Vidée diffère de l'image à un double point de vue
a) Au point de vue subjectif, c'est-à-dire en tant qu'acte du sujet, l'idée est un acte de l'entendement, tandis que l'image est l'œuvre de l'imagination.
b) Au point de vue objectif, c'est-à-dire en- tant que représentation, l'image ne reproduit que la forme sensible des objets, leurs caractères extérieurs, accidentels et variables de grandeur, de couleur, et ces mille détails qui font qu'elle ne s'applique qu'à un seul individu; aussi est-elle toujours concrète et individuelle. Au contraire l'idée, ne représentant que les éléments constitutifs et essentiels des objets, ce qu'il y a d'un, de constant et d'identique dans toute une classe d'êtres, est nécessairement plus ou moins abstraite et générale (2).
« Imaginer un homme, dit Bossuet, c'est s'en représenter un , qui soit de grande ou de petite taille, blanc ou basané, sain ou malade; V entendre, c'est concevoir seulement que c'est un animal raisonnable, sans s'arrêter à aucune de ses qualités particulières. »
c) 11 suit de là que l'image n'est proprement représentative que des objets matériels et sensibles, tandis que l'idée représente également bien les objets qui ne tombent pas sous les sens, tels
(1) « Il en est, dit Descartes, qui n'élèvent jamais leur esprit au delà des choses sensibles, et qui sont teUement accoutumes à ne rien considérer qu'en l'imaginant, que tout ce qui n'est pas imaginable leur semble inintelligible. W me semble que ceux qui veulent user de leur imagination pour comprendre les choses, font tout de morne que si pour ouïr les sons ou sentir les odeurs, ils se voudraient servir de leurs yeux » {Discours de la méthode).
(2) A vrai dire, il n'existe pas d'idée proprement individuelle. L'individu ne peut pas plus se concevoir que se définir : nous ne pouvons que le percevoir, l'imaginer ou le décrire; aussi pour le penser et pour l'exprimer, sommes-nous réduits à limiter artiticieliement l'extension naturellement générale de l'idée au moyen de quelque adjonction restrictive, comme tel homme, cette table, etc. H n'y a d'exception que pour les termes propres qui désignent un objet unique.
NATURE ET CARACTÈRES HE l'iDÊE. 173
que Dieu, l'àme, la justice, etc. Dans tous ces cas, l'imaginalion en est réduite aux allégories, parfois même à l'image visuelle ou vocale du mot qu'exprime l'idée.
(/ Il suit encore qu'il n'y a qu'une seule idée pour tous les objets de même espèce, tandis qu'il y a autant d'images que d'individus existants ou possibles.
c) Enfin, les idées sont homogènes : elles forment une hiérarchie, un système dont les éléments s'emboîtent les uns dans les autres, en vertu de leurs rapports d'extension et de compréhension. Au contraire, les images, étant hétérogènes, sont irréductibles entre elles et rebelles à toute classification.
3. Quelque distincts que soient ces deux modes de représentation, en réalité, ils s'accompagnent toujours.
a) C'est une loi constatée par Aristote et les scolastiques, que jamais l'esprit ne pense sans image : OùSérroTe voeT aveu (pavTiffjxa-cos ^ 1"'X^i (nepi 'I^X^îj III)- Impossibile est intellectum, secundum prœ~ sentis vitœ slatum quo passibili corpori conjungitur, aliquid intelligere in actu, nisi converiendo se ad phanfasmata (saint Thomas).
« Encore que ces deux choses soient distinctes, dit Bossuet, elles se mêlent toujours ensemble. L'entendement ne se forme point l'idée de triangle ou de cercle, que l'imagination ne s'en figure un. Il se mêle des images sensibles dans la considération des choses les plus spirituelles, par exemple, de Dieu et des âmes. »
Et de fait, l'image est comme la matière première d'où s'élabore l'idée; elle en est le véhicule, selon l'expression d'un psychologue contemporain, et le point de départ nécessaire de toute opération intellectuelle (1).
b) Toutefois, s'il est vrai que Vesprit ne pense jamais sans image, en ce sens que l'image est la condition de l'idée, il ne faut pas oublier que, l'acte même de la pensée dépassant absolument la sphère de l'imagination et des organes, on peut dire en un autre sens également vrai que l'esprit pense toujours sans image.
En efi'et, penser, au sens plein du mot, consiste dans la perception d'un rapport; or, par lui-même, le rapport ne participe en rien delà nature sensible des objets entre lesquels il existe. La ressemblance de deux couleurs n'est pas une couleur, l'égalité de deux lignes n'est pas une ligne, mais une notion purement intellectuelle qui ne peut être ni sentie ni imaginée, mais seulement conçue et pensée par l'esprit. On peut donc dire avec M. Rabicr que, « dès cette vie terrestre, où notre pensée est
(1) si l'image accompagne toujours l'idre, il ne s'ensuit pas (|ur la i-cci|iroque soit vraie et qu'on ne puisse imaginer sans penscir. IX; lait, ranimai qui a des images est incapable d'idées propremcnl ditos, oi l'homme lui-mrinc ne lait souvent qu'imaginer, quand il se contente de recevoir passivement les impressions deses sens, sans y prêter attention ni réllexion.
associée à un organisme, nous vivons cependant par une partie de nous-mêmes en dehors de noire organisme, et que nous sommes en partie esprits purs ».
C'est la conclusion même d'Aristote et des grands scolastiques.
ART. II. — Caractère» «le l'Idée.
^1. — L'idée est immatérielle. — De ce que nous venons de dire, il ressort que le caractère principal et essentiel de l'idée, celui qui la distingue absolument de limage, c'est qu'en ellemême elle est strictement immatérieUe et proprement spirituelle. En effet, dit le P. Peillaube, <f on ne découvre pas la moindre trace de matière dans les concepts moraux de justice, d'honneur, de vertu, de droit, de devoir, ni dans les concepts métaphysiques d'être, de vrai, de beau, de bien, de substance, de qualité, de cause, de relation, etc. Ils dérivent sans doute des sens, mais l'activité intellectuelle transforme les données des sens en données de lintelligence. Le concept abstrait à:arbre, par exemple, ne renferme aucune trace de matière. L'arbre est d'abord un être, réel, substantiel et vivant. Or Vêtre se définit ce qui est ou peut être, définition qui convient également à l'esprit et à la matière; l'être réel, c'est l'être existant en dehors de l'esprit par opposition à l'être logique qui ne peut exister que dans l'esprit et par l'esprit, il peut être spirituel aussi bien que matériel; substantiel désigne l'aptitude à exister en soi> aptitude dont un être spirituel peut jouir comme un être matériel; vivatit contient l'idée d'une activité immanente capable de se donner des rSurcroits de perfection, activité qui convient encore mieux à l'esprit qu'à la matière. Bien plus, même les éléments les plus matériels de ce concept d'arbre, tels que les concepts à' organisme et d'étendue, sont immatériels : sans doute, l'étendue abstraite demeure toujours juxtaposition et impénétrabilité, mais juxtaposition et impénétrabilité qui, sous leur nouvelle forme, ne peuvent plus exister dans la matière où tout est individuel » (1).
^2. — L'idée est aJbstraite. — Il n'est pas essentiel à toute connaissance immatérielle d'être abstraite et, nous le verrons plus loin, l'intelligence humaine elle-même ne procède pas par abstraction en toutes ses opérations; mais cette qualité convient essentiellement à l'idée ou concept. C'est comme le mode particulier de son immatérialité.
(t) On voit quelle grossière erreur serait de confondre abstrait avec immatériel. 1 1 matériel avec commet, ainsi qu'il arrive parfois aux débutants. Dieu et l'âme sont (les réalités concrètes, toutes spirituelles ([u'elies sont : tandis que la longueur de cette table, considérée cotanae distincte de sa largeur et de ses autres qualités, est i-;-e n:)tior. abstraite.
OIUGINE DES IDKES. 175
Ce qui frappe tout d'abord dans l'idée abstraite, c'est qu'elle fait, pour ainsi dire, des coupes dans l'objet qui lui est présenté, si bien que l'on a pu détînir l'abstraction l" opération par laquelle resprit isolt' et considère séfmtrment dans un objet des choses qui en sont réellement inséparables. Par cette opération l'esprit construit en lui-même des représentations objectives qui, sans aucun doute, répondent à la réalité qu'elles expriment, mais qui, sous la forme que l'esprit leur a donnée en les pensant, ne peuvent être réalisées ni exister telles quelles dans la matière. Reprenons l'exemple donné plus haut : les attributs réels de juxtaposition des parties et d'impénétrabilité, une fois abstraits par la pensée de l'arbre concret et matériel où ils existent, ne sont plus considérés comme juxtaposition de telles parties ni comme telle impénétrabilité déterminée, et sont par suite placés dans l'esprit qui les conçoit hors des conditions d'existence de la matière : ils sont ainsi rendus immatériels par l'opération même qui les abstrait.
ii 3. — L'idée est générale. — En faisant abstraction {Y) des conditions d'existence matérielle et des manières d'être particulières et individuelles, dans la connaissance intellectuelle qu'il a d'un objet, l'esprit conçoit par le fait même une idée générale de cet objet.
L'idée générale se définit en effet : une idée dont le contenu peut se réaliser en un nombre indéfini d'objets; or, dès là qu'une idée est débarrassée de tout ce qui la fixe à tel objet concret individuel, elle devient apte à s'appliquer à n'importe quel autre, pourvu que cet autre possède lui aussi les caractères représentés par cette idée.