CHAPITRE III
FORMATION DES NOTIONS ESSENTIELLES ART. I. — Abstraction tipontance et ab!«traction réfléchie.
i. Dans un objet sensible concret offert à l'esprit par les sens et l'imagination, tout n'est pas susceptible d'être converti en données intellectuelles : spontancment l'intelligence laisse tomber Yex^istence mdividuelle et les conditions matérielles de cet objet pour n'en concevoir qu'une idée abstraite et générale. Cette opération , qui résulte simplement de la nature même de l'esprit humain, s'appelle rabstraction spontanée.
2, L'abstraction spontanée produit une notion proprement intellectuelle, mais elle ne représente pas nécessairement et automatiquement la nature intime de l'objet en ce qu'elle a d'absolument essentiel. Pour obtenir pareille représentation, pour former la notion essentielle, il faut que la réflexion élabore le premier concept, fruit de l'abstraction spontanée : ce travail d'élaboration, nécessaire à la formation des notions essentielles, s'appelle l'abstraction réfléchie.
ART. II. — Mécani»»ine de l'abstraction réfléchie.
La formation des notions essentielles par l'abstraction réfléchie résulte de quatre opérations principales, A savoir : l'attention, V abstraction, la comparaison eila généralisation.
Soit la formation de la notion essentielle d'homme telle que l'exprime la définition animal raisonnable :
1. Attention. — L'attention spontanée, d'abord, se porte sur les caractères extérieurs les plus apparents de l'homme, tels que ceux qui frappent l'imagination enfantine ou qui sont exprimés parles épithètes de nature de la poésie antique : un être à deux pieds, ayant une voix articulée, qui mange du pain (1), etc. La réflexion, — spontanée, elle aussi, à l'origine, — oriente bientôt l'attention volontaire et lui fait noter des caractères plus importants de préférence à d'autres qui semblent moins significatifs.
2. Abstraction. — L'esprit réfléchissant sur les données de l'abstraction spontanée, fait choix de celles qui lui paraissent essentielles et les isole nettement de celles qui lui semblent secondaires et accidentelles.
I) Au dire d'HomCre, le cyclope Polvplirme
0')/-oX(Â)v ôpéiDV... (Odj/.fsc'e, chant ix, V. 190 Iî«). ^
3. Comparaison. — L'intelligence compare entre elles et avec les éléments qui composent d'autres idées ces notes de l'idée d'homme que l'abstraction réfléchie a fixées : l'homme mange et par là répare son organisme comme les végi'taux : il a donc la vie végétative; comme les animaux, il donne des signes de sensibilité, mais à la différence des uns et des autres, il manifeste son intelligence jusque dans les plus humbles opérations de sa vie animale : il prépare ses aliments, il fait du feu, il donne de la voix, non par de simples cris exprimant de pures sensations, mais par un langage articulé qui manifeste des idées et des sentiments. — Comparées entre elles, les diverses notes du concept d'homme s'organisent hiérarchiquement : les manifestations de sa vie inférieure, qui lui sont communes avec les bêtes, permettent de lui attribuer le concept d'animal : ce sera l'élément générique de son essence; quant aux opérations de sa vie supérieure, elles apparaissent toutes dominées par la faculté de juger et de raisonner, c'est-à-dire par la raison : si la sensibilité humaine est capable de sentiments et si sa volonté est libre, c'est parce que ces deux facultés agissent à la lumière de la raison qui leur offre leur objet d'une manière suprasensible. L'élément spécifique « raisonnable » se dégage ainsi par comparaison de l'ensemble des autres caractères qu'il domine, et la notion d'animal raisonnable, formée de l'union du geyu^e « animal » et de la différence spécifique « raisonnable », exprime parfaitement l'essence de l'homme.
4. Généralisation. — Puisque le concept « animal raisonnable » exprime l'essence même de l'homme, il est nécessaire que tout homme existant ou possible le réalise et, d'autre part, tout être qui
''le réalise doit être reconnu comme possédant l'essence de l'homme et, à ce titre, comme étant véritablement homme : le concept d'homme est donc général.
A ces quatre opérations principales il faut ajouter la dénomination, qui attache un certain nom à ce groupe de caractères communs. Cette dernière opération n'est sans doute pas essentielle à la formation de l'idée générale elle-même, mais elle est indispensable à sa conservation dans l'esprit. En effet, sans ce secours extérieur, les éléments identiques, dégagés à grand'peine de la multiplicité des différences individuelles, perdraient bientôt leur relief pour retomber dans la confusion d'oîi ils ont été tirés et le travail serait sans cesse à recommencer. On obvie à cet inconvénient en fixant une fois pour toutes la notion généralisée dans un mot destiné à la rappeler à l'esprit autant de fois qu'il en sera besoin (1).
(1) Résumons daus un exemple plus simple le rôle de ces diverses opérations. Comment la scieace est-elle parvenue à déterminer l'idée générale d'oiseau? a) Après avoir observé et comparé attentivement un grand nombre d'animaux d