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L'IMAGINATION CRÉATRICE

L'imagination simplement reproductrice etla fonction d'association des images restent dans le domaine de la vie sensitive. Sans doute, aucune activité psychologique de l'homme n'est tellement confinée dans l'ordre organique et sensible que la nature spirituelle de l'âme ne s'y fasse plus ou moins jour; cependant il est des manifestations de cette vie psychologique qui se résolvent en images et en combinaisons d'images, et il en est d'autres au contraire qui révèlent immédiatement la présence de l'esprit. Telle est, nous l'avons vu, la mémoire proprement dite, telle est aussi, nous allons le voir, l'imagination créatrice.

'^ i. — L'activité créatrice de l'esprit.

Kn général, l'imagination créatrice est le pouvoir que nous avons de combiner les données de la mémoire pour en former des assemblages nouveaux; en d'autres termes, elle est la faculté de composer, avec des images d'objets vus ou entendus, des ensembles qui ne sont Jamais tombés sous nos sens.

Ainsi, sans avoir jamais assisté à une bataille, je puis en imaginer une d'après les récits qui m'ont été faits, en groupant des images visuelles d'hommes armés, de chevaux, de canons, de

COUHS I)K l'IUl.OSOI'IIIF,. — T. I. H

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fumée, etc., des images auditives de fusillade, de canonnade, de commandements, de cris de blessés, de sonneries de clairon, etc., toutes choses que j'ai déjà vues et entendues.

On voit que ce mot d'activité créatrice ne doit pas être pris au pied de la lettre, comme si l'esprit humain pouvait jamais produire quelque chose de rien. En fait, son activité est toujours subordonnée à quelque matière préexistante, à quelque donnée de l'expérience qu'il s'applique à modifier et à combiner plus ou moins ingénieusement.

Cette combinaison des images est susceptible de bien des degrés et peut se produire dans des circonstances bien différentes.

1. Sous l'action du temps et de la distance, il s'opère souvent dans nos souvenirs certaines altérations inconscientes, une sorte de sélection spontanée, en vertu de laquelle plusieurs détails s'atténuent ou s'effacent de notre esprit, tandis que d'autres s'exagèrent, s'idéalisent et revêtent un caractère de fraîcheur et de poésie qu'ils n'avaient certainement pas dans la réalité des choses. De là un effet de perspective qui fait que le passé nous parait d'ordinaire plus beau que le présent, et le lointain plus séduisant que ce qui est proche. Ce jeu d'imagination est la source des rêves ; il explique en grande partie le charme des souvenirs d'enfance et des impressions de voyage, les légendes qui s'attachent à certaines origines, et ce travers assez fréquent chez les vieillards de dénigrer le présent au profit du passé {Laudator lemporis acti). Ces combinaisons toutes spontanées relèvent plutôt de l'imagination passive, et forment comme la transition entre la simple reproduction et la création.

2. L'imagination créatrice proprement dite est essentiellement active et réfléchie; elle est une faculté très complexe qui, outre la mémoire, suppose le concours de la raison, du sentiment et, dans ses productions les plus relevées, de l'inspiration et du génie. Ainsi, le romancier fait œuvre d'imagination créatrice quand, avec quelques souvenirs qu'il complète, combine et transforme, il compose des caractères, des situations, des événements qui n'ont jamais existé, à plus forte raison le poète, le grand artiste, qui s'appliquent à réaliser un idéal de beauté supérieur à la nature elle-même.

^2. — Matière et forme de ces combinaisons.

bans toute œuvre d'imagination constructive on peut donc distinguer deux éléments : la matière et la forme.

1. Matière. — La matière des combinaisons est toujours fournie par la mémoire ; car on ne peut se représenter que ce qui a déjà été prés(?/if à l'esprit. En ce sens l'imagination n'est créatrice à aucun degré et sous aucune de ses formes. Dans l'imagination

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artistique qui en est la plus élevée, comme daas le rêve, le délire, ot riiallucinalion qui en sont les plus humbles, toujours elle suppose une matière première qui n'est autre que les données des sens conservées par la mémoire.

2. Forme. — La forme consiste dans les modifications que nous faisons subir à ces données et dans Tordre nouveau suivant lequel nous les disposons. Ces modifications peuvent se faire :

a) Par addi(io)) ou soustraction. Je puis ajouter des ailes au cheval, comme retrancher d'un paysage certaines parties insignitiantes.

b) Par augmentation ou ditninution. Ainsi le roman de Gulliver nous représente successivement les hommes sous forme de pygmées à Lilliput et sous forme de géants à Brobdignac.

c) Par substitution, comme serait de donner des pieds de bouc aux satyres, une queue de poisson aux sirènes, ou encore, dans un autre ordre de choses, de remplacer une pensée abstraite par une image sensible, en quoi consistent les métaphores et les allégories.

d) Par construction, comme le géomètre qui, avec le point, le mouvement et l'espace, construit toutes les figures imaginables.

e) Ces divers procédés se ramènent à deux : la dissociation et l'association. En effet, pour former des combinaisons nouvelles avec des éléments anciens, il faut d'abord dissocier ceux-ci, c'està-dire rompre les ensembles où ils se trouvaient engagés, puis les associer dans un ordre nouveau, et l'on peut dire que l'originalité et la fécondité des associations, et, par suite, de la faculté créatrice, consiste précisément dans la puissance de dissociation et d'association qu'elles supposent.

Ainsi, il fallait l'imagination scientifique d'un Newton pour dissocier le mouvement d'une pomme qui tombe et l'associer avec celui de la lune gravitant autour de la terre ; ou celle d'un Lavoisier pour rapprocher des phénomènes aussi disparates que la rouille, la combustion et la respiration. Seule une imagination aussi profondément poétique que celle de V, Hugo pouvait assimiler des objets en apparence aussi éloignés que le croissant de la lune et une faucille. — Ou se rappelle les vers souvent cités :

Quel Dieu, quel moissonneur de l'rternol (^tt- Avait, en s'en allant, négligemment jelé Cette faucille d'or dans le champ dos t'-toiles?

[fioo:. endunni.)

On connaît les considérations sublimes auxquelles s'élève le génie philosophique de Pascal comparant une étoile à un ciron, l'infiniment grand à l'infiniment petit. Bref, c'est dans ces rapprochements imprévus, dans ces comparaisons géniales qu'il faut chercher le point de départ des grandes découvertes de la

science, des chefs-d'œuvre de l'art, de presque toutes les pensées profondes et puissamment originales.

§ 3. — Double forme de la création artistique.

Selon le principe qui préside à la combinaison des images, cette activité créatrice de l'esprit peut revêtir une double forme : une forme inférieure appelée fantaisie, et une forme supérieure qui est Y imagination créatrice au sens strict du mot.

1. La fantaisie n'a d'autre règle que le goût et le caprice. Elle modifie librement la nature sans s'assujettir à ses lois; elle dissocie et combine les images sans tenir compte de leurs rapports naturels, afin d'en composer ce qu'on appelle des fictions.

Ainsi, en littérature, les Contes de Perrault, les Mille et une nuits, les Métamorphoses d'Ovide, les romans de Don Quichotte,^ de Gulliver, etc. ; en architecture, maint détail décoratif du style gothique, gargouilles, motifs de chapiteaux, etc., sont autant d'exemples de fiction.

% L'imagination créatrice proprement dite s'applique à combiner les images suivant leurs rapports naturels, afin d'exprimer sous une forme sensible l'idée conçue parla raison, échauiïée par Timagination. Cette fusion de l'idée et de la forme sensible, qui s'opère dans le feu de l'inspiration, constitue l'idéal.

Cette forn>e supérieure d'imagination est appelée par excellence créatrice, non pas, encore une fois, qu'elle crée ses œuvres de toutes pièces, sans rien emprunter à la réalité et à l'expérience, mais pour marquer la distance immense qui sépare les chétifs éléments que lui fournit la mémoire et les grands eftets ^qu'elle en obtient (1).

Corneille crée le Cid avec quelques lambeaux d'une" ancienne légende espagnole, les Horaces sur un simple récit de Tive-Live. et Pohjeucte de quelques lignes d'un martyrologe. Racine emprunte au Livre des Rois les matériaux àWthalie, son plus beau chef-d'œuvre. Il en est de même dans tous les arts. Le sculpteur Phidias recueille dans Homère et dans les autres poètes les traits qui composeront son Jupiter, et Michel-Ange avoue que, pour concevoir Saint-Pierre de Rome, il n'a fait qu'élever la coupole du Panthéon d'Agrippa sur les voûtes du temple de la Fortune. On voit en quel sens et dans quelle mesure l'imagination créatrice suppose la mémoire et combien elle la dépasse.

3. On voit aussi que la fiction et ïidéal ditlerent, à la fois par leur mode de formation, par leurs caractères et par leurs effets.

a) La fiction est l'œuvre de la fantaisie, c'est-à-dire de l'ima-

(i) De là ifS noms si expressifs de TroiyiTr.c (de noiito). celui qui crée; de trouvèrey eclui qui trouve; de Dichter (de dcnl.en, penser) celui qui invente.

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gi nation modifiant la nature, avec goCit sans doute, mais capricieusement et sans s'assujettir à ses lois. L'idéal est l'œuvre de l'imagination créatrice guidée par la raison, échauffée par l'inspiration artistique.

b) En réalité, ni l'une ni l'autre n'a d'existence réelle, mais pour des raisons opposées : l'idéal est plus beau, plus vrai que nature; il représente la réalité corrigée, embellie, débarrassée des taches qui la déparent ou des traits insignifiants qui en masquent la valeur expressive. La fiction est au-dessous de la nature; elle est moins vraie, moins belle que la réalité. De plus étant en opposition avec ses lois, elle n'exprime jamais que le factice, l'invraisemblable. Ainsi l'Apollon du Belvédère représente l'idéal du corps humain, tandis que le Polyphème d'Homère n'en sera jamais que la fiction et la caricature.

c) La fiction a pour effet de distraire, d'étonner, d'amuser.

Dans un roman frivole aisément tout s'excuse ; C'est assez qu'en courant la fiction amuse.

Tandis que l'idéal est un modèle de perfection qui, non seulement nous fait éprouver l'émotion du beau, mais encore nous porte à l'imiter, à le réaliser en nous et hors de nous. — Reste à dire comment et sous quelles influences l'imagination créatrice parvient à dissocier certaines images pour les associer à d'autres.

^4. — Dissociation et association des images dans l'œuvre d'art.

1. Avant tout, comment concilier le pouvoir créateur de l'imagination avec la loi d'association? Si, comme nous l'avons vu, l'unique loi de l'association des images est leur contiguïté préalable dans la conscience, ne sommes-nous pas fatalement condamnés à nous répéter sans cesse, à repenser toujours ce que nous avons déjà pensé, sans pouvoir jamais sortir de l'ornière que l'habitude a creusée en nous? Que devient dès lors ce prétendu pouvoir d'innover, d'inventer, de créer?

Rappelons d'abord qu'il suffit d'une contiguïté partielle pour déterminer l'association de deux images ou de deux groupes d'images ; or, comme d'autre part il n'est pas deux êtres dans la nature qui n'offrent quelque trait commun permettant de les rapprocher, de les assimiler sous quelque rapport, il s'ensuit qu'il n'est pas deux idées qui n'aient déjà été contiguës dans notre esprit par quelqu'un de leurs éléments, et qui dès lors ne puissent s'associer et s'évoquer l'une l'autre.

On est donc autorisé à dire qu'une idée quelconque peut éveiller en nous n'importe quelle autre idée; que toute idée est comme un

ceatre d'où la pensée peut rayonner dans une infinité de directions. Et l'on comprend dès lors comment, loin de nous enfermer dans le cercle étroit de notre passé, la loi de contiguïté ouvre un champ illimité aux associations, permet toutes les combinaisons, toutes les inventions, toutes les créations.

2. Et maintenant, comment expliquer que, dans un groupe d'images, un ou plusieurs éléments arrivent à faire Saillie sur tous ies autres, au point de se dissocier du groupe auquel ils appartenaient pour s'associera un nouveau groupe qu'ils évoquent ainsi à l'esprit?

Ce phénomène peut se produire de diverses manières :

a) D'une manière en quelque sorte mf^canique. En efllet, toute sensation laisse après elle un résidu qui est l'image. Or, les sensations se répétant, les images se superposent dans la conscience, leurs parties communes coïncident et se renforcent, tandis que leurs parties dissemblables se compensent et s'annulent; il se forme ainsi une image composite donnant une représentation indécise et confuse de la partie variable, mais très nette des parties communes. De là le relief de certains éléments qui les fait comme sortir de leur cadre et leur permet de déterminer à eux seuls de nouvelles associations et de nouveaux groupements.

b) Plus ordinairement, la dissociation et l'association s'opèrent d'une manière réfléchie, en vertu de ce qu'on a appelé l'attention élective. L'intelligence se propose un but ; pour l'artiste ce sera une idée à exprimer, pour le savant, une loi à découvrir. L'idée de ce but suggère naturellement une foule d'images qui s'y rapportent et qui peuvent servir de moyens pour l'atteindre. Parmi ces matériaux la raison fait un choix ; elle écarte les uns, admet

^les autres, les modifie et les ajuste suivant l'œuvre qu'elle médite.

c) Il est clair que le sentiment esthétique, l'émotion, l'inspiration qui accompagnent toute vraie création artistique, sont, avec la raison, des facteurs essentiels de ce travail d'élimination et d'adaptation.

d) Enfin, il faut tenir compte aussi des habitudes d'esprit, du caractère, des goûts, des aptitudes innées ou acquises, en général de toutes les circonstances qui influentsur l'association des idées et que nous avons énumérées plus haut (p. 139).

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APPENDICE

Kôlo do l'inin$(iiiatîoii «laii.s ](><« »rt»i, «laiin les scicnceM et dans In vie.

Le rôlo do l'imagination est capital dans la vie humaine. Qu'il s'agisse des l'onctions les plus élémentaires de l'esprit, telles que penser et parler, ou de ses opérations les plus relevées, de celles-là même qui paraissent le plus indépendantes de la forme sensible, son concours est indispensable. Impossible de penser sans image, remarquait déjà Aristote, et la pensée la plus abstraite ne saurait se foi-muier sans recourir à la métaphore, c'est-à-dire encore à l'image. D'autre part, est-il question de découvrir le vrai dans la science, d'exprimer le beau dans l'art ou de pratiquer le bien dans la vie, c'est toujours à l'imagination qu'il appartient de donner la première impulsion.

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