LA MÉMOIRE
ART. I. — Analyse et niéeaiii»<ine du ^ioiiveiiir.
v; 1. — Nature de la mémoire. — Avant tout, il faut s'entendre sur la nature de la mémoire.
1. On Ta définie: la faculté de se rappeler le passé. C'est là une définition bien sommaire et même inexacte, car il est évident que le passé lui-même ne saurait revenir, et que nous n'avons aucun pouvoir de le rappeler.
D'autres la définissent : la faculté de se rappeler les connaissances antérieurement acquises. C'est restreindre arbitrairement le domaine de la méinoire, car, outre les connaissances, la mémoire nous rappelle encore les sensations, les émotions et tout état de conscience déj;\ éprouvé. De fait, on se souvient d'un sentiment, d'une douleur, d'un air de musique, aussi bien que d'un vers de Corneille et d'un théorème de géométrie.
2. Remarquons de plus que l'objet propre et direct du souvenir n'est jamais quelque ciiose d'extérieur à nous, mais seulement la perception de cette chose, ou Vémotion qu'elle nous a causée; en un mot, c'est nous-mcmes diversement impressionnés par celte chose. De fait, cela seul peut revenir à notre conscience qui y fut déjà présent; ce n'est donc pas proprement de Rome ou des Alpes que nous nous souvenons, c'est d'avoir vu Rome, c'est de
iM PSYCHOLOGIE.
l'impression que nous ont causée les Alpes. La mémoiFe ne norureprésente ces objets qu'à travers un intermédiaire qui est n-ousmême; aussi est-ce avec raison que Royer-Collard a dit : « Qn ne se souvient pas des ctioses, on ne se souvient que de soimême.. »
0. D'où la divers^ité des souvenirs qu'un objet identiquement le même peut laisser à différentes personnes, chacune le revoyant à travers son tempérament psychologique et les impressions qu'il lui a laissées.
15 2. — Le souvenir . — Quant à l'acte même du souvenir, il n'est pas aussi simple qu'il le paraît au premier abord ; du moins suppose-t-il plusieurs conditions sans lesquelles il n'est pas de souvenir proprement dit.
1. Ainsi, il est clair que, pour se rappeler une chose, il faut d'abord en avoir acquis une certaine connaissance et l'avoir conservée. Il faut ensuite que cette connais^ian ce revienne à l'esprit et qu'on la reconnaisse comme lui ayant déjà été présente. Enfin, il faut savoir plus ou moins quand et à quel propos on l'a eue.
>'ous pouvons donc donner- de la mémoire cette défmition : La faculté de conserver et de se rappeler les étais de conscience précédemment éprouvés.
2. Ces diverses conditions du souvenir vrai et complet ne sont pas toujours réalisées; souvent la mémoire s'arrête à telle ou telle phase de son développement.
a) Ainsi, c'est un fait que la conservation existe souvent sans le rappel, et que nous savons une foule de choses qui n'auront '' jamais l'occasion de nous revenir à l'esprit. Dans tous ces cas, la mémoire est donc simplement rétentive.
h\ D'autres fois, la connaissance se représente bien à notre esprit, mais c'est pour le traverser sans être reconnue ; ellnous fait alors l'effet dune connaissance nouvelle, qui nous expose à devenir plagiaires sans le savoir. La plupart de nos rêves sont composés de ces souvenirs incomplets (1;.
c) Nous pouvons aussi nous rappeler une connaissance avec la conscience de l'avoir déjà eue, mais sans savoir précisément quand et à quelle occasion. Que de fois on se dit : j'ai vu cette figure, j'ai entendu cet aii', j'ai lu ce passage; mais où? à quel propos? on l'ignore. C'est ce qu'on nomme une réminiscence (2,.
Étudions séparément chacun de ces divers élémenLs du souvenir, ainsi que les lois spéciales qui les régissent.
(1, A !a fin de s» vie, Linné prenait plaisiT à lire ses propre.* ouvrages ef, oobliatit qu'il en était l'auteur, il sécriait parfois.: « Quec'est beau! que, J/e voudrais avoir écrit cela! •
(■î; Plusieurs pliiloîophes dnnnent le nom ie réminiscence aux souvenirs Tiagties et etjn'ùâ, ou encore auv idées qui, n'étaat pas reconnues, sont jugées nouvelles»
LA MKJiOlRE. 143
AU r. M. — Con.<»erv:«ti»ii de la, e»aiuai!««»anre.
Il est évident que si une connaissance nous revleat à l'esprit, c'est quelle y était conservée. Or^cei'laias faits semblent prouver {\\ie rieifi de ce qui a une fois passé par la cons<;ienGe n'est complètement perdu pour elle; que toute connaissance, même la plus fugitive, peut toujours se représenter sous certaines iuilluences. Ainsi, on a vu des personnes, dans le somm,eil hypnotique , décrire avec les détails les plus précis des scènes, entières auxquelles elles avaient assisté dans leur enfance, ou réciter de longs passages qu'elles n'avaient pu entendre qu'une seule fois. Des asphyxiés revenus à la vie assurent qu'au moment de perdre connaissance, tout leur passé sest représenté à leur esprit avec une lucidité aiconaparable. Mais ce sont là des cas exceptionnels. Nous verrons plus loin, qu'en règle générale, une connaissance ne laisse de trace durable dans notre esprit, qu'autant qu'elle nous a impressionnés à quelque degré.
Quelle est la nature de cette trace? Comment et sous quelle forme les connaissances acquises se conservent- elles dans la mémoire?
Il est certain que nous n'avons aucune conscience de leur présence en nous; car nous ne savons qu'elles y étaient que parle fait de leur réapparition. C'est dire en d'autres termes que la conservation de la connaissance se ramène à une habitude (â'lt<;)
la foiS' cérébrale et mentale dont la physiologie et la psycholoi^ic' doivent analyser les conditions (1).
s! 1 . — Conditians physiologiques de la conservation de la connaissance.
I. Et d'abord, il fuut bien admettre qu'il y a une différence entre celui qui sait une chose, encore qu'il n'^y pense pas, et celui qui l'ignore; par exemple, entre le pianiste qui nejouepaset l'homme qui ne sait pas jouer du piano, de mémo qu'il y a une diflerence enij-eun aveugle et un clairvoyant qui forme les yeux. Sans doute, psychologiquement, cette différence S(! traduit par une aptitude, par une disposition qui existe dans celui-ci et n'existe pas dans (•(■lui-lù; mais cette aptitude elle-même suppose quelque différence actuelle et permanente,, ;\ peu prés comme deux orgues de Barbarie, construits pour jouer des airs dilTérents, ne sont pas identiques au moment où ils ne jouent pas.
(1) Ce terme dp continuation «to la connitissanct' est tlonc irapfopre. U ae faut pas A'Saiiiniler la mémoire à uq iiiagasvu de receleur (jui accumuk' et cnuserve <lans leur ideiiliU; prciiiicrc loiiics ses aci|uisitions. Ce i|ni est roiiservo en tunis, ce ue snnt |)a< proprement les idées et les eonitaissaiires elles-m«^ijics, mais .setileraeiit le pouvoir de l«a éTn((ner à nouveau, sous l'exeitalioQ de ccrlaines iulluences.
144 i'SYCHOLOr.IE.
2. En quoi consiste ce quelque chose qu'a le savant et que n'a pas l'ignorant? — Dans un état particulier du cerveau, dans une sorte d'empreinte ou de résidu qu'ont laissé après eux les divers états de conscience qui se sont succédé en nous.
Des faits positifs prouvent ce concours direct de l'appareil cérébral dans la conservation de la connaissance. Certaines maladies, certaines lésions du cerveau entraînent la perle totale ou partielle de la mémoire; d'autres fois, un accident, un coup, une chute la développent transi toirement. L'usage des narcotiques, tels que le tabac, l'opium, la morphine, l'affaiblit et la paralyse.
3. Quant à la nature de ces modifications cérébrales, on ne peut guère formuler que des hypothèses.
a) Platon, qui n'ignorait pas les conditions physiologiques de la mémoire, y voit des empreintes. « 11 y a dans nos âmes des tablettes de cire, plus grandes en celui-ci et plus petites en celuilà; d'une cire trop dure ou trop molle en quelques-uns, en d'autres tenant un juste milieu » [Théétèle).
b) Descartes admet des plis dans le cerveau, « de même que des plis dans un morceau de papier font qu'il est plus propre à être plié derechef ».
c) Malebranche parle de sillons communicants.
d) Hartley et Moleschott ont recours à des vibrations phosphorescentes, résultant de la combustion lente du phosphore contenu dans la matière cérébrale.
e) Th. Ribot explique l'action du cerveau sur la mémoire par , une certaine modification des éléments nerveux qui le composent,
et par une connexion particulière qui s'établit entre un certain nombre de ces éléments pour chaque connaissance conservée, en sorte que, l'un d'eux étant ébranlé, les autres vibrent de concert avec lui. A. Fouillée admet de même que la mémoire a pour condition organique l'établissement dans le cerveau de trajets entre certaines cellules. Dans cette hypothèse, la condition d'une bonne mémoire dépend du nombre et de la persistance de ces trajets. Leur persistance fait la ténacité de la mémoire, leur nombre en fait la richesse. (Voir ci-dessus, p. 136, le mécanisme de r association.)
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses physiologiques, il ne faut pas oublier que la conservation de la connaissance suppose certaines conditions psychologiques dont il nous reste à parler.
§ 2. — Lois psychologiques de la conservation des souvenirs.
1. La première est une certaine intensité de l'impression première. C'est une loi que ,les idées ne se conservent qu'autant qu'elles ont fait impression sur nous, et qu'elles se conservent
LA MKMOIRE. 143
d autant plus longtemps que cette impression a été plus vive. Eh passant sur une place publique, je vois bien des personnes, mais .je ne conserve le souvenir que de celles qui m'ont frappé par leur costume, leur attitude, etc. C'est parce que l'enfant est très impressionnable et que tout est nouveau et intéressant pour lui, qu'il se souvient longtemps de ce qu'il a vu et entendu.
Voilà pourquoi tout ce qui concourt à aviver l'intensité de l'impression, contribue à la conservation des souvenirs. Ainsi :
rt)par l^ attention que nous leur prêtons délibérément, les choses qui d'abord eussent passé inaperçues, se gravent profondément dans notre mémoire;
b] le même résultat s'obtient par la répétition fréquente du passage que l'on veut retenir. De fait, la répétition représente une succession de petites impressions qui, en s'accumulant finissent par en constituer une grande; comme l'eau qui tombe goutte à goutte finit par creuser la pierre, mais il y faut du temps. Toutefois, si répéter n'est pas le meilleur moyen d'apprendre, on peut dire que c'est un moyen indispensable pour conserver ce qu'on sait, et que toute connaissance qu'on néglige de rappeler de temps en temps, perd peu à peu le pouvoir de reparaître et finit par tomber dans l'oubli.
On voit que cette première loi est la même qui régit l'association des idées, et que, sous ce rapport, la mémoire n'est, elle aussi, qu'une habitude mentale.
2. La seconde loi psychologique de la conservation de la connaissance est la liaison des idées. Il est facile de comprendre que les idées se conservent d'autant mieux l'une l'autre qu'elles forment entre elles un système plus étroitement lié. Quœ bene romposita sunt memoriam série sua ducunt, dit Quintilien. Au contraire, rien de plus difficile à retenir qu'une série de mots ou d'idées entre lesquels l'esprit ne saisit aucun rapport. Nous verrons plus loin le parti qu'on peut tirer de cette loi pour le développement de la mémoire.
ART. III. — Kénpparitioii ou retour »lc la connaissance.
L'acte de la mémoire suppose comme trois moments : on acquiert une connaissance; cette connaissance sort du champ de la conscience; puis elle y reparaît. En ce sens, il est vrai de dire que l'oubli est la condition de la mémoire, car, si une idée ne sortait pas de notre esprit, elle ne pourrait y rentrer par le souvenir (1). La conservation des idées n'est donc en soi que la possi-
U) Ne pas coiifonilre cet oubli momentané et superOciel, «|ui est la •emoire, avec l'oubli prolond et définitif qui en est la nôgaUon; aufr
mémoire, avec l'oubli prolond et définitif qui en est lanôgationrauM-ement'ceseraU
COURS DE PIIILOSOPUIB. — T. I. jq
14U PSYCUOLOiilE.
bilité de se ressouvenir, une mémoire en puissance, comme dit Aristote. La mémoire en acte est proprement le retour, la reviviscence de l'idée. — Sous quelle influence la mémoire passe-t-elle ainsi de la puissance à l'acte, et qu'est-ce qui détermine cette connaissance oubliée à reparaître dans le champ de la conscience?
Ce rappel suppose, lui aussi, certaines conditions physiologiques et psychologiques, dont il faut dire un mol.
§ 1. — Conditions physiologiques. — Les conditions physiologiques, incontestables quant à leur existence, sont peu connues en elles-mêmes, comme tout ce qui touche aux rapports du cerveau et de la pensée.
1. Si l'on admet, avec A. Fouillée, que la mémoire a pour condition organique rétablissement dans le cerveau de trajets entre certaines cellules, et que la vibration de la cellule a s'étend à la cellule b grâce à cette voie de communication, on peut dire que quand le trajet nerveux a été creusé, mais n'est pas actuellement parcouru par un courant, il y a simple rétention des idées, ou plutôt simple possibilité de les rappeler, et que leur rappel effectif n'a lieu qu'autant que le trajet est actuellement parcouru.
2. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, il est certain que la condition organique du rappel ou de la réapparition de la connaissance consiste essentiellement dans la restauration de l'état cérébral primitif, et que cette restauration peut être favorisée ou entravée par certaines influences physiques ou pliysiologiques, telles que l'âge, l'état de sauté, la fatigue, les circonstances de temps et de lieu, de bruit ou de silence, d'obscurité, .etc.
ij 2. — Conditions psychologiques. — 1. Au premier coup dœil^ la réapparition de la connaissance paraît s'opérer de deux manières :
a) Spontanément : un souvenir surgit brusquement et comme de lui-même dans notre esprit;
bi Volontairement : un souvenir ne revient qu'après avoir été délibérément rappelé et plus ou moins laborieusement cherché.
Toutefois, quand on analyse ces diflérents cas, on s'aperçoit bientôt que le retour des souvenirs s'opère toujours selon la loi de l'évocation associative.
jusilfiei' celle définiliou plaisante qui lait consister la mémoire dans « l'art d'oublier ». — L'oubli est encore uue condition nécessaire de la mémoire en ce sens que si un lait de notre vie passée devait être rappelé intégralement, nous mettrions autant de temps à nous en souvenir qu'à le vivre. Il faut donc que la mémoire le restaure en en supprimant quelque chose, ce qu'elle t'^it de deux manières : ou bien en en laissant tomber des Iragtnents dans l'oubli, ou bien en en taisant revivre un résumé schématique, plus semblable à une projection qu'a uue reproduction exacte-
LA MÉMOTRE. 147
2. Et d'abord, il est facile de constater que la volonté n'a pas de pouvoir direct sur la mémoire, et qu'il ne suffît pas de le vo7iloir pour se rappeler quelque chose. Que de fois on entend dire : j'ai le mot sur la langue, il me reviendra quand je n'y penserai plus {{). En fait, la volonté ne saurait commencer de toutes pièces le rappel d'une idée; tout ce qu'elle peut faire, c'est de provoquer les associations susceptibles de mettre l'esprit sur la voie et dans la direction supposée de ce qu'il veut trouver. Ainsi, veut-on se rappeler un nom propre? On a le sentiment qu'il commence ou finit par une certaine lettre; en conservant volontairement cette lettre devant l'esprit, le groupe, c'est-à-dire le nom cherché, finit souvent par surgir tout entier. — D'autres fois, on se représentera les traits de la personne ou la forme de la chose, et cette image réveillera par association le nom qu'on est accoutumé de lui donner. 3. Quant au rappel prétendu spontané, comme, d'une part, les associations sont souvent très bigarres et les suggestions très fugitives, et que, d'autre part, tous les cas qu'on a pu soumettre à l'analyse ont toujours été ramenés à un rappel par association, on est en droit de faire rentrer provisoirement dans la loi générale les cas obscurs et mal étudiés que l'on attribue à la reviviscence spontanée (2).
— Donc, en résumé, Vassociation doit être considérée comme Tunique loi de la réapparition de la connaissance, et l'on peut dire que jamais une idée ou une image ne revient à l'esprit, qu'elle n'ait été suggérée par quelque idée ou image actuellement présente, avec laquelle elle a été associée, soit spontanémenl par l'impression première, soit volontairement par l'attention, soit enfin machinalement par la répétition fréquente.
(1) on dit raruie : il suffit que je cherche pour ne pas trouver, comme si l'effort de la volonté, loin d'aider au rap|)el de la connaissance, pouvait y faire obstacle Et de fait, cette insistance à lixer l'esprit sur un même chjet ne peut que aônerle libre jeu des associations. Le mieux est encore de laisser le courant nerveux se répandre sponunément dans les divers groupes de fibres cérébrales aboutissant à l'objet cher- .ché. Voilà pourquoi le meilleur moyen de retrouver l'orthographe d'un mot qui nous écJiappemomentynément, est de laisser courir librement sa plume sur le papier^
C est la encore cequ. explique pourquoi le silence, l'obscurité, la solitude sont les conoitMDs les plus lavorables du ressouvenir; car, plus l'esprit est en repos, moins Il est distrait par les perceptiotis actuelles, et plus IcsassociaUons fonctionnent librement et plus il est apte à se remémorer le passe. - De là Ihabitude de fermer les yeux ou de les élever au ciel quand on veut évoquer un souvenir.
(S) p:.ns certains cas, ces rappels spontancs paraissent relever plutôt de lobsession que de la mémoire proprement dite. Ainsi, on vient d'ctre témoin d'un «rave accident; 1 émotion a été si vive et l'ébranlement si violent, que re spectacle ne nous quitte pour ainsi dire plus. L'image peut, sans doule, en être refoulée passagèremeut par quelque |)erceplion actuelle : on réalité, elle reste toujours présente à l'étal subconscient, toujours prcle à reparaître par sa propre force. .Nous le répetons, il v a la piuu.t obsession, idée fixe, imafic persistante <|ue véritable souvenir ; car le souvenir •appose l oubli, c'est-à-dire la disparition totale de la conscience pendant un temps pin» ou moins long. Ce qui le prouve, c'est que l'éiuction setant calmée, l'image perd peu a peu son pouvoir de résurrection spontanée pour rentrer sous la loi commune (lu rappel par association.
148 l'SYCIlOLOGIE.
Voilà pourquoi quand nous récitons un passage, et que la mémoire vient à nous manquer, nous reprenons d'un peu plus haut, comptant sur cette attraction mutuelle des idées ou des mots pour en retrouver la suite. Voilà pourquoi il est si facile de réciter les lettres de Talphabet dans Tordre oîi on les a apprises et associées, et si difficile de se les rappeler dans Tordre inverse.
ART. IV. — I<a reconnaissance des idées.
Pour qu'il y ait souvenir proprement dit, nous Tavons vu, ce n'est pas assez qu'une idée reparaisse à la conscience, il faut encore qu'elle soit reconnue comme lui ayant déjà été présente.
J^ 1. — Comment s'opère cette reconnaissance du passé 9
1. Remarquons d'abord que le passé, comme tel, ne saurait être l'objet d'une connaissance directe, ainsi que le prétend Th. Reid. De fait, toute connaissance directe suppose la présence actuelle de son objet ; or le passé, n'étant plus, ne saurait nous être immédiatement présent, ni par suite directement connu.
Reconnaître une idée ou une image, c'est associer à un état de conscience présent le sentiment de l'avoir déjà éprouvé; c'est juger que la connaissance qui est actuellement présente à notre esprit lui a été déjà présente antérieurement. Or, si nous soumettons ce jugement à Tanalyse, nous y découvrons une double notion : la notion de temps écoulé, et la notion de notre identité personnelle.
2. En effet, pour juger qu'un état de conscience actuellement présent a déjà été éprouvé, il faut nécessairement distinguer un présent et un passé, établir un rapport de succession entre deux moments de notre existence, ce qui constitue précisément la notion de temps écoulé.
3. D'autre part, impossible de reconnaître, c'est-à-dire d'affirmer qu'une connaissance présente a déjà été nôtre, à moins d'avoir conscience que le moi qui sent et qui voit est identiquement le même qui a vu et senti précédemment ; car, après tout, on ne peut reconnaître que ce qu'on a soi-même connu. Et voilà comment les idées du moi un et identique et du teynps écoulé sont des éléments du souvenir (1).
(1) C'est précisément celte reconnaissance du passé qui distingue la mémoire de la simple habitude avec laquelle certains modernes ont prétendu l'identifier de tout point.
Sans doute, à ne considérer que la conservation et le retour de la connaissance, la mémoire n'est en somme qu'un cas particnlier de l'habitude, c'est-à-dire de celte tendance que nous avons à refaire et à repenser ce que nous avons déjà fait et pensé; mais, nous venons de le voir, la mémoire proprement dite suppose, en outie, que cette pensée qui revient à l'esprit est reconnue comme lui ayant déjà été présente. Or la perception de ce rapport entre le présent et le passé, essentielle à tout véritable souvenir, constitue un acte proprement intellectuel qui empêche de ne voir dan» la mémoire que l'automatisme de l'habitude.
LA MÉMOIKE. 149
i; 2. — Théorie de H. Bergson.
1. Exposé. — a) Bergson distingue deux sortes de mémoires : la mcmoire-habilude qui n'est que l'aptitude, la tendance acquise à la répétition d'un acte, et la mémoire-souvenh' qui seule mérite proprement le nom de mémoire. Par exemple : « J'étudie une leçon, et pour l'apprendre par cœur je la lis d'abord en scandant chaque vers ; je la répète ensuite un certain nombre de fois. A chaque lecture nouvelle un progrès s'accomplit ; les mots se lient de mieux en mieux; ils finissent par s'organiser ensemble. A ce moment précis je sais ma leç«n par cœur ; on dit qu'elle est devenue souvenir, qu'elle s'est imprimée dans ma mémoire.
« Je cherche maintenant comment la leçon a été apprise, et je me représente les phases par lesquelles j'ai passé tour à tour. Chacune de ces lectures successives me revient alors à l'esprit avec son individualité propre ; je la revois avec les circonstances qui l'accompagnaient et qui l'encadrent encore...
« Le souvenir de la leçon, en tant qu'apprise par cœur, a tous les caractères de l'habitude... Au contraire, le souvenir de telle lecture particulière, la seconde ou la troisième par exemple, n'a aucun des caractères de l'habitude. L'image s'en est nécessairement imprimée du premier coup dans la mémoire, puisque les autres lectures constituent, par définition même, des souvenirs différents. »
C'est là le souvenir proprement dit, bien différent de la simple habitude en ce qu'il ne doit rien à la répétition des actes, n'étant au contraire que l'évocation et la reconnaissance immédiate, comme passé et comme mien, d'un événement essentiellement unique et individuel, rebelle à toute répétition.
b) Ce souvenir proprement dit s'explique, dans la philosophie de Bergson, par sa théorie du mouvement et de la dun'e. D'après lui, le courant de notre vie psychologique est un mouvement un et absolument indivisible, qui s'identifie parfaitement avec toute la réalité de notre moi (1), et notre durée réelle « est une durée où nos états se fondent les uns dans les autres ». Dès lors, ce que nous appelons notre passé et ce que nous saisissons par la mémoire, dans sa singularité individuelle et incommunicable, nous constitue dans notre présent même : rien ne s'op{)Ose donc à ce que nous ayons parla mémoire Vi)ituition de notre passé, et ainsi s'explique et se justifie cette impression de saisie immédiate qui caractérise la connaissance de notre passé dans le fait du souvenir.
(1) ■ Il y a des clianKemenls, mais il n'y a pas de clioscs i|ui cliangent : le changement n'a pas hesoiii d'un sup|)ort. 11 y a des mouvemeuls, mais il n'y a pas nccessalremcnl (les objets invariables qui se meuvent : le moMvenienln'implifiucpas un mobile • (La l\-rci;pliondu chanijernenl, p. ai. Conférences failcs à l'iniver^iité d'Oxford, '2'; -27 mai 1M11).
150 PSYCIJOLOGIE.
2. Appréciation. — a) Bergson Ta bien va, le caractère de déjà éprouvé par moi, élément principal du souvenir, est quelque chose d'immédiat et tout nous porte à croire qu'il provient de ce que la durée réelle du moi intelligent est en quelque manière mtemporelle.
b) Mais nous nous séparons de lui par la façon dont nous expliquons ce caractère intemporel de la durée du moi. Bergson prétend en rendre compte par l'identification absolue du mouvement et du mobile et par la stricte unité indivisible du mouvement qui dure. Ce sont là deux exagérations manifestes : sans doute, le mouvement n'est pas une entité subsistante, juxtaposée à une chose inerte qui serait alors dénommée mobile; mais il est tout à la fois distinct et inséparable du mobile, car le mobile est quelque chose qui se meut et, d'autre part, le mouvement ne se conçoit que comme le mouvement de quelque chose; — quant à la durée, son unité n'est en réalité que V unité même de la chose qui dure; mais, au moins dans les êtres finis et contingents, cette unité s'accorde parfaitement avec une succession continue d'instants, non pas séparés, mais distincts.
Sans recourir, donc, à de pareils arguments, nous admettons, d'accord avec la tradition scolastique, que l'âme, tout en étant essentiellement forme substantielle du corps, n'épuise cependant pas toutes les énergies de son être dans l'exercice de sa fonction informative, mais que, par sa vie proprement spirituelle, elle déborde la matière et, à ce titre, n'est pas emportée tout entière avec le corps qu elle anime dans ce flux continu delà durée matérielle qui s'appelle le temps. Elle dure, sans doute, et sa durée ' coexiste au temps, mais dans sa durée, elle reste parfaitement identique à elle-même. Dès lors, le moi, à cause de l'élément principal qui le constitue et qui est son âme, peut fort bien dans le moment de sa durée matérielle qui est l'instant présent du temps, se saisir intuitivement dans tel autre moment de cette même durée qui fait partie de sa durée temporelle passée. Dans ces deux instants de temps, dont l'un n'est pas l'autre, le moi, par la durée intemporelle de son âme, restera et se saisira donc un et identique.
^3. — Souvenir, perception et imagrination.
Reste à savoir ce qui nous détermine à rejeter ainsi dans le passé cette connaissance qui nous revient à l'esprit, et à quels signes nous reconnaissons qu'un état de conscience présent se rapporte à un événement passé. En d'autres termes, qui nous empêche de confondre le souvenir avec la perception d'un objet présent, ou encore avec la simple imagination que nous pouvons en avoir ?