CHAPITRE IV
QUALITÉS, LOIS ET VARIATIONS DE LA MÉMOIRE ART. I. — Qualités de la mémoire.
1. Nous l'avons dit, on peut distinguer trois moments essentiels dans l'acte de la mémoire : on apprend, on retient, on se rappelle; delà les diverses qualités d'une bonne mémoire :1a facilité qui apprend sans peine, la ténacité qui relient sans défaillance, la promptitude qui se rappelle sans effort. On peut ajouter Y étendue qui retient beaucoup, et la /?rf(?7i/c qui se rappelle les choses sans confusion et dans leurs moindres détails.
2. D'ordinaire, ces qualités sont très inégalement réparties. La facilité et la ténacité en particulier semblent s'exclure, et il est aisé de le comprendre ; car, si la mémoire est tenace à proportion de l'attention que l'on met à apprendre, de son coté, l'attention suppose un certain effort qui n'est pas la facilité; et voilà comment, en général, la même mémoire ne saurait être à la fois de cire pour apprendre et de marbre pour retenir. Ici encore se vérifie l'adage : quod cito fît, cita périt.
3. Néanmoins, il est des exceptions ; on cite de véritables prodiges de mémoire, celle d'Aug. Comte, par exemple, qui était aussi vaste que sûre, aussi facile que tenace.
ART. II. — llénioires spécialeM.
Les mémoires ne sont pas seulement inégales, elles sont encore spéciales, selon leur aptitude à retenir certaines choses de préférence à d'autres, et l'on rencontre aussi peu de mémoires universelles que de mémoires parfaites.
i; 1. — Mémoire intellectuelle et mémoire sensitive. — On distingue ordinairement la mémoire intellecttielle cl la mdmoire sensitive ou imaginative.
1. La première est celle du savant. KUe suppose une aptitude spéciale à rechercher et à retenir les rapports essentiels des rlioscs : rapports quantitatifs clicz le mathématicien, rapports de
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cause à effet, de moyen à fin chez le physicien, etc., tandis que la seconde est plus sensible aux rapports accidentels, aux proportions esthétiques, à l'harmonie des lignes, des formes, des sons et des couleurs ; c'est la mémoire de ïartiste.
2. Certains philosophes prétendent que toute mémoire est essentiellement sensitive et automatique ; que ce qu'on appelle mémoire intellectuelle n'est en réalité que le travail plus ou moins réfléchi de la pensée (jugement et raisonnement^ qui vient s'ajouter aux données de la mémoire, pour les élaborer et les relier selon leurs rapports logiques.
Cette exclusion ne nous paraît pas justifiée, car l'intelligence est, aussi bien que les facultés inférieures, soumise aux lois de l'habitude et, par suite, naturellement portée à repenser ce qu'elle a déjà pensé. Ainsi, il y a la mémoire des mots et la mémoire des idées; tantôt c'est le mot qui rappelle l'idée et tantôt c'est l'idée qui rappelle le mot.
Ajoutons aussi que, à force de nous préoccuper de certains rapports, de fixer notre attention sur certaines idées, il se forme peu à peu en nous certaines habitudes mentales qui constituent une véritable mémoire intellectuelle, laquelle, à son tour, réagit puissamment sur la mémoire sensitive.
§ 2. — Différents types de mémoire sensitive.
On peut distinguer dans la mémoire sensitive ou Imaginative le type visuel, le type auditif et le type moteur. En efl"et, si l'on fait abstraction de la reconnaissance et de la localisation des souvenirs, la mémoire, nous l'avons dit, n'est en somme qu'une habitude, c'est-à-dire une virtuosité qui se surajoute à. chacun de nos modes d'action. En réalité, il existe autant de mémoires spéciales que nous avons de sens et d'organes. Or, il est certain que, les mêmes sens et les mêmes organes n'étant pas également développés chez tous les hommes, les mémoires se diversifieront et se spécialiseront chez chacun d'eux selon leurs aptitudes physiques ou psychologiques, leurs goûts innés, leurs habitudes acquises, leurs exigences professionnelles, etc.
1. .Vinsi, le type visuel est plus frappé parles formes et les couleurs. Telle est la mémoire du peintre, du dessinateur ; celle d'Horace Vernet, par exemple, qui pouvait peindre un portrait de mémoire, ou celle de ces joueurs d'échecs, qui conservent une vue si nette de la position respective des différentes pièces, qu'ils peuvent jouer une partie entière, et même plusieurs simultanément, sans jeter une seule fois les yeux sur l'écniquier.
2. Le type auditif, chez lequel domine la mémoire des sons, soit des sons musicaux, comme chez Mozart, qui note le Miserere d'Allegri après l'avoir entendu seulement deux fois à la chapelle
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Sixtine; soit du langage rythmé, comme chez les poètes ; soit même la simple mémoire des mots, le psitlacisme, comme l'appelle Leibniz, si développée chez les jeunes enfants.
On peut dire, en général, que le type auditif se rencontre moins fréquemment que le type visuel ; sans doute parce que les formes et les couleurs, ayant quelque chose de stable et de permanent, se gravent mieux dans la mémoire que les sons qui passent et s'évanouissent. Acn^r est oculorum quam auriuvi seiisus, dit Quintilien.
3. Le type moteur, qui conserve surtout la mémoire des mouvements, soit des lèvres pour prononcer, soit des doigts, comme chez le pianiste et le violoniste, soit des jambes, comme chez le danseur et le patineur.
ART. III. — Moyen» de développer la mémoire.
Les mémoires n'étant pas égales en puissance, ni également capables de retenir les mêmes choses, une question se pose naturellement : comment pourrons-nous développer la nôtre et lui faire acquérir l'étendue et les qualités qui lui manquent?
Et d'abord, il est certain que nous le pouvons dans une large mesure : Nil œque vel augctur cura tel ne(jUgentia ivtercidit, dit encore Quintilien, parlant de la mémoire, et les lois que nous avons étudiées nous en fournissent les moyens très efficaces.
§ 1. — Moyens physiques. — Sans doute, les lois physiologiques de la mémoire ne sont ni assez connues, ni suffisamment en notre pouvoir pour nous permettre d'en tirer un parti positif; du moins pouvons-nous en déduire certaines règles négatives, certaines précautions à prendre pour éviter tout ce qui, en entravant le fonctionnement normal du cerveau, serait de nature à nuire ;l une faculté si précieuse ; comme, par exemple, l'usage exagéré du tabac, des alcools, des narcotiques.
^2. — Moyens psychologiques. — Quant aux lois psychologiques, elles sont on ne peut plus fécondes en applications.
1. Nous savons que la condition essentielle pour apprendre facilement, pour retenir longtemps, c'est la vivacité de l'impression première. Or, si nous ne sommes pas maîtres de nos impressions, nous pouvons y suppléer par Valtention, ce burin de la mémoire, ou du moins par la ri- pétition. Il dépend de nous d'appliquer notre esprit aux idées que nous voulons retenir, d'y revenir souvent afin que leur souvenir se grave profondément.
2. Une autre loi fondamentale de la conservation et du rappel
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de la connaissance, c'est la liaison des.idres : nouveau moyen très efficace de développer en nous la puissance de la mémoire.
En effet, nous avons vu que la mémoire est d'autant plus tenace que nos connaissances sont mieux liées et qu'elles forment entre elles un système plus compact. Or il dépend encore de nous de rechercher les liens logiques qui les unissent, afin de les grouper en notre esprit suivant leurs rapports naturels, et de les constituer en une véritable méthode (i). Une bonne méthode est, au témoignage de Cicéron, le plus sur auxiliaire de la mémoire : Ordinem esse maxime qui memorix lucem afferal.
a) Elle la rend non seulement tenace, mais encore fidèle et prompte à retrouver les idées qu'on lui confie. En effet, quand les choses sont classées méthodiquement, il est toujours facile de mettre la main sur ce qu'on cherche. Malebranche parlant de ceux qui apprennent sans méthode : « Ils font de leur tête, dit-il, une espèce de garde-meuble dans lequel ils entassent sans discernement et sans ordre tout ce qui porte un certain caractère d'érudition. »
b) La méthode fait encore les mémoires vastes et étendues. Avec elle, nous n'avons à craindre ni encombrement, ni confusion ; au contraire, plus nous apprenons et plus nos connaissances s'éclairent et se complètent. Il en est de la méthode comme de l'emballage, dit Richard Cecil, « un bon emballeur mettra dans la même caisse deux fois autant de choses qu'un mauvais ».
c) Enfin la méthode naturelle offre ce grand avantage de développer simultanément et harmoniquement deux facultés qui ne doivent jamais être séparées, à savoir la mémoire et le jugement, car elles sont destinées à s'aider et à se soutenir mutuellement. L'étendue des souvenirs est quelque chose sans doute, puisque c'est là que le jugement va puiser ses termes de comparaison, mais le principal est encore leur classement et leur enchaînement logique, ce qui est précisément l'œuvre du jugement (-2).
3. Nous pouvons encore tirer un autre parti de la loi del'asso-
(.1) Par mcthode, nous entendons celle classification qui range les choses suivant leurs rapports naturels, par opposition au si/s<érne, qui les groupe d'après leurs rapports artiliciels, ainsi que nous le verrons en Logique.
(2; Il sVnsuit que ropp'Siiion qu'on se plaît parfois à établir entre le jugement et la mémoire n'est pas psycholoc;iquc!nent justillée. Sans doute on peut joindre une étonnante mémoire à nu jugement très faux. On connaît l'épitaphe malicieusement é<|uivoque du P. Hardouin, célèbre érudit du xvii« siècle : Vir bonx memorix exiieclans judicium. Et de fait le danger de celte érudition indiscrète qui absorbe plus qu'elle ne peut digérer, plus jalouse d'amasser les documents que de les classer et d'en faire un choix judicieux, c'est précisément de développer la mémoire aux dépens du jugement. Loin de trouver dans sessouveiiirs aide cl lumière, "espril se sent accablé et cmmc écrasé sous leur poids, deméme qu'un excès de combustible <lont on charge une llamme naissanle, ne va qu'à l'étoutfer au lieu de l'alimenter.
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oialion en ôlablissanl onlre les idées certains rapports conventionnels qui nous aident à les retenir. C'est le principe de la Afuémolechnie. On peut la délinir ; Vart d'a>>socier ce que nous retenons difficilement à ce que nous retenons facilement.
a) De fait, certaines idées sont évidemment plus aisées à retenir que d'autres; associons donc les idées qui sont susceptibles de nous échapper aux idées dont nous sommes sûrs : celles-ci nous suggéreront celles-là.
b) Les mémoires étant diverses, il est clair que la même mnémotechnie n'est pas applicable à toutes, et que chacun doit se faire la sienne selon ses aptitudes spéciales.
Celui qui a la mémoire des mots associera les dates et les chilïres qu'il retient difficilement à certains mots de convention; de son côté, celui qui a la mémoire des chilïres, se composera des nombres qui lui rappellent les noms propres. Le type audîtif s"aidera du rythme des vers et des assonances; le type visuel, qui a la mémoire locale, rattaciiera ses souvenirs à quelque lieu déterminé. C'est ainsi, dit-on, que Cicéron avait coutume de rattacher les principales divisions de ses discours aux différentes parties du forum où il devait parler.
c) Toutefois la mnémotechnie présente ce danger, d'accoutumer l'esprit à des rapprochements bizarres et futiles que la raison réprouve; aussi doit-elle être employée concurremment avec la méthode naturelle, qui se fonde sur les rapports logiques des idées et des choses.
AlvT. IV. — .llalîidies delà mémoire.
Sous le nom de Maladies de la mémoire^ Th. Ribot a énuméré et décrit avec détails les désordres nombreux auxquels est sujette cette faculté. Il les ramène à trois types : Vammisie, Vhypermnésie, et la parammhie.
i\. — Amnésie. — L'amnésie est l'oubli sous sa forme pathologique. Elle est totale ou partielle, selon qu'elle porte sur l'ensemble ou sur une partie des souvenirs.