L'ASSOCIATION DES IDÉES
L'imagination reproductrice ne doit pas être conçue comme un réservoir inerte dans lequel nos images seraient conservées passivement, mais bien plutôt comme une faculté active d'évocation ou mieux de reproduction et de restauration des images primitivement causées en nous par nos sensations. La fonction spontanée d'évocation des images a été appelée assez improprement, il faut l'avouer, association des idées.
L'association des idées est la propriété qu'ont les idées de s'évoquer, de se suggérer les unes les autres. En tant que fonction spéciale, on peut la définir : cette tendance de notre esprit à passer spontanément d'une idée à une autre. Ainsi l'idée de Rome éveille len moi l'idée de Romulus ; celle-ci me rappelle la louve légendaire, les forêts du Latium, etc. De même Napoléon me fait penser à Austerlitz, à la Russie, à la Bérésina, à Sainte-Hélène.
Ce pouvoir d'association, nous le verrons en son lieu (Voir Problèmes généraux, La loi générale d'association), ne s'étend pas seulement aux idées, comme le mot semblerait l'indiquer, mais encore à tous nos états de conscience : images, sensations, mouvements, etc. Bien plus, il s'exerce entre phénomènes de nature différente; un sentiment peut évoquer une idée; une image peut provoquer un mouvement. Chez le pianiste, l'image visuelle des notes de la partition évoque l'image auditive des sons exprimés, et ceux-ci, à leur tour, provoquent spontanément dans ses doigts les mouvements propres à les produire. Mais, d'oii vient aux idées cette propriété de se suggérer comme machinalement les unes les autres, et pourquoi, à l'idée d'un objet, l'esprit associe-t-il telle idée plutôt que telle autre ?
l'association dks idkks. 1;J3
AU T. I. — Théorie écossaise.
J; 1. — Exposé. — D'après Dugald Stewart et d'autres psychologues écossais, certaines idées s'associent dans notre esprit, parce que nous saisissons certains rapports entre les objets qu'elles représentent. Si l'idée de Rome éveille en moi l'idée de Romulus, c'est parce que, Romulus étant le fondateur de Rome, je perçois entre cet homme et cette ville un rapport de cause à efl'et. De là autant de manières d'associer les idées qu'il existe de rapports entre leurs objets.
Or ces rapports sont de deux sortes : rapports essentiels, logiques et rationnels, et rapports accidentels, empiriques ou conventionnels. A la première catégorie appartiennent les rapports de cause à effet, de moyen à fin, de substance à qualité, de genre à espèce, de principe à conséquence. Aux rapports accidentels se ramènent les rapports de simultanéité et de succession immédiate (dans le temps), de contiguïté ou de juxtaposition (dans l'espace), de ressemblance ou de contraste ; enfin, les rapports de signe à chose signifiée.
De là, d'après D. Stewart, deux sortes d'associations, selon qu'elles s'opèrent en vertu des rapports essentiels ou des rapports accidentels. Les associations essentielles supposent la réflexion, le raisonnement ; aussi sont-elles plus lentes à se former, mais en revanche, plus stables et plus scientifiques. Les associations accidentelles sont plus faciles à nouer; mais elles sont fragiles, capricieuses, et ordinairement dépourvues de valeur scientifique.
i? 2. — Critique. — 1. Cette explication repose sur un cercle vicieux. En effet, pour saisir un rapport entre deux idées, il faut tout d'abord avoir ces deux idées présentes à l'esprit. Comment, par exemple, percevoir la ressemblance qui existe entre Napoléon et César, à moins d'avoir ces deux termes présents à la pensée? La perception de ce rapport ne saurait donc évoquer la présence du second terme, puisqu'elle la suppose.
2. De fait, dans l'association proprement dite, les idées s'évoquent l'une l'autre sans que nous ayons conscience de percevoir aucun rapport entre leurs objets ; et la preuve, c'est qu'il est souvent difficile de déterminer après coup le lien qui les unit, llobbes raconte que, dans une société, on parlait de la mort tragique de Charles l"'', lorsque l'un des auditeurs demanda subitement ce que valait le denier Romain au temps d'Auguste. Ce n'est qu'après avoir cherché longtemps, nous dit llobbes, qu'on finit par découvrir que l'idée de Charles I", livré à ses ennemis, avait
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évoqué par analogie l'idée de Judas qui livra son Maître pour trente deniers.
3. Dugald Stewart confond donc ici deux choses bien distinctes, à savoir l'association des idées proprement dite, et la perception de leurs rapports logiques. Cette seconde opération, nécessairement postérieure à la première, est un acte proprement intellectuel qui suppose la réflexion, le jugemeiit, parfois mém-e le raisonnement; tandis que l'association dont il est question ici, est un phénomène tout spontané, qui s'opère en vertu d"une sorte de mécanisme à la fois mental et cérébral que nous expliquerons plus loin.
4. Toutefois, si la perception des rapports entre 'les idées n'est pas la cause immédiaie de leur association, il faut recotinartre quelle exerce sur celle-ci une influence considérable, quoique indirecte, non seulement en renforçant et en consolidant les associations déjà établies, mais en en provoquant de nouvelles. Car l'habitude de rechercher certaines liaisons imprime peu à peu à Tesprit une direction, une lournure spéciale, qui le dispose à associer ses idées de telle manière plutôt que de telle autre. Voilà pourquoi la perception de ces rapports pe-ut étTe considérée comme une cause secondaire et indirecte de l'association. Reste à en indiquer la condition immédiate et déterminante.
ART. 11. — Vraie théorie de l'association.
§ 1. — Les trois lois de l'association d'après la fhéorie anglaise. — Les psychologues anglais Bain, James Sully et d'autres, expliquent la tendance des idées à se suggérer les unes les autres au moyen de trois lois qu'ils estiment irréductibles.
1. Loi de contignïté. — Deux ou plusieurs idées acquièrent la propriété de s'associer et de s'évoquer mutuellement lorsqu'elles ont déjà été contiguës dans notre esprit, c'est-à-dire lorsqu'elles ont déjà été pensées simultanément ou en succession immédiate. Ainsi, on montré à un enfant 'une lèlitpe en même temps qu'on la lui nomme ; limage visuelle s'associe peu à peu daiîs son esprit à l'image auditive, et la i'orme de la lettre finit par lui en suggérer le nom (1).
2. Loi de ressemlalance. — Il est des idées qui n'ont jaiBais été pensées, ni simultanément, ni successivement, et qui cependant s'évoquent en vertu d'une certaine ressemblance. Ainsi le
(i) Celte loi df canligmlé est liien différente du rapport de contioml''- dont parle l'école écossaise. Celui-ci a trait à la cûntiguïté des objets eux-mêmes dans l'espace ou dans le temps, celle-là «e rapporte à la contiguïté des .idées dans la ironsri&nee. Tie fait, doux olijel-s ont^beau être contemporains ou juxtaposés, «ieetle coiUiguilé objective ne devieiU pas une contiguïté subjective et de conscience, jamais les images de ces objets n"ac((uerront la iiTopriété de s'associer et de se-suggérer mutuellement.
l'association des idéks. 13o
visage d'un inconnu peut m<> rappeler tel de mes amis auquel il ressemble.
3. Loi de contraste. — Kniin, c'est un fait qu'une idée tend naturellement à suggérer l'idé^ de son contraire ; la guerre fait penser à la paix, l'inlhiiment grand à l'inliniment petit, rextrème luxe à l'extrême pauvreté. Or on ne peut invoquer ici ni la ressemblance, ni la contiguïté préalable dans l'esprit ; d'où la nécessité de recourir à une troisième loi : Tassociation ])(ii' contraste (1).
Ces trois lois expliquent en etlet tous les cas d'association; mais, quoi que disent les psychologues anglais, elles i)euvent se ramener à une seule : la contiguïlé, laquelle dès lors doit être considérée comme la loi unique de toute association.
^2. — La contiguïté, seule loi de l'association des idée&.
1. El d'abord, la prétendue loi des contrastes se ramène tout ensemble à la loi de ressemblance et à la loi de conliguïtr.
En effet, les contraires appartenant au même genre, dont ils représentent les termes extrêmes, sont Bécessairemeul seinhlables sous quelque rapport : le blanc et le noir sont des couleurs; le doux et l'amor .sont des saveurs, etc. D'autre part, l'esprit, par une sorte de réaction naturelle, par un certain besoin d'équilibre et de compensation, passe spontanément d'un extrême à l'autre : ainsi l'obscurité suggère l'idée avec le besoin de la lumière; la guerre, l'idée et le désir do la paix, etc. Et voilà comment les idées dos contraires sont ordinairement pensées l'une à la suite de l'autre, c'est-à-dire conligui-s par succession.
2. A son tour, la loi de ressemblance n'est elle-même qu'un cas particulier de la loi de contiguïté, et l'on peut dire que deux choses qui se ressemblent ont été, par là-méme, contiguës dans l'esprit, non pas sans doute dans leur totalité, mais partiellement et quant au trait de leur ressemblance- De fait, deux personnes ne se ressemblent qu'autant qu'elles ont quek|ue trait commun. Or ce trait commun qui fait partie de cet homme que je vois pour la première fois, a déjà été contigu dans mon esprit avec l'ensembie des traits de mon ami auquel il ressemble; et voilà comment la vue de cet étranger éveille en moi l'idée de mon ami.
De même, l'idée de conquérant qui convient à Napoléon a déjà
!l) Ces Irois lois smit picrisrment celles (iiriiuliriuait déjà Arisliitc: « Quand nous poursuivons une lu-nst-c qui ne solfie pas iramétlialeiucnl à nous, dit-vl, nous y sommes rimduits en parlant d'une aulre idée, par 1c moyen de la rcascmàl^nce. ou du conlvasli'., ou de la contii/tnlr -.f^ à?' 6(/.oiov, f^ <xn' i•^a.'^xwJ■, ^ àiro xoj ffûveyyy; ». Saint Thomas dis;ut de iiirnie, eu reproduisant Aristot" : • Inn rlioso peut en rapi>oler une aulre de trois manières: par siinililudc, \>ar contraste cl par raijprockcm'mt - {De tnemorin et i-eminiscenlia). Notons toutefois qu'iJ ne s'a^iil ftas ici de l'évocalion spontanée dfs idc'vs. c'est-à-dire de l'associaiion proprement dite, mais d'un rappel voulu et réllérhi, au moyen tic certains rapports.
été contiguë dans mon esprit avec l'idée d'Alexandre, auquel elle convient également; et voilà pourquoi l'idée de Napoléon me fait penser à Alexandre.
Concluons que la, contiguïté préalable (totale ou partielle, médiate ou immédiate, simultanée ou successive) de deux idées, ou plus généralement de deux étals de conscience, est la condition nécessaire et suffisante, c'est-à-dire la loi unique de toute association.
g 3. — Mécanisme de l'association. — Reste à expliquer comment celte contiguïté des idées, des sensations ou des images sutfit aies associer et à les grouper dans l'esprit, de telle sorte que l'apparition de l'une d'elles a pour effet de faire revivre le groupe tout entier.
1. Et d'abord, étant admis, que tout état de conscience, tant soit peu caractérisé, laisse après lui une trace dans les centres nerveux, on conçoit que plusieurs images se produisant simultanément ou en succession immédiate, il se produise entre les éléments nerveux correspondants, comme des trajets qui les constituent en groupes sympathiques tendant à vibrer de concert. Dès lors, que l'un de ces éléments vienne à être ébranlé par une image, grâce aux trajets qui le mettent en communication avec les autres éléments, et au courant qui parcourt ces trajets, tout le groupe auquel il appartient s'éveillera en même temps et fera revivre dans notre esprit les images qui le composent. D'oîi cette loi formulée par Hoffding : Tout fait de conscience qui se reproduit, tend à restaurer Vêtat total dont il a fait partie.
2. Remarquons en outre que les associations ne sont pas toutes ■également solides, ni douées de la même force évocatrice. Il en est de fugitives qui disparaissent presque aussitôt sans laisser de traces, et il en est de tenaces qui persistent de longues années et même toute la vie. D'où vient cette différence?
a.) En règle générale, une association est d'autant plus durable qu'elle s'est formée sous le coup d'une impression plus vive.
Ainsi, un grave accident vient-il à se passer sous mes yeux, l'émotion que me cause ce spectacle suffit à associer et à fixer si solidement dans mon esprit les diverses circonstances qui l'ont accompagné, que je ne puis plus désormais penser à l'une sans me rappeler les autres.
b) La ténacité des associations dépend aussi du degré d'attention que l'on a volontairement apportée aux idées ou aux choses. En effet, par l'attention que l'on concentre sur elle, une idée acquiert bientôt ce relief qui fait impression et la grave profondément dans notre esprit.
c) Enfin, troisième loi : la répétition. L'association se fortifie d'autant plus que le même groupe d'idées s'est présenté plus fré-
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quemmont à notre esprit dans des conditions identiques. — Notons aussi que certaines conditions physiologiques influent beaucoup sur la force et la durée des associations. Ainsi, une surexcitation anormale du cerveau causée par la fièvre ou la fatigue, par le jeûne ou la veille, peut resserrer le lien qui unit nos idées au point de les faire dégénérer en véritable obsession. Inversement, dans les cas d'anémie cérébrale causée par l'âge, la maladie, ou l'absorption habituelle de certaines substances, telles que l'alcool, etc., il arrive que les images les plus vives se succèdent devant notre esprit sans se lier les unes aux autres.
3. On voit, en définitive, que l'association des idées n'est pas tant une fonction spéciale qu'un cas particulier de Vhabitude, c'est-àdire de cette tendance que nous avons à refaire ou à repenser automatiquement ce que nous avons déjà fait et pensé. L'une comme l'autre, nous le verrons, sont régies par les mêmes lois : une association se noue, de même qu'une habitude se prend, d'autant plus facilement que l'idée ou l'acte ont fait sur nous une impi-essioti plus vive; qu'ils se sont reproduits plus fréquemment, ou enfin que nous y avons apporté plus ^'attention.
ART. m. — Itôle de l'association des idées dans la science.
i? 1.— Importance de l'association. — Ce serait sans doute s'exagérer singulièrement la portée de l'association des idées, que d'y voir, avec Stuart Mill, Herbert Spencer, Bain et l'école dite associatlonniste, la loi suprême et unique de toute vie intellectuelle; de soutenir que penser, juger et raisonn'ér ne sont qu'autant de manières d'associer des images (1). Cependant, si l'association ne constitue pas tout le mécanisme de la vie raisonnable, il faut bien admettre qu'elle est la condition et le point de départ obligé de toute opération intellectuelle, de toute recherche scientifique, comme de toute inspiration artistique.
1. En eflet, connaître les causes et les principes, découvrir les rapports nécessaires qui existent entre les idées, tel est le besoin de la raison et l'objet même de la science. Or cette recherche des rapports ne peut avoir lieu qu'autant que les idées ont été préalablement mises en présence l'une de l'autre par l'association spontanée; car, nous l'avons dit, la perception d'un rapport suppose nécessairement la conscience plus ou moins nette des deux termes entre lesquels il est perçu.
2. C'est encore l'association qui permet d'élaborer les maté-
, I) Cette lliéorie, si laiisso quand od l'appli(|iie à l'hommo. rsl l'expression même do Il v(5rilé (luand il s'agit de l'animal. Pour celui-ci, l'association des iinases constitue à la lettre tout le mécanisme de sa vie psychologique; c'est elle qui explique ces con$('cHtions machinales, comme parle Leibniz, qui imitent le raisonnevient.
riaux qu'elle fournit. Elle est la condition indispensable de la réflexion, de la comparaison et de toutes les opérations de l'esprit. Elle suggère les hypothèses qui ne sont, pour la plupart, que des associations par ressemblance. Elle est d'un grand secours dans la perception elle-même, puisque c'est elle qui, sur quelques légers indices, nous conduit à ces inductions rapides appelées perceptions acquises. Elle est la pourvoyeuse de l'imagination en lui suggérant les analogies et les contrastes. Bref, il serait facil<3 de montrer que les lois de l'éducation, du langage, etc., reposent en grande partie sur l'associalion, quand elles ne se confondent pas avec elle.
§ 2. — Dangers de Tassociataon. — Autant l'association des idées est suggestive et féconde quand on sait s'en servir et la diriger, autant elle égare et fausse le jugement dès qu'on s'abandonne à ses caprices. Si elle est l'inspiratrice de toutes les grandes découvertes de la science et de tous les chefs-d'œuvre de l'art, c'est elle aussi qui est la source de la plupart des erreurs, des sophismes et des préjugés.
1. Et de fait, il suffit de remonter à l'origine de tant de superstitions ridicules [Vendredi joui- de malheur: caractère néfaste du nombre 13), de tant de préjugés populaires et de proverbes absurdes [Araignée du maiin, chagrin; araignée du soir, espoir), des horoscopes, des prédictions de l'astrologie, des recettes bizarres de la médecine empirique, etc., pour s'assurer que ces extravagances proviennent presque toutes de la transformation inconsciente d'une contiguïté subjective et fortuite des images ou même des sons, en une liaison objective et nécessaire entre les choses, et qu'elles ne sont en défmitive qu'autant d'applications diverses des sophismes connus : Post hoc, ergo propler hoc ; cum uno, ergo cum omnihus.
2. Il faut l'avouer, c'est là un travers assez naturel de l'esprit humain. En effet, le propre de la raison étant de rechercher la raison des choses, les causes, les lois, les principes, il n'est point de repos pour elle qu'elle n'ait la cer'titude ou du moins l'illusion de les connaître. Malheureusement, les causes sont cachées et, pour les découvrir, il faut de la patience, du travail, de la perspicacité; tandis que les associations se présentent d'elles-mêmes et sans efîort. Comme, d'autre part, celles-ci ont avec celles-là certaines ressemblances trompeuses, telles que la coïncidence ou la succession des idées et des faits, et qu'elles produisent sur nous un effet analogue, à savoir Yattente, les esprits impatients et superficiels sont naturellement portés à s'en contenter, et- à tromper, pour ainsi dire, la faim de leur raison en transformant ces coïncidences accidentelles en rapports nécessaires, et en
LASSOCIATION PKS IDIÎKS. lÔD
affirmant, comme le dit Lreibniz, que les cho&e^ sont lùks en effet, parce tiite leurs images sont liées dans la mémoire. Aussi est-ce pour nous un devoir de nous défier de nos associations, d'en surveiller et d'en diriger le cours.
APPENDICE
Rapports de l'as.sociation «les itlées arec l'îiitellîgeuce et le caractère.
I. — Iniluenoe de l'intelligenoe et du caractère sur l'association des idées.
Constatons d'abord tin fait, c'est que les idées ne s'associent pas de la même manière dans tous les esprits, et qu'un même spectacle n'éveîFle pas chez tous les mêmes pensées et les mêmes impressions.
1. Ainsi, la vue du même paysage évoque des images bien différentes ehez l'agriculteur, le géologue, l'artiste, l'industriel ou le général d'armée-, et la vue d'un cadavre ne dit pas (a même chose à l'anatomiste qui l'étudié, aux parents qui le pleurent ou au croque-mort qui escompte le profit quil en retirera. 'Quels souvenirs n'éveillent pas dans l'esprit d'un homme tant soit peu ini^ruit les ruines de Thi'-'bes, de Ninive ou de Palmyre, ces cadavres d€ (fraudes villes, comme les appelle Volney! Cependant l'Arabe du désert n'y voit qu'un abri mal commode contre le soleil ou la tempête. 'Les pyramides d'Egypte, qui évorpièrent quarante siècles d'hisboire à l'esprit cultivé d'e Bonaparte, ne disaient sans doute pas grand'chose à rimaginatioTi du rude •soldat do la République.
2. Ces din"<Tences prouvent que la direction de l'esprit n'est pas exclusivement déterminée par la nature des idées on des images; autrement, elles s'associeraient chez tons de la même manière. D'où vient donc que. parmi 'infinité des associations possibles, les unes se réalisent et les autres avor-
!iL; pourquoi une même idée éveille-t-elle des idées si diverses suivant les iiulividosV Les causes en sont multiples.
Indépendamment de cette loi fondamentale de toute association, à savoir, la contiguïté préalable des idées dans l'esprit, laquelle peut naturellement varier d'un individu à l'autre :
a) On peut dire d'abord qne ces idées surgiront de préférence dans un esprit, qui correspondent le mieux à l'ensembh^ de ses préoccupât ions ac- •tiH«lles ou habitaelles. Aussi, la profession, la tournure d'esprit, l'éducation,
- goûts paiticuliers sont-ils décisifs en pareille matièi-e.
/') Le caractère, considéré, soit dans sa tonalité native, soit dans sa disposition actuelle et passagère, imprime également sa direction au cours de nos pensées; car c'est une autre loi, que toute idée qui a un rajtport direct avec les tendances dominantes d'un caractère, tend à s'associer avec celles qui peuvent la compléter ou la fortifier, et repousse celles qui sont de nature à la contrarier. Ainsi le mélancolique cédera de pn-férence aux suggestions tristes et le saaignin aux images rianti^s.
' ) Ivn dehors de ces infiuences fatales, la volonté peut, elle aussi, par l'at-
ution, par l'habitude de la réflexion, exercer sur la succession des idéi's une action qui, pour être indirecte, n'en est pas moins décisive. Nous l'avons dit, si les idées s'associent spontanément, avant même que l'cf^prit ait découvert entre elles aucune liaison objective, l'habitude de rechei'cher de préf^renoe tels ou tels rappoits finit cependant par imprimer aux idées une
direction déterminée, parleur creuser comme un lit qu'elles suivront ensuit d'elles-mêmes.
La conclusion, c'est que l'intelligence et la volonté peuvent beaucpup sur la faculté d'association, et qu'il dépend de nous en grande partie d'orient'M' nos idées, de réformer notre tournure d'esprit en négligeant les rapproclu"ments bizarres et incoliérents, pour favoriser les associations plus conformes à l'ordre et à la nature des choses.
II. — Influence de l'association des idées sur l'intelligence et le caractère.
Cette direction intelligente de nos associations est pour nous un devoiid'autant plus impérieux, qu'à son tour, l'influence de l'association des idées sur Tinteiligence et le caractère est plus considérable en bien ou en mal. selon qu"on sait la maîtriser ou qu'on s'en fait l'esclave.
1. Ainsi, qu'un esprit s'abandonne passivement au cours de ses pensée.^ vagabondes; qu'il prenne l'habitude de la rêverie, des associations artificielles, il cessera bientôt de s'intéresser aux rapports nécessaires; l'imagination chez lui dominera la raison. Il pourra sans doute briller dans une conversation frivole, s'échapper en saillies imprévues; mais ses pensées comme ses discours manqueront de suite et de logique; .sa mémoire pourra être facile, elle ni' sera ni tenace, ni sûre, ni compréhensive.
2. Au contraire, voulons-nous nous faire un esprit sérieux, philosophique porté d'instinct à enchaîner ses idées d'après leurs rapports essentiels? Atcoutumons-nous par la réflexion et la méditation à intervenir activement dans la marche de nos pensées, à en faire un choix judicieux, à les disposer avec ordre et méthode. Nos associations en acquerront non seulement un réelle valeur scientifique, elles seront plus durables; nos connaissances s'o: ganiseront peu à peu d'elles-mêmes en sjstème où chaque idée nouvelle trouvera sa place marquée d'avance.
3. L'association des idées exerce une influence non moins décisive sur le sentiment, les sensations et jusque sur le caractère. C'est une loi que toutes les idées qui, à tort ou à raison, se sont associées dans notre esprit à des idées de peine ou de plaisir, reproduisent en nous quelque chose de cette peine ou de ce plaisir, et nous portent à agir en conséquence. L'idée d'une personne est-elle liée à quelque événement pénible, c'en est assez pour qu.e sa présence nous soit à charge, et que tout nous déplaise en elle. Au contraire, éveillet-elle en nous d'agréables souvenirs, nous recherchons sa compagnie, elle participe plus ou moins justement à notre gratitude et à notre estime.
Quels sentiments opposés n'éprouvons-nous pas tout d'abord pour le fils d'un grand criminel, ou pour le descendant d'une famille illustre, par le seul jeu des associations que leurs noms évoquent dans notre esprit! Sous peine de tomber dans l'injustice, il y a là une part assez délicate à faire au préjugé et à la raison. En un mot, on peut dire que l'association est le fondement de la plupart de nos sympathies et de nos antipathies; car ces sentiments ne sont autre chose que l'attrait et la répulsion que nous éprouvons pour une personne à raison des images agréables ou pénibles que sa vue réveille en nous.
Ce sont là autant d'effets de la loi dite de transfert, d'après laquelle, si deux représentations ont été associées ensemble, et qu'un certain sentiment accompagne l'une d'elles, ce sentiment s"étend de lui-même à l'autre. Cette loi s'applique même aux choses; témoin le culte pieux qui s'attache aux objets ayant appartenu à une personne aimée et re.spectée. De même on voit le matelot conserver précieusement la planclie qui l'a sauvé du naufrage, et le soldat montrer avec orgueil la balle qui l'a blessé.
4. L'association exerce son influence sur les sensations elles-mêmes. Le goût ou le dégoût que nous éprouvons pour certains aliments, dépend sou-
LA MliMOIRE. 14i
vent dos idéos que nous y associons à tort ou à raison. 11 suflit parfois d'évoillcr on notre esprit certaines images pour nous faire trouver répugnant un mets que nous avions mangé jusquo-!à avec appétit; de môme, il est fort problable qu'un mets réputé exquis, ou portant un nom pompeux, nous paraîtra meilleur qu'il n'est en réalité, au moins à la première expérience.
5. Quant à l'elïet des associations sur le caractère, il est facile de com- ]irendre qu'on se laissant aller aux idées tristes, sombres ou malveillantes, on devient nécessairement soupçonneux, timide et injuste; qu'en s'accoutumant à ne voir en toutes choses que les défauts, les inconvénients et les difficultés, on tombe fatalement dans la pusillanimité, le d('Couragement, le désespoir.
Inversement celui <iui, jiar un excès contraire, se fait une loi de n'accueillir que les images gaies et riantes, de ne voir que les qualités des hommes, les avantages dos situations et les agréments des choses, en vient bientôt à croire tout possible, à trouver tout aimable, à se faire un caractère chimérique, naïvement contiant, follement présomptueux, qui l'expose tùt ou tard aux plus amèrcs déceptions.
Gardons-nous de jiareils travers; sachons voir les choses sous leur vrai jour et prendre la vie sans amei'tume ni illusion ; et au lieu de nous livrer successivement au hasard de nos associations, ap])liquons-nous autant que possible à les maîtriser, à en diriger le cours par l'habitude de la réflexion.