CHAPITRE V
LE JUGEMENT ART. I. — Aîilure du Jug^ement.
L'intelligence ne se borne pas à concevoir les idées, elle veut en saisiv les rapports et elle en a le pouvoir grâce aux principes directeurs dont nous la savons en possession; or percevoir, affirmer un rapport entre deux idées, s'appelle jw^er.
§1. — Vraie notion dn jugement.
Le jugement est l'acte essentiel de l'intelligence; lui seul la met en possession de la vérité qui est son objet; lui seul constitue la connaissance proprement dite, car il n'y a de vérité qu'autant que lesprit affirme la conformité de-ce qu'il perçoit avec ce qui est. Aussi peut-on, dans un certain sens, définir avec Kant l'intelligence : la faculté déjuger.
Le jugement est impliqué dans presque toutes les opérations de l'esprit; la mémoire elle-même, considérée dans son trait caractéristique, qui est la reconnaissance, revient à juger que l'idée qui nous revient actuellement à l'esprif, lui a déjà été présente dans le passé. Nous verrons que la raisonnement n'est, lui aussi, qu'une manière déjuger.
'2. Le jugement est cette opération de l'esprit qui affirme une chose d''une autre, xar/)'^op£îv ti Trepî tivoç, dit Aristote. Ex. : Dieu est ^grand.
L'expression du jugement s'appelle proposition.
Dans tout jugement, on peut distinguer une matière et une forme.
La matière, ce sont les objets eux-mêmes (idées ou choses) sur lesquels porte le jugement; elle est représentée par Vattribut qu'on affirme et par le sujet dont on affirme.
La forme est l'acte même de l'esprit qui, percevant le rapport, l'affirme et croit à sa réalité; elle s'exprime par le verbe est.
3. En lui-même, le jugement est un acte simple et indivisible, qui consiste précisément dans l'affirmation du rapport. Le sujet et l'attribut ne sont donc pas les deux moitiés du jugement; en fait ils n'existent, comme tels, que par l'affirmation, puisque, sans elle, n'y a plus ni idée qu'on affirme, ni idée dont on affirme, mais seulement les matériaux épars d'un jugement possible.
§ 2. — Notions inexactes. — L'école empirique méconnaît absolument la nature du jugement, lorsqu'elle prétend le ramener,
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soit à une double sensation, soit à une simple association d'idoes.
1. Ainsi, pour CondiUac, avoir en même temps la sensation visuelle de neige et la sensation tactile de froid, c'est juger que la neige est froide. — La sensation peut sans doute fournir au jugement sa matière, mais elle est radicalement incapable de lui doaner sa forme, c'est-à-dire de percevoir et d'affirmer le rapport.
a) En effet, nous l'avons vu précédemment, le rapport luimême ne participe en rien de la nature sensible des objets entre lesquels il existe; il est une notion purement intellectuelle, qui ne peut être ni sentie, ni imaginée, mais seulement pensée et conçue par l'esprit. Voilà pourquoi l'animal, qui a des sensations parfois plus subtiles que les nôtres, est néanmoins incapable de Juger, parce qu'il est hors d'état de saisir les rapports qui existent entre elles.
b) Et de fait, nous pouvons très bien avoir une conscience simultanée ou successive de deux sensations, sans percevoir leurs rapports. Que de fois il nous arrive d'avoir sous les yeux des choses semblables, sans saisir leur ressemblance; de la chercher même, sans pouvoir ia trouver. Ces deux actes ne sauraient donc s'identifier, et l'affirmation d'un rapport n'est pas réductible à une double sensation.
2. Le jugement ne peut pas davantage se ramener à Vassocialion dea idées.
a) L'association est passive, automatique; elle résulta d'un pur mécanisme cérébral et mental; le jugement, au contraire, est réfléchi, il est l'œuvre d'une opération intellectuelle. Sans doute, d'un côté comme de l'autre, deux idées sont en présence; mais, dans l'association, elles sont simplement juxtaposées, tandis que, dans le jugement, elles sont reliées et enchaînées entre elles par l'affirmation du rapport qui les unit. D'un côté comme de l'autre il y a synthèse; mais l'association est nne synthèse qui s'ignore, tandis que le jugement est une synthèse réfléchie et savante.
11 ne faut donc pas confondre l'association par ressemblance et le jugement de la ressemblance. Dans les deux cas, la ressemblance existe sans doute; mais, dans l'association, elle existe comme cause inconnue de la succession de deux idées dans l'esprit, tandis que, dans le jugement, elle est perçue et, comme telle, devient la raison logique de Vaffirmation qui relie les deux idées.
b) Ce qui nous expose à identifier deux pliénomènes aussi distincts, c'est qu'en mettant deux idées en présence, l'association nous fournit l'occasion de saisir leurs rapports et prépare ainsi les voies au jugement; c'est que la succession machinale de deux
idées suggère parfois les mêmes actes que la perception de leurs rapports logiques, ainsi qu'on le remarque dans l'animal, qui, par la seule association des images, agit souvent comme nous le ferions nous-mêmes par voie de jugement et de raisonnement. Il n'en est pas moins vrai que ces deux phénomènes sont d'ordre différent, l'association ne dépassant pas les opérations purement sensitives et automatiques, tandis que le jugement est une opération vraiment intellectuelle.
ART. II. — Classification des jugements.
S5 1. — Classifications diverses.
On peut classer les jugements de plusieurs manières, suivant le point de vue où l'on se place.
1. Au point de vue de la quantité, le jugement est individuel, particulier ou général, selon que le sujet est un individu déterminé : je pense; une partie indéterminée d'une classe : quelques Jiommes sont vicieux; ou toute une classe d'êtres : tous les hommes sont mortels.
2. Au point de vue de la qualité, on distingue le jugement a/y^î-mah/et le jugement négatif, selon que lerapport affirmé entre le sujet et l'attribut est un rapport de convenance ou de non-convenance. — Notons que tout jugement négatif peut être ramené à la forme affirmative en transportant la négation du verbe à l'attribut. E.vemple : les plantes ne sont pas sensibles, — les plantes sont insensibles; car c'est une même opération de nier qu'une chose existe ou d'affirmer qu'elle n'existe pas.
' 3. Si l'on considère la nature du rapport affirmé, le jugement est contingent ou nécessaire, selon que l'attribut convient au sujet tout en pouvant ne pas lui convenir : la terre est ronde ; ou qu'il lui convient de telle sorte qu'on ne peut l'en séparer sans tomber dans la contradiction : le tout est plus grand que la partie.
4, Si l'on considère, non plus le jugement lui-même, mais la manière de le prononcer, on distingue le jugement a priori dans lequel le rapport est perçu sans le secours de l'expérience, sur la simple comparaison des deux idées : Dieu est bon, les rayons du cercle sont égaux; — et le jugement a posteriori dans lequel le rapport n'a pu être perçu qu'après observation : la tertre n'a qu'un satellite, la quinine guérit la fièvre. Le jugement a priori est aussi appelé rationnel, parce que la raison suffit à le prononcer, tandis que le jugement a posteriori, est dit empirique, parce qu'il suppose le concours de l'expérience.