Il ne sert de rien de recourir à l'induction
a) Car les vérités induites sont sans doute plus ou moins générales, mais non pas universelles ; elles s'appliquent bien à telle ou telle classe d'êtres, mais non à la totalité de l'être.
h) De plus, la généralisation, quelque étendue qu'elle soit, ne saurait enlever à ces vérités leur caractère primitif de contingence .
c) Enfin, toute induction et toute généralisation supposent elles-mêmes un principe de raison qui en est l'ame et le fondement. Impossible d'induire, à moins d'admettre que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets ; impossible de générraliser, à moins d'admettre qu'il existe un plan de la nature et que les êtres ne se développent pas au hasard des circonstances.
3. Et ce qui prouve bien que les principes ne sont pas de simples résumés de l'expérience, c'est que, loin d'en dépendre, ils la dirigent et au besoin la corrigent; c'est que l'expérience ellemême n*a de valeur qu'autant qu'elle leur est conforme. Ainsi, il suffît d'une observation bien faite, d'un senl phénomème dûment constaté pour renverser une proposition induite, car tout ce qui vient de l'expérience reste soumis à l'expérience. Au contraire, si quelque fait semble contredire le principe de causalité ou de finalité, la raison se révolte, et, loin d'abandonner ou de modifier le principe, c'est l'observation qu'elle récuse et qu'elle condamne.
Concluons que les principes ne sont pas fournis par l'expérience sensible seule, mais qu'ails relèvent principalement de la faculté du nécessaire, de l'universel, qui est la raison.
§ 2. — Réfutation du rationalisme pur.
1. Si les principes ne sont pas simplement a posteriori, comme
ORIGINli DES PRINCIPES PREMIERS. 215
laHirmo rempirismc, il ne s'ensuit point qu'ils soient absolument (X priori, en ce sens qu'ils précéderaient dans notre esprit toute donnée des sens et de la conscience, qu'ils sei-aient vraiment mîie's, et que la raison se bornerait à les tirer d'elle-même et comme à les lire en elle-même. Non. l'expérience ne sutfit pas sans doute à expliquer leur présence en nous, mais son concours n'en est pas moins indispensable à leur développement, et la théorie de l'innéité, prise au pied de la lettre, non seulement n'explique rien, mais complique le problème au point de le rendre inintelligible.
2. En eiret, comment comprendre que les principes existent, à un degré quelconque et sous quelque forme que ee soit, dans une intelligence qui n'a aucune connaissance des notions, aucune expérience des réalités dont ii est question dans ces principes? Et peut-on percevoir un rapport entre des termes dont on n'a aucune idée? Comment, par exemple, affirmer que tout phénomène a une cause, que toute qualité suppose une substance, à moins de savoir ce qu'est un phénomène, une cause, une qualité, une substance; et comment le saurons-nous, si l'observation extérieure ou intérieure ne nous en met quelque exemple sous les yeux? Autant vaudrait dire qu'on peut affirmer que toute couleur est étendue, que tout bâton a nécessairement deux bouts avant d'avoir vu des couleurs et des bâtons.
Concluons que le rationalisme pur a tort; que les principes de raison ne sauraient exister dans un esprit antérieurement à toute donnée expérimentale, et, par suite, qu'ils ne sont pas simplement innés^ ni absolument a priori.
ART. II. — Parf «le l'expérience ef de la raison dans la formation des principes.
Si, d'une part, l'expérience n'est pas la source proprement dite des principes; si, d'autre part, elle est indispensable à leui- formation, il reste qu'elle en soit la condition nécessaire, et, par suite , que les principes premiers ne résultent ni de l'expérience brute ni de la raison pure, mais du concours de l'une et de l'autre.
Comme le dit Arislote, les principes communs (ou vérités premières) sont, non pas des acquisitions, mais des possessions naturelles de l'intelligence. Celle-ci n'est pas seulement susceptible de les concevoir un jour, comme il arrive pour les propositions contingentes; elle tes contient tm jouissance et comme en germe; ils constituent autant de dispositions prochaines (?>eic) toutes prêtes h entrer en acte à la première occasion. Reste à savoir comment l'intelligence selrouve ainsi en po.M«'.w?o»? des principes; on d'autres termes, quelle est dans leur formation par l'esprit la part respective de l'expérience et de la raison. Deux théories principales sont
ici en présence : la première, celle de Leibniz, invoque comme dernière explication une nécessité intellectuelle innée; la seconde, à la suite de Maine de Biran, cherche l'origine des principes dans une intuition profonde du sens intime.
§ 1. — Théorie de la nécessité intellectuelle.
1. Exposé. — Leibniz affirme d'abord que la raison n'est pas, comme les facultés empiriques (sens externes et interne), une sorte de table rase, une pure réceptivité, indifférente, par exemple, à admettre un phénomène sans cause, ou une partie plus grande que le tout ; mais qu'elle naît avec des exigences, des virtualités, des lois essentielles, qui lui font repousser a priori certaines propositions, et formuler certains principes nécessaires et universels à la première provocation de l'expérience.
De même, dit-il, que, si des veines naturelles dessinaient une statue dans un bloc de marbre, celle-ci pourrait être dite innée dans ce bloc, encore que quelque chose fût nécessaire pour l'en faire sortir; ainsi les principes de raison sont innés dans notre esprit, en ce sens qu'ils y constituent des pré formations, et comme des lignes naturelles, qui font que l'expérience ne le façonnera pas au hasard, mais le développera nécessairement dans la direction qu'elles lui tracent.
Leibniz en conclut que tout, dans nos connaissances, ne vient pas du dehors, et que notre esprit y met du sien. — Quoi? Son activité propre, qui dégage des données de l'expérience les principes dont elles ne sont que des exemples et des cas particuliers. Aussi se déclare-t-il prêt à admettre l'axiome sensualiste : Nihil est in intellectu quod non prius fueril in sensu, mais avec cette exception qui lui sert de correctif : excipe^ nisi ipse intellectus.
Toutefois, remarque-t-il, si la raison avec ses lois est bien une faculté innée dans l'âme humaine, elle n'opère pas primitiveinent ni à vide. Elle ne fournit en réalité que son activité avec sa forme et ses lois; aussi lui faut-il une matière à élaborer. C'est l'expérience qui la lui fournit; c'est dans la conscience qu'elle prend son point d'appui nécessaire.
En effet, nous le savons, par la conscience l'âme se perçoit elle-même comme identique â tous les moments de sa durée, comme cause dans tous ses actes et comme substance dans toutes ses modifications. C'est donc elle qui fournit à la raison ces notions d'identité, de cause et d'effet, de substance et de modification qui sont comme la matière des premiers principes.
Dès que la raison est en possession de cette matière, dès qu'elle sait ce qu'est une cause et un acte, une modification et une substance, immédiatement, intuitivement, sans recourir à aucun