II. — L'imagination dans les sciences
1. Un préjugé assez répandu consiste à croire qu'il existe un antagonisme naturel entre l'imagination et la raison ; que ces doux facultés se développent nécessairement en raison inverse l'une de l'autre, et par suite, que l'imagination, souveraine dans les arts, ne peut qu'être inutile, ou même nuisible dans les sciences. C'est une grave erreur; pour s'en convaincre, il suffit de constater que ces deux facultés se trouvent toujours unies à un haut degré chez les esprits vraiment supérieurs, et que le génie scientifique en particulier a été justement défini : une puissante imagination au service d'une haute raison. De fait, rh5'pothèse est le poème du savant, or on peut dire qu'il 3* a autant d'imagination et de poésie dans les grandes hypothèses d'un Le Verrier ou d'un Pasteur que dans les plus belles inspirations d'un Lamartine ou d'un V. Hugo.
Sans doute, dès qu'on s'y abandonne à l'aveugle, l'imagination ne tarde pas à se dérégler : elle devient la folle du logis, selon le mot de Malebranche ; elle entre en conflit, non seulement avec la raison, mais avec la perception et la conscience elles-mêmes. C'est en ce sens que Bossuet a pu dire qu'une imagination trop vive étouffe le jugement.
Sans doute aussi, nous voyons chez certains mathématiciens l'usage étroit et exclusif de l'abstraction atrophier l'imagination artistique au point de les rendre insensibles à toute poésie, sauf peut-être à ce vers de Boileau :
Cinq et quatre font^ neuf; ôiez deux, reste sept;
au point de leur faire hausser les épaules à une représentation de Polyeucte et demander impertinemment ce que cela prouve. Mais, que conclure de pareilles anomalies? Une seule chose que nous savions déjà : c'est que tout développement exagéré d'une faculté s'opère nécessairement au détriment de l'autre.
2. Quel est donc en réalité le rôle de l'imagination dans la science? On peut dire en général qu'il consiste à éclairer la marche de la raison, à lui préparer les voies, à écarter les obstacles qu'elle ne saurait franchir par ses seules forces. En effet, laissée à elle-même, la raison serait réduite à s'arrêter court, dés que lui manquent l'information positive, l'idée nette et précise, la conclusion certaine; partout en un mot où les rapports à découvrir sont trop éloignés ou trop complexes. Heureusement l'imagination est là pouisuppléer ce qui manque à l'observation directe, au raisonnement rigoureux. Elle part en reconnaissance : elle prévoit, elle suppose, elle devine au besoin, et par ses hypothèses ingénieuses, par ses pressentiments subits, elle parvient à combler les lacunes, à jeter au-dessus de l'inconnu un pont hardi, qui permet à la raison de franchir les abîmes et de poursuivre ses conquêtes.
Que de fois ses visions prophétiques se sont réalisées! N'est-ce pas à elle que revient l'honneur de ces immortelles découvertes qui sont la vraie poésie de la science, parce qu'elles sont ce qu'elle contient de plus généralement et de plus profondément vrai : l'attraction universelle, la pression atmosphérique, le système de Copernic, les lois de Kepler, et toutes ces anticipations de génie que l'expérience a si brillamment confirmées et qui sont devenues les lois fondanieutales de la science ?
3. Et qu'on le remarque, ce n'est pas seulement dans les sciences d'obseï"vation que le rôle de l'imagination est capital; les mathématiques elles-
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nuMuos, cos scionoes abstraites par i>xco11(Micc, quo l'on reg:anJo d'ordinaiit' oommo le doinaine exclusif de la raison pure, -ri-clamenl irnpérieuseiiiont son concours. De fait, l'usase de l'hypothèse est fréquent iMi mathématiques; or la facult(^ inspiratrice des hypothèses, c'est l'imagination. C'est elle qui préside à la conception des théorèmes et découvre la marche à suivre pour les démontrer. Quant aux problèmes, il est évident que le premier pas à faire pour les résoudre, c'est d'imaginer une solution qu'il s'agira ensuite de vérifier.
4. Si le rôle de l'imagination dans la science est d'être comme Véclaireur de la raison, on conçoit que les sciences morales auront d'autant plus besoin de son concours, que les questions qu'elles traitent sont plus complexes, et leur méthode moins rigoureuse.
Ainsi l'imagination est indispensable à Vhistorien, non seulement pour découvrir les causes cachées des événements qu'il raconte, pour deviner les intentions secrètes des politiques, etc., mais encore pour interpréter les documents, et en suppléer les lacunes.
Elle est nécessaire au linguiste pour établir l'analogie des sens, la parenté des langues, l'étymologie des mots; pour reconstituer les formes grammaticales primitives, etc. Non pas certes que la science du langage soit une œuvre d'imagination, sans lois fixes et rationnelles, mais parce qu'ici, comme en toute autre science, avant d'arriver à la loi certaine, à la conclusion définitive, c'est à l'imagination qu'il appartient de préparer les voies, de proposer les solutions, de suggérer les hypothèses avec les méthodes propres à les vérifier. Ainsi en est-il en droit, en politique, en économie et dans toutes les sciences morales.
5. Cependant, il faut bien le reconnaître, si l'imagination est l'auxiliaire indispensable de la raison ; si elle a provoqué des découvertes dont elle a le droit de se glorifier, elle a malheureusement aussi enfanté bien des chimères et bien des absurdités dont elle ne peut que rougir : en chimie, la pierre philosophale; en physique, l'horreur du vide; en mécanique, le mouvement perpétuel; en astronomie, la conception des cieux solides; on sociologie, l'égalité des conditions, etc. : autant de fictions ingénieuses parfois, séduisantes peutêtre, mais à coup sur radicalement fausses, à la poursuite desquelles l'esprit humain a gaspillé pendant de longs siècles le meilleur do ses forces et de ses ressources.
D'une si coûteuse expérience, retenons du moins cette looon, que, .selon le mot de Pascal, V imagination est maîtresse d'erreur aussi bien que de vérité; qu'autant elle est féconde quand elle accepte lo contrôle et la tutelle de la l'aison, autant elle devient extravagante dès qu'elle prétend s'en affranchir.