ORIGINE DKS PRINCIPES PREMIERS
raisonnement, elle perçoit, par sa virtualité propre, le rapport nécessaire et universel qui relie ces notions, et se trouve par là même aftîrmer implicitement le principe qui l'exprime.
Si l'on veut à tout prix voir là une induction, on avouera du moins que cette conception spontanée d'un principe universel et (absolument nécessaire, à la suite de l'observation d'un fait particulier et contingent, constitue une forme d'induction transcendante, d'une nature spéciale et absolument irréductible, dans son mode comme dans son résultat, au raisonnement induclif qu'analysent les logiciens.
Il faut donc admettre, selon Leibniz, que les principes premiers résultent d'une opération sui generis de l'esprit sur les données de l'expérience, celle-ci fournissant la matière, et la raison en dégageant spontanément l'élément nécessaire et universel. Commercium mentis et rerum, dit Bacon.
En somme, il n'y a pour Leibniz rien autre chose d'inné en nous que la raison, formulant spontanément et par sa virtualité propre les rapports nécessaires à la suite des données de l'expérience.
2. Appréciation. — La théorie de Leibniz a le mérite de dégager parfaitement de tout empirisme l'origine des principes, mais elle exagère quelque peu dans le sens du rationalisme pur et tombe, par suite, dans le grave défaut de toutes les doctrines qui justifient la connaissance par la seule nécessiti' subjective. Leibniz établit que les principes premiers sontles lois absolues de la pensée ; sont-elles aussi les lois de Vêtre ? il l'affirme, mais il ne l'établit pas.
Ajoutons que sa doctrine ne résout qu'imparfaitement le t^tohlème psychologique etlaisse intact le problème métaphysique de l'origine des principes; en effet, si elle met en lumière la nécessité subjective où nous sommes d'affirmer les principes, elle ne remarque pas assez que cette nécessité provient d'une évidence première et elle omet ainsi un élément important de la solution psychologique. — Par suite, elle se dispense d'assigner à cette évidence première son véritable objet et elle omet ainsi toute la solution métaphysique.
Il importe donc de chercher à l'explication de Leibniz un complément psychologique et aussi, pensons-nous, — pour achever dès maintenant la théorie des principes, — un complément métaphysique. Ce double complément, il nous semble le trouver dans la doctrine intuitionniste de Maine de Biran et de bon nombre de pliilosophes scolastiques.
§ 2. — Théorie de Tintuition du sens intime.
1. Si nous sommes nécessités à affirmer absolument les principes
218 l'SYCflOLOGIE.
premiers et à juger de toutes choses à lear lumière, ce n'est pas seulement en vertu des exigences subjectives de notre esprit, mais c'est parce que nous voyons que Tètre est ce qu il est, qu il repousse absolument sa négation (principe d'identité et de contradiction) et que, pour être, il est nécessaire qu'il ait « de quoi être » (principe de raison suffisante). Or c'est par la conscience psychologique que nous constatons ces lois de Têtre, ainsi que leur identité avec les lois de la connaissance : dans la conscience d'un acte d'intelligence, par exemple, nous atteignons du même coup et notre moi réel et l'acte que nous accomplissons actuellement. L'attention la plus élémentaire s'exerçant sur ce fait de conscience nous met en possession des deux principes premiers. — En effet : ,
a) Nous saisissons le moi se posant absolument comme réel, s'opposant invinciblement à sa propre négation. Nous expérimentons ainsi du même coup en nous-mêmes et la Téalité de l être irréductible au non être et la nécessité subjective de notre pensée qui affirme l'être et l'oppose au néant : double constatation qu» nous révèle sous sa forme positive et négative le principe d'identité, à la fois comme loi de l'être et comme loi de la pensée.
b) Ce n'est pas tout, la conscience ne saisit pas un mot pur et vide; c'est dam notre acte que nous nous appréhendons. Dès lors nous expérimentons immédiatement la dépendance actuelle nécessaire de cet acte au moi comme à la raison suffisante de sa réalité et nous constatons en même temps la nécessité subjective de notre esprit qui ne peut expliquer Vêtre de cet acte sans recourir à sa raison suffisante. Le second principe s'offre ainsi à nous comme 4oi de l'être et comme loi de l'intelligence (1).
2. Telle est, nous semble-t-il, la pensée de Maine de Biran : « Nous trouverons, dit-il, que toutes ces notions reconnues par les métaphysiciens comme premières et directrices, telles que l'unité, l'identité, la substance, ne sont qu'autant d'expressions des faits primitifs du sens intime, ou des déductions immédiates du même fait reproduit sous différents titres abstraits. Dou il suit que toute la science des principes viendra se résoudre dans celle de ces faits, et que la principale fonction de la psychologie
m II impm-re de le remarquer, dans ce fait particulier de la saisie du moi ci dans la coaatataUon de la dépendaace uécessaire de cet acte Par, raPP^rt f ^ moj qui le cause, la conscience découvre les lois absolues de letre valables pour (ou^ .tre. La raison en est qu'elle est une lacatté dV.rpmence intellectuelle e' /l"/ '^"f^^^ <as particuliers elle voit clairement que la loi de non contradiction «[ »» "^*^^^^f .le la raison sufflsante s'imposent au moi et à son acte, non parce quiU sont Preciséaient tel ou. tel être, mais simplement et absolument parce qu ,h «"«^ f \ J ;^^ mrme de l'être. Ces deux lois lui apparaissent donc comme impliquées par la uature même de l'être et dés lors comme suivant nécessaixemeot celle nature partout ou elle pourra se trouver réalisée, dans toute son extension, c cst-a-dire comme .es lois iiëcessaîres et «niversfltes de l'êfre.
OUIGINE DES PRI>CIPES PREMIERS. 219
sera de les constater dans leur source, d'en déduire toutes les notions qui y prennent leur origine. Or je dis que si la nature et les caractères du véritable fait primitif étaient constatés d'une manière claire et certaine, il n'y aurait plus lieu à aucune opposition ou divergence des systèmes de philosophie. »
Bon nombre de scolastiques modernes, tels que le P. Kleutgen et M»"" Farges tiennent une doctrine semblable. Quant aux anciens, il faut avouer qu'ils se sont appuyés solidement sur les principes plutôt qu'ils n'ont songé à les justifier. On ne peut donc que conjecturer leur doctrine sur ce point en prolongeant leur pensée : « Quœcumque aulem sciuntur proprie dicta scientia, dit par exemple saint Thomas, cognoscuntur per resolutionem in prima principia, qua3 per se pra^sto sunt intellectui ; et sicomnis scientia in insione rei pr'icsentis perfîcitur. » Si l'on voulait insister sur les mots « Visio » et « res », ne pourrait-on pas dire que saint Thomas exprimait par avance la théorie inluitionniste de Maine de Biran?
3. Nous pensons donc, avec G. Fonsegrive, que les principes de raison nous apparaissent comme des lois non seulement de Vesprit en lani quil pense, mais encore de l'esprit en tant qu'il est; des lois que l'esprit n'affirme que parce qu'il y voit la condition nécessaire de la réalité dont il fait lui-même partie, et qu'il ne saurait nier sans se nier lui-même.
Aussi, au lieu de dire avec Kant : « les principes de raison sont des lois nécessaires de notre esprit, ils ne sont donc pas des lois nécessaires des choses » ; il faut renverser la formule et dire : « les principes de raison sont des lois nécessaires des choses et voilà pourquoi ils sont aussi des lois nécessaires de notre esprit ».
i; ^. — Conclusion. — 1. On voit maintenant dans quelle mesure les principes de raison sont a priori. Ils le sont, non pas en ce sens qu'ils précèdent dans notre esprit toute donnée de l'expérience, puisque c'est l'expérience qui doit fournir à la raison les idées mêmes entre lesquelles celle-ci saisira les rapports absolus et nécessaires ; mais en ce sens que l'expérience n'est pas la source des principes premiers, au même titre qu'elle l'est des vérités particulières ou simplement générales. Celles-ci demeurent toujours subordonnées à l'e.vpérience, tandis que ceux-là, une fois formulés, la dépassent et deviennent la loi et la condition de toute expérience future.
On peut donc dire que, si les principes de raison sont a posteriori par rapport à la première expérience sensible qui en est la condition et par rapport à l'expérience fondamentale du sens intime qui en est la source, ils son! n priori par rapport à toute expérience ultérieure que la raison devine et prévoit, par là
même qu'elle les affirme comme autant de lois nécessaires et universelles.
2. Peut-on dire simplement que les principes de raison sont innés en nous? — Pas davantage. Il est évident que nous n'apportons en naissant aucun principe tout formulé; que les principes ne préexistent pas même en nous d'une manière inconsciente, en sorte que l'expérience sensible ne nous fournirait pour ainsi dire que Voccasion de les énoncer, de les appliquer et d'en prendre une conscience réfléchie. Nous l'avons dit, c'est là une hypothèse gratuite et inintelligible, car tout principe, étant l'expression d'un rapport, suppose la connaissance préalable des termes entre lesquels on le perçoit; or cette connaissance ne peut nous être fournie que par l'expérience.
En réalité, il n'y a d'inné en nous que la raison, c'est-à-dire la faculté, l'aptitude, avec le besoin de percevoir les rapports nécessaires qui existent entre les données de l'expérience. En effet, la recherche de l'ordre, de l'unité, el par suite un certain pressentiment que cette unité et cet ordre doivent exister dans la réalité multiple et contingente que nous révèle l'expérience, constitue la tendance, le besoin primordial de la raison humaine. L'expérience justiiie ce pressentiment, mais ne l'inspire pas. Suivant une heureuse formule de Taine, nous sommes conduits à ces principes par une suggestion préalable, mais nous y sommes maintenus par une vérification ultérieure.
Cette suggestion, ce pressentiment est la part de l'inné et de l'a priori; cette vérihcation est, avec la matière fournie par l'expérience, la part de l'acquis, de l'a posteriori. ^ 3. On voit dès lors en quel sens on doit repousser et en quel sens on peut admettre l'adage antique : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu. Il faut le repousser en ce sens que l'expérience sensible serait la source totale et unique de toutes les idées et de tous les principes. On peut l'admettre en ce sens que son concours est indispensable pour franchir la donnée sensible d'où la raison dégagera l'universel, le nécessaire, l'absolu. En d'autres termes, on peut l'admettre avec la réserve qu'y apporte Leibniz, mais en comprenant cette réserve dans un sens quelque peu différent du sien : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, excipe, 7iisi ipse intellectus, c'esL-à-dire excepté la raison elle-même avec ses lois, telles qu'elle les saisit en elle-même comme les principes qui régissent à la fois l'être et la pensée.
Donc, s'il est faux de dire que l'expérience est l'origine et la source de toutes nos connaissances, on peut nier qu'elle soit à l'origine et à la source de toutes nos connaissances (1).
(1) • Dieendum quod principium humanae cognitionis est a sensu; non tamen oportei quod quidquid ab liomine cognoscitur, sit sensai subjectum, vel per effec-