prairies basses traversées à grande allure, en môme temps que nous revoyons par la pensée les sommets boisés qui encadrent la vallée et laissent passer les premiers rayons du soleil éclairant un ciel radieux au-dessus de nos têtes. Cet ensemble d'impressions, ressuscité par le souvenir, nous semble contenir, outre les simples images représentatives, d'autres images qui sont la renaissance, à l'état faible, des sensations affectives éprouvées dans notre excursion matinale.

2. L'existence de ces images affectives est généralement admise aujourd'hui; cependant quelques psychologues pensent, avec ■' W. James, que ce que l'on prétend être une image affective n'est que l'image représentative des objets qui ont provoqué autrefois l'émotion, image accompagnée de Vémotion actuelle nouvelle qu'elle provoque elle-même. La raison invoquée à l'appui de cette opinion est que, si nous évoquons à notre guise le souvenir de nos états affectifs passés, ce souvenir n'est pas nécessairement, même à l'état faible, la renaissance de cet état affectif; il peut rester neutre au point de vue émotionnel, ou même, avoir un ton affectif tout opposé à celui de l'état qu'il rappelle. En effet, nous représentant les événements passés en contraste avec notre état présent, il peut provoquer des sentiments contraires. A l'heure de la prospérité, le souvenir des épreuves passées n'est pas sans charme : Hahet enim prœteriti doloris secura recordatio delectationem, dit Cicéron; tandis que, d'après Dante, il n'est pas de pire douleur que de se rappeler les jours heureux au temps de l'adversité : JSessunmagrjior dolor che ricordarsi del tempo felice nella miseria.

Cet argument démontre que l'on peut se souvenir d'une émo-

Page 1