‹ Cours de philosophieChapitre 62 sur 328 · L'amnésie totale peut être · texte numérisé non relu

L'amnésie totale peut être

a] Temporaire ou définitive. Dans le premier cas, après une absence plus ou moins prolongée, la mémoire revient comme d'elle-même, soit brusquement, .soit par degrés; dans le second cas, il faut procéder à une rééducation complète. Ces accidents sont d'ordinaire la suite d'une chute, d'un coup violent ou d'une maladie cérébrale.

b) Parfois aussi, l'amnésie est périodique, en ce sens que la mémoire normale disparaît et reparaît à des intervalles plus ou

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moins rapprochés. Ainsi en est-il dans le somnambulisme, dans le sommeil hypnotique, ou môme dans l'ivresse; témoin ce commissionnaire irlandais qui, ayant perdu un paquet pendant qu'il était ivre, s'enivra de nouveau et se rappela où il l'avait laissé.

c) L'amnésie peut être progressive ; alors l'oubli enyabit peu à peu et irrémédiablement la mémoire pour aboutir à sa destruction totale. Cette forme d'amnésie se rencontre surtout chez les vieillards, elle est l'ellet du ramollissement, de la paralysie, de la dégénérescence du cerveau, bref, de quelque lésion cérébrale à marche envahissante. Dans ce cas, la perte de la mémoire s'opère suivant un ordre invariable.

A l'opposé de l'oubli normal, l'amnésie porte d'abord sur les faits les plus récents; elle s'étend bientO)t aux idées, puis aux sentiments et aux affections, enfin aux actes habituels. En général, on peut dire que la destruction va de la snrface au fond et que le îiouveau meurt avant l'ancien. Ce paradoxe est connu sous le nom de loi de régression.

La raison en est que les objets ne laissent dans le cerveau affaibli dn vieillard que des traces fugitives et, par suite, que les associations qui se forment en lui ne sauraient être durables. Au contraire, celles qui sont fixées de longue date dans les éléments nerveux, étant devenues pour ainsi dire organiques, ont une bien plas grande force de résistance contre la destruction progressive. Ainsi s'explique physiologiquement cette presbytie de la mémoire qui fait que les vieillards, oublieux de la veille se souviennent des laits de leur première jeunesse. Séries hesternorum inuneinorcs acla pueritiui recordantur (Quintilien).

On peut en donner aussi cette explication psychologique, que, la ténacité de la mémoire étant proportionnelle à l'attention qu'on met à apprendre, le vieillard qui regarde toutes choses d'un œil terne et distrait, est incapable de rien retenir; mais, par là même aussi, ses souvenirs d'autrefois, n'étant pas refoulés et comme recouverts par des acquisitions récentes, demeurent toujours aussi vifs et aussi présents qu'au premier jour.

cl) Enfin, l'amnésie peut être congénitale, comme chez l'idiot et le crétin.

2. Quant à l'amnésie T^arfie^/e, elle revêt les formes les plus diverses.

à) On distingue l'aphasie ou impuissance de parler, résultant, soit de l'oubli des signes vocaux (perte de la mémoire auditive ou surdité verbale), soit de l'oubli de la coordination des mouvements nécessaires pour articuler les mots (aphasie motrice).

L'aphasie suit, elle aussi, une marche invariable; elle porte d'abord sur les noms propres, puis sur les noms communs ; elle

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s'attaque ensuite aux adjectifs, aux verbes, enfin aux interjections; c'est-k-dire qu'elle s'étend du moins général au plus génénd.

6) L'agraphie est l'ainnésie des signes graphiques; elle revêt deux formes : on ne peut plus lire, la vue ne sait plus apprécier la valeur des lettres (?t dos mots écrits : c'est la cécité cerhale, on ne peut plus écrire, on a perdu le souvenir de la coordination des mouvements nécessaires pour former les lettres : c'est l'agra' pliie motrice (1).

§ 2. — Hypermnésie. — Lhypermnésie est une exltation anormale et passagère de la mémoire, dans laquelle les impressions les plus lointaines et les plus fugitives se représentent avec une extrême netteté. Ce phénomène est dû à certaines causes physiologiques, en particulier à la rapidité de la circulation cérébrale sousl'intluence de la fièvre, d'un narcotique, d'une vive émotion. 11 se produit parfois au moment de la mort, ou de l'asphyxie, ainsi qu'en témoignent plusieurs de ceux qui ont été rappelés à la vie.

Comme lamnésie, l'hypermnésie peut être totale ou partielle : mais elle est toujours passagère, et disparaît avec la cause qui l'a amenée.

sj 3. — Paramnésie. — Entin, la paramnésie est une mémoire faussée, dans laquelle on croit revoir et reconnaître ce qu'en réalité on voit et on connaît pour la première fois. Cette illusion du déjà vu, ou du déjà fait, consiste à associera faux l'idée du passé à des perceptions et à des impressions nouvelles. KUe est ordinairement la suite de quelque désordre mental (2).

APfENiUCE Importance «le la mémoor};.

I. - L'importance de la mémoire dans la science, dans l'art, comme dans la pratique de la vie. — II serait bien diClioilo d'imaginer à quel état précaire nous serions réduits, si nous étions condamnés à perdre toutes nos connais-sanccs au fur et à mesure que nous les acquérons.

1. Et d'abord, la science .s'alimcntant infiniment plus des données du passé

(1) On sait, depuis les rochenhes de Bmca sur les localisations cérébrales, qu'il existe dans le cerveau quatn^ sièges dilIiMcnts du lanijagc: à savoir, un siège de la parole éiTitc, de la piU'ole lue, de la r)arole entendue et de la parole jiarlce. C'est la lequi explHiue comment, à la suite do quelque trouble (.éréhral particulièrement I' l'alise, on penl perdre Je sens de la lecture et non celui de l'écriture, etc.

(■i) M. Ribot expli(iu(', ce pliéiiomene sinHulier en disant que, le niecanismu de la iixMnoire • lonctiimnant à rebours ». mt prend l'iniap'e xise du souvenir pour la sensation réelle, cl lu sensation réelle, déjà alVaiblie. pour un souvoiiir.

que des faits présents, il est clair que c'est la mémoire qui lui fournit la presque totalité de ses matériaux. C'est encore eilequi lui permet de les élaborer. En effet, qu'est-ce que l'invention d'une hypothèse, sinon une idée qui jaillit du fond de la laémoiro et qui nous ouvre des perspectives imprévues? Et que deviendraient l'induction et lanalogie, si la mémoire ne tenait en réserve des exemples, des expériences et des termes de comparaison, qui nous permettent de généraliser et de nous élever du fait à la loi, de l'individu au type?

2. La mémoire n'est pas moins nécessaire dans la production des œuvres d'ail. De fait, étant donné que l'homme ne crée rien, il s'ensuit que l'imagination ne peut composer ses fictions et ses tableaux qu'au moyen des éléments que lui fournit le souvenir. Les Muses sont filles de Mnémosyne, disaient les Grecs. L'inspiration artistique elle-même n'est pas autre chose que la montée facile, large et puissante des idées, c'est-à-dire encore une excitation heureuse de la mémoire. Bref, toujours et partout, en quelque genre que ce soit, qu'il s'agisse de méditer, de parler ou d'écrire, c'est la mémoire qui nous suggère les idées avec les mots et les tours qui conviennent à ces opérations.

3. Il n'est pas jusqu'aux actes les plus élémentaires de l'esprit, qui ne réclament impérieusement le concours de cette faculté.

Sans elle, plus de raisonnement : car impossible de conclure, si, à mesure que nous formulons une proposition, la précédente a disparu de notre esprit. Plus de jugement : car juger c'est ramener un cas nouveau à des cas déjà coimus, c'est-à-dire, en définitive, à des souvenirs. Plus de comparaison : car comment comparer entre eux deux objets si, pendant que nous considérons le second, la mémoire ne maintient le premier présent à notre esprit? Par <-onséquent aussi, plus d'idées générales, plus de perceptions acquises, plus <le signes, plus de langage, plus même de conscience réflexe, car nous savons qu'on ne peut réfléchir sur un phénomène psychologique qu'autant que celui-ci se survit dans le souvenir. Nous pouvons donc conclure avec Pascal que •• la mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de l'esprit ».

Sans la mémoire, notre intelligence ressemble au tonneau des Danaïdes : elle se vide à mesure qu'on la remplit. Elle a beau apprendre, observer, renouveler cent fois les mêmes expériences, elle n'en devient pas plus ea- Vante; elle ne dispose jamais que de l'indivisible présent. Dès. lors, plus d'éducation, plus de progrès; nous sommes condamnés à une perpétuelle enfance : Ornais enim disciplina memoria constat, frustraque docemur si quidquid audimus prœterfluat (Quintilien).

II. — Importance de la mémoire comparée à celle du jugement. —

Si la mémoire joue un rôle si décisif dans la vie, dans la science et dans les arts; si elle est en toutes choses la condition indispensable du talent et même du génie, d'où vient qu'on en fait d"ordinaire si peu de cas? D'où vient que ceux qui ont une heureuse mémoire en parlent et s'en vantent sans embarras, comme d'un avantage dont il n'y a pas à tirer vanité, et que ceux qui en sont mal pourvus en prennent si facilement leur parti, en plaisantent même comme d'un accident sans conséquence; alors surtout que, s'il s'agit du jugement, nous nous montrons si jaloux et si suceptibles, que nous n'osons, ni nous vanter d'en avoir, ni nous plaindre den manquer?

1. La raison de cette différence est sans doute que la mémoire est à nos yeux une faculté inférieure et comme extérieure à nous, un simple appareil enregistreur qui fonctionne automatiquement sans aucun mérite de notre part; tandis que le jugement est une faculté supérieure et proprement humaine qui nous élève au-dessus de la nature entière. En définitive, notre jugement, c'est nous-mêmes, voilà pourquoi nous sommes si jaloux de tout ce qu'on en peut dire et penser.

l'imagination cukatuick. 161

,'. Un autre motif iioiir lequel nous faisons si bon marché de notre ménioiro. c'est que les délaillancee de cette faculté sont si appariantes que nous essayerions en vain de les pallier : aussi voulons-nous du moins nous assurer le mérite de la franchise et de la modestie en les avouant de bonne grâce. Au contraire, les erreurs de jugement sont plus délicates à discerner, et ceux-là seuls les apen^'oivent, qui ont plus de pénétration. Or, comme le disait Descartes, parlant du jugement, « chacun pense en être si bien pourvu que ceux mômes qui sont le plus difticile à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils n'ent ont •>. Comment dès lors se plaindraient-ils de leur jugement, puisqu'il faudrait qu'ils en eussent beaucoup pour s'apercevoir qu'ils en manquent?

3. Enfin, dernière raison, plus subtile encore, de l'alTectation que plusieurs mettent à se défier de leurs souvenirs, c'est le secret espoir qu'ils ont de voir leur jugement bénéficier de tout ce qu'ils ôtent à leur mémoire.

Remarquons en effet que, si nous n'osons nous vanter de notre jugement, nous sommes cependant bien aises de passer près des autres pour être favorisés sous ce rapport. Que faire? Nous prenons un détour : nous déplorons notre manque de mémoire, afin de donner à entendre que tout ce que nous pouvons dire de bien et de spirituel vient de notre propre fonds et non par ouï-dire.

Ainsi s'explique ce lait singulier, finement remarqué par La Rochefoucauld, que « tant de gens se plaignent de leur mémoire, tandis que personne ne s'est jamais plaint de son jugement •.

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