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L'EMPIRISME AU XVII-^ ET AU XVIII» SIÈCLE

ART. I. — Ij'empirisme de L.ovke, ou système de la Table rase.

§ 1. — Exposé. — C'est dans son E'ssaisur l'entendement humain que Locke (1632-1704) entreprend de réfuter les idées innées de Descartes et d'exposer son propre système sur l'origine de nos connaissances.

1 . « En principe, dit-il, notre âme est comme une table rase, vide de tout caractère et sans aucune idée quelle qu'elle soit. Tabula rasa in qua nihil sct^iptiim (1). Comment acquiert-elle ses idées? Je réponds d'un mot : par l'expérience. » Sous le nom d'expérience. Locke entend deux choses : la sensation et la réflexion. D'après lui, la sensation perçoit les objets extérieurs et sensibles; la réflexion connaît les actes et les modifications de l'âme.

2. Les idées sont simples ou complexes, suivant que l'esprit se borne à les recevoir passivement de la sensation et de la réflexion ou qu'il les obtient en combinant les idées simples au moyen de certaines opérations, telles que la comparaison, l'association, la généralisation, etc. Aux idées simples se rapportent les notions de couleur, de son, d'espace, de mouvement, etc., duesàla sensation, et les notions de plaisir, de douleur, de pensée, de sentiment, de volition, etc., duesàla réflexion.

;}. Les idées complexes sont de trois sortes : idées démodes, de substances el de relations. C'est à cette catégorie qu'appartiennent les notions premières, lesquelles ne sont, pour Locke, que des constructions de l'esprit. Ainsi, l'idée de substance n'est qu'une collection de qualités, et l'idée de causalité, une succession de phénomènes ou d'idées simples; quant â l'idée d'infini, elle s'obtient l'n ajoutant indéliniment du fini au lini.

Bref, Locke admet sans aucune réserve l'ancien adage : Nihil est in intellectu quod non prias fuerit in sensu . Car pour lui, toutes nos idées nous viennent directement de l'expérience, ou sont construites avec des matériaux fournis par elle.

si 2. — Critique. — 1. La réfutation fondamentale do tout

1) La comparaison do l'osprit à une table rase semhle remontera Aristote (wairef. ;v Ypx(ji|Ji(XT£((«)) ; on la retrouve chez les Stoicieii.s.

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système etnpirisle revient à constater le caractère nécessaire et universel des notions et des vérités premières, en même temps que Timpuissauce absolue de l'expérience sensible à percevoir autre chose que Tindividu et le phénomène contingents, particuliers et variables. En effet, quelque étendue qu'on la suppose, toute observation est fatalement limitée dans le temps et dans l'espace. Elle se borne à constater ce qui est, sans pouvoir jamais décider si ce qu'elle perçoit peut ou ne peut pas être autre qu'elle le perçoit.

2. Il ne sert de rien de recourir aux opérations et aux combinaisons de l'esprit; car, à moins de s'appuyer précisément sur quelque principe nécessaire et universel, elles ne sauraient enlever aux matériaux qu'elles emploient leur caractère contingent et individuel.

Voilà pourquoi, loin d'expliquer empiriquement l'origine des notions de cause et de substance, Locke les dénature plutôt, en prétendant réduire la première aune simple succession de phénomènes et la seconde à une simple collection d'attributs. Quant aux idées d'infini et d'absolu, nous avons vu qu'elles ne sauraient s'obtenir par la simple addition du fini au fini et du relatif au relatif.

3. Du reste, en prétendant tout ramener à l'expérience, Locke se met hors d'état d'expliquer la perception du plus simple rapport. Car, nous l'avons dit en son lieu, la perception d'un rapport est essentiellement distincte de la perception des termes entre lesquels il existe. Le rapport de deux lignes n'est pas une ligne, le rapport de deux couleurs n'est pas une couleur, mais quelque chose de purement intellectuel, qui n'est contenu dans aucune sensation ni dans aucune combinaison de sensations.

ÂKT. II. — ixe sensnallsme «le Condîllnc ou système de la ^Sensation transformée.

§ 1. — Exposé. — Condillac (1715-1780) développe son système dans le Traité des semations. Pour le rendre plus intelligible, il a recours à l'hypothèse de V Homme-statue.

1. « Nous imaginâmes, dit-il, une st,atue organisée intérieurement comme nous, et animée d'un esprit privé d'abord de toute espèce d'idée. Nous supposâmes encore que l'extérieur tout de marbre ne lui permettait l'usage d'aucun sens, et nous nous réservâmes la liberté de les ouvrir à notre choix aux différentes impressions dont ils sont susceptibles. »

Et de fait, Condillac ouvre successivement chacun des sens de cet homme-statue, en mettant l'organe en communication avec l'extérieur. Il commence par l'odorat, « le plus modeste de tous

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les sens », et finit par le toucher. Une rose est approchée de ses narines, et cet homme, en qui ne s'était encore produit aucun phénomène psychologique, qui n'avait aucune faculté, ni même aucune conscience de lui-même, éprouve une sensation. « Sa capacité de sentir est captivée tout entière » ; toute sa vie, tout son être psychologique est concentré dans ce phénomène : il se sent odeur de rose.

2. Dès lors, son attention s'éveille; \\ jouit de cette odeur, ou il en souffre; il en souhaite le retour, il craint d'en être privé.

L'odeur va s'atïaiblissant, mais elle laisse après elle comme un vestige d'elle-même : la statue ^e souvient. Si, après lui avoir fail sentir une rose, on approche de son odorat un œillet, par exemple, son attention est partagée : elle compare, elle ju-g^, elle préfère, elle imagine; elle est en état d'abstraire, elle acquiert les idées de nombre, puis, les signes aidant, l'idée d'infini.

Voilà comment, d'après Gondillac, les notions universelles, la métaphysique et toute la science peuvent sortir de la seule sensation d'odeur. L'ouverture des autres sens ne fait qu'enrichir les connaissances et les idées, mais sans les modifier dans leur fond. Tel est le système de la sensation transformée.

3. Locke admettait du moins des facultés innées, antérieures à toute expérience : une faculté de sentir et de réfléchir, un pouvoir d'abstraire, de combiner et d'associer les idées. Pour Gondillac, il n'y a rien d'inné; non seulement pas d'idées, mais pas même de penchants, ni de facultés. Tout en nous : connaivSsances, facultés, penchants, naît d'un fait primitif: la sensation. La sensation ne se borne pas à provoquer à l'action les facultés intellectuelles, elle les engendre, elle les fait naitre. Celles-ci ne sont en fait que des manières de sentir: l'âme elle-même n'est qu'une pure réceptivité d'impressions.

>î2. — Critique. — On voit du premier coup d'oeil tout ce qu'il y a de factice dans le procédé de Gondillac. La statue interrogée répond naturellement tout ce que veut l'interrogateur; elle ne lui renvoie que le complaisant écho de ses hypothèses. Bref, c'est le roman de l'àme, non son histoire.

1. Il est clair que ce système tombe sous toutes les objections que nous avons faites à l'empirisme, et que la sensation, essentiellement individuelle et contingente, ne saurait expliquer la présence on nous de principes nécessaires et universels.

2. Notons de plus que la pensée proprement dite est un phénomène d'un tout autre ordre que la sensation. Autre chose est de subir une modification, autre cbose de saisir un rapport; entre deux, pas de transformation possible.

3. Et puis, si toute idée vient de la sensation, ne suppose que la

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sensation, pourquoi les animaux, qui ont tous nos sens, n'auraientils pas aussi toutes nos idées? Si sentir c'est savoir, dit Platon, pourquoi donc les animaux ne sont-ils pas savants ? (Théétète.) « Et pourquoi, demande à son tour H. Spencer, si, à la naissance, il n'existe rien qu'une réceptivité passive d'impressions, pourquoi un cheval ne pourrait-il pas recevoir la même éducation qu'un homme ? »

4. Condillac a beau supposer un corps vivant, s'il est privé de raison, son œil réfléchira les objets comme un miroir, son tympan vibrera aux ondulations de l'air comme un tambour ; il aura conscience de certaines sensations, il n'aura aucune pensée. Pour que la pensée apparaisse, il faut une faculté spéciale préexistante, visà-vis de laquelle lasensation joue le rôle d'excitant, de provocation. Donc, prétendre que les principes de raison viennent de la sensation, « est aussi ridicule que de dire que la musique se fait avec du cuivre, du crin, de la corde et des peaux. Il faut de tout cela pour faire de la musique, mais la musique n'est pas cela ». De même, il faut des sensations pour toutes nos idées, mais les idées ne sont pas des sensations.

5. Notons enfin celte erreur capitale de Condillac qui voit dans la sensation le fait primitif d'où naissent, non seulement les idées et les principes, mais encore les penchants et toutes les facultés de l'âme, alors qu'il est bien évident que la sensation n'est elle-même autre chose que la réaction d'une faculé préexistante sur quelque impression venue du dehors.

En résumé, le vice radical du sensualisme est de ne voir dans l'esprit qu'une pure passivité, une simple réceptivité d'impressions, tandis qu'il faut au contraire y reconnaître un principe d'action. De fait, l'activité fait le fond de tout état de conscience, car l'âme étant essentiellement vie et force, la sensation, le sentiment, la pensée, etc., sont autant de formes de cette activité, autant de fonctions de cette vie.

La table rase et la sensation transformée sont des systèmes universellement abandonnés aujourd'hui. On comprend, eneflet, que la nécessité des choses ne saurait être l'objet de l'expérience sensible. Aussi l'empirisme moderne pose-t-il autrement la question. Il s'etïorce d'expliquer le caractère nécessaire des principes par une nécessité purement subjective, et celle-ci par le jeu de l'association et par l'hérédité.

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