I. — L'imagination dans les arts
1. Quoi que prétende l'école réaliste, il est évident que l'art ne se réduit pas à l'imitation servile de la nature. A quoi bon, en effet, cette reproduction nécessairement inexacte d'un original que nous avons sans cesse sous les yeux, et en quoi la copie servile d'une réalité qui nous déplaît sauraitelle nous charmer? Car, il faut bien le reconnaître, le réel avec sa prose, ses redites, ses vulgarités, ses laideurs, nous pèse, nous ennuie ; nous aspirons à un monde plus beau, plus intéressant, exempt de difformité comme de souffrance. L'art a précisément pour but de donner à ce besoin de nos âmes une satisfaction provisoire, en créant cet idéal de beauté que l'observati on ne saurait lui fournir, en évoquant à notre esprit ces visions radieuses d'un monde supérieur qui nous enchantent et nous consolent des tristesses et des banalités de celui-ci. Or, c'est l'imagination qui lui permet d'accomplir ce prodige.
2. Elle commence par concevoir une idée qu'elle juge de nature à faire impression. Ce sera quelque grande passion de l'àme humaine : l'amour maternel, le courage militaire, une scène historique ou religieuse; c'est la partie la plus aisée de sa tâche.
L'idée une fois conçue, il s'agit de l'exprimer, de l'incarner pour ainsi dire sous une forme sensible ; là est l'œuvre principale et la plus délicate de l'imagination créatrice. Elle s'attache d'abord à cette idée; elle s'applique à l'enrichir de détails, à la rendre intéressante, jusqu'à ce que la sensibilité s'émeuve et s'échauffe. A son tour, cette émotion évoque des souvenirs; les images sensibles apparaissent, viennent se grouper autour de l'idée et s'y ajuster comme d'elles-ml^mes. Parmi cette foule d'éléments, le goût, la raison esthétique fait un choix, elle écarte les uns, retient les autres, les modifie, les combine en vue de l'effet qu'il s'agit de pioduire.
3. On voit combien on aurait tort de croire que le rôle de l'imagination dans l'art se borne à concevoir l'idée, et que c'est à la raison froide et méthodique qu'il appartient de réunir les images et les formes qui la représenteront aux yeux. Il n'y a que les artistes de second* ordre dont les œuvres soient ainsi formées de pièces rapportées, de matériaux pris un à un dans la mémoii-e et laborieus<:;ment ajustés par la réflexion. Sans doute, dans l'art comme en toute opuvre humaine, la raison doit exercer ses droits supérieurs de contrôle et de direction, mais le rôle actif, l'impulsion première appartiennent ici à l'imagination. 11 faut que sa conci'ptioii soit assez vivante, assez puissante, pour suggérer d"elli!-mfme les images les plus propres à l'exprimer; il faut que cette fusion d(> l'idée et de la forme sensible s'opère dans le feu de l'inspiration. Comme Minerre qui sortit j.idis totit armée du
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cerveau do Jupiter, l'iiuvre d'art doit jaillir de l'imagination créatrice déjà revêtue de son expression; c'est alors seulement qu'elle sera coulée d'un seul jet, vraiment une, viaiment originale, vraiment capable, en un mot, de faire éprouver à celui qui la contemple cette impression forte et délicieuse qui s'appelle l'émotion du beau.