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L'EMPIRISME AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

ART. 1. — l<*asMOciafionniMine.

ïî 1. — Exposé. — IIuME (1711-1776) et, à sa suite, Stuart Mill (1806-1873), Bain (1818-1903), et en général, les positivistes anglais du MX* siècle, reconnaissent que tous les hommes se croient en possession de certains principes nécessaires et universels. Mais, d'après eux, cette croyance est une illusion, la prétendue nécessité des principes n'étant en réalité que cette nécessité toute subjective où nous sommes de penser d'une certaine manière, en vertu de certaines associations d'idées devenues indissolubles.

1. En effet, disent-ils, c'est une loi que, si deux phénomènes sont perçus successivement ou simultanément, leurs idées ont une tendance à s'évoquer l'une l'autre. Or, que les circonstances amènent plusieurs fois le retour de cette association, elle se transforme en habitude, laquelle, à la longue, devient une véritable nécessité ; les deux idées finissent par s'enchaîner si étroitement dans notre esprit, que nous ne pouvons plus penser l'une sans l'autre. Telle est l'origine des principes.

2. Soit, par exemple, le principe de causalité. Nous avons toujours vu tel antécédent précéder tel conséquent ; ces deux idées se soudent pour ainsi dire dans notre esprit pour former un couple intellectuel dont le premier terme appelle fatalement le second. Cet antécédent constant représente pour nous la cause, et le conséquent, l'effet. La même liaison s'établissant dans une foule d'autres cas, il se forme peu à peu en nous une tendance à croire qu'il en est partout de même. Cette croyance se fortifie à mesure que se multiplient les expériences, et un moment vient où nous ne pouvons plus concevoir séparément un phénomène sans cause. Instinctivement, nous projetons hors de nous cette nécessité intellectuelle eu lui attribuant une valeur objective, bien qu'elle n'ait de sens qu'en nous, et nous en faisons un principe nécessaire.

Donc, en résumé :

a) Transformation inconsciente d'un rapport de succession constante en rapport de causalité ;

b) Universalisation de ce rapport à la suite d'une habitude d'esprit devenue invincible;

c) Enfin, objcctivation de cette impuissance subjective, que nous transformons en impossibilité objective et absolue : telle est l'origine du principe de causalité.

3. Il en est de même des autres principes. Les axiomes géométriques : la ligne droite est le chemin le plus court d'un point à un autre ; deux lignes droites ne peuvent se couper quen un seul point, etc., ne sont pour St. Millque des inductions (entendez : des associations) résultant du témoignage de nos sens. Le principe d'identité n'est lui-même qu'une généralisation de l'expérience, fondée sur ce fait que, n'ayant jamais perçu d'objets à la fois blancs et non-blancs, ronds et carrés, notre esprit a acquis cette habitude invétérée de ne pouvoir plus se représenter une chose à la fois existant et n'existant pas. Aussi les sciences mathématiques sont-elles, pour l'école associationniste, des sciences purement expérimentales, et rien ne s'oppose à ce qu'elles arrivent un jour à démontrer des propositions contradictoires à celles que nous admettons aujourd'hui.

§ 2. — Critique. — Il nous suffira de faire porter, à titre d'exemple, la discussion sur le principe de causalité. L'associalionnisme affirme deux choses :

a) Que l'idée de cause se réduit pour nous à l'idée d'antécédent constant (1) ;

b) Et que la nécessité où nous sommes de penser que tout a une cause résulte d'une habitude contraignante de notre esprit, engendrée par l'association des mêmes expériences. Ce sont là deux erreurs.

1. D'abord, il est faux que l'idée de cause se confonde pour nous avec l'idée d'antécédent. Sans doute, la cause est toujours conçue comme précédant l'effet ; mais elle suppose de plas l'idée d'une force capable de produire celui-ci : force que nous concevons comme analogue à celle dont nous avons nous-mêmes conscience dans l'effort volontaire. Or c'est là un élément essentiel que l'association ne saurait ajouter à l'idée d'antécédent.

Ainsi, depuis que nous sommes en âge d'observer, nous voyons le jour succéder régulièrement à la nuit, et cependant nous n'éprouvons pas la moindre tendance à voir dans la nuit la cause du jour. Par elle-même, l'expérience d'une succession constante ne suffit donc pas à éveiller en notre esprit l'idée de cause. Bien plus, on peut dire qu'elle n'est pas même nécessaire,, puisqu'un très petit nombre d'observations, une seule parfois, peut suffire au savant pour conclure à la causalité.

2. Il est également faux que la nécessité et l'universalité du principe proviennent d'une habitude d'esprit devenue invincible à la suite de ce fait, toujours constaté et jamais contredit, que les phénomènes se succèdent invariablement par couples déter-

(1) " La cause, dit Taine, est cette particularité que possède un tait d'être suivi constamment par un autre fait. ■

l'associationnisme. 239

minés. Kn effet, il faut bien reconnaître qu'au point de vue de la seule expérience, la succession entre les phénomènes paraît assez capricieuse ; que, si nous voyons toujours quelque phénomène succéder à un autre, il s'en faut que cette succession nous apparaisse constante entre deux phénomènes déterminés. Donc, si, en certains cas, elle suffit à engendrer une habitude d'esprit, dans d'autres cas beaucoup plus nombreux, elle serait plutôt de nature à engendrer l'habitude contraire, et à nous faire croire que certains phénomènes n'ont pas de cause, ou ont des causes variables (11 ; et dès lors, l'uni'versalité et la nécessité du principe demeurent inexpliquées.

3. Ajoutons que, dans l'hypothèse associationniste, une loi physique devrait nous paraître aussi nécessaire qu'un axiome de géométrie ; car nous n'avons pas plus observé d'exceptions à Tune qu'à l'autre. Or, de fait, nous pouvons concevoir le contraire d'une loi physique et non le contraire d'un axiome ou d'un principe. Cette impossibilité ne vient donc pas d'une simple habitude d'esprit, mais d'une nécessité objective perçue intuitivement par le raison.

4. Enfin, il est un fait décisif contre l'associationnisme. Nous voyons l'enfant dès son plus jeune âge, et bien avant qu'il ait eu le temps de contracter des habitudes (Tesprit, se montrer comme obsédé par le principe de raison suffisante et nous fatiguer de ses pourquoi. Or, si les principes étaient, ainsi que le prétend Stuart Mill, le résultat d'une association lente, devenue indissoluble par l'expérience constante des mêmes successions, ils ne pourraient s'acquérir que tardivement.

;i. Du reste, on peut même nier simplement l'hypothèse d'associations indissolubles. En effet, si, comme le suppose l'empirisme, il n'est point de rapport objectivement nécessaire ; si l'on peut toujours rencontrer des phénomènes sans cause, des qualités sans substance et même des fal'ts contradictoires, toute association peut à la rigueur être dissoute. Stuart Mill le reconnaît lui-même quand il avoue que tout homine peul prendre des habitudes d'esprit .qui le délivrent de n'importe quelle association.

Dès lors, que devient la science? Elle n'a plus, comme les principes eux-mêmes, qu'une valeur subjective, provisoire et précaire. Comme l'association, qui eu est la source et le principe, elle se réduit à une simple attente machinale, et, ici encore, on se demande pourquoi les animaux n'y parviendraient pas aussi bien que nous, puisqu'ils bénéficient eux aussi de l'expérience et de la loi de l'association.

Concluons que l'associationnisme est radicalement impuissant

(I) D. Hume ne recule pas devant une pareille couséqnencf. D'apn's lui, il est ini possible tie démontrer l'inipuissance diinr cause à produire n'inijiorte quel efl'ei. En réalUe, tout est possi»»le et, comme il dit, anyt.hing car) prodncr ayiythin.}.

240 rsvciioLOGiE.

à expliquer le caractère de nécessité et d'universalité des principes premiers, et que notre raison ne saurait être, comme il prétend, le résultat lentement accumulé, et fixé par l'association, de ce qu'il y a de constant dans l'expérience.

ART. II. — li'héréditarîsme.

L'enfant, dès le premier éveil de sa raison, se montre en possession des premiers principes. C'est là un fait dont l'associationnisme est incapable de rendre compte. Herbert Spencer le reconnaît ; aussi croit-il nécessaire, outre Vexpérience et Vassociatlon, de recourir à un troisième principe qui joue un rôle considérable dans les théories évolutionnistes, c'est Vhérpdité; d'où le nom dliéréditarisme, donné à son système.

§ 1. —Exposé. — 1. H. Spencer (1820-1903) s'accorde avec Stuart Mill pour affirmer que notre tendance à voir partout des rapports nécessaires s'explique par l'habitude de certaines associations. 11 en diffère en ce qu'il admet que l'acquisition de cette habitude n'est pas notre fait personnel, mais l'œuvre des générations passées qui nous l'ont transmise par voie d'hérédité, en sorte que les principes de raison, actuellement innés en chacun de nous, sont en réalité des habitudes de race acquises par nos ancêtres, ou, comme s'exprime H. Spencer, de V observation ancestrale condensée, accumulée, et transmise par la génération. Et voilà comment on peut dire que l'habitude des pères est devenue • la nature des enfants. Herbert Spencer se flatte de concilier ainsi l'empirisme de Locke et l'idéalisme de Kant. Avec le premier, il admet que toute idée vient en définitive de l'expérience, bien que cette expérience ne soit pas celle de chaque individu; et avec le second il reconnaît que nos idées sont bien innées en chacun de nous, quoiqu'elles ne le soient peint dans la race.

2. Pour bien comprendre cette explication, rappelons-nous qu'au point de vue évolutionniste, l'homme descend de races inférieures, chez lesquelles l'intelligence, qui n'existait d'abord qu'en germe, s'est développée peu à peu pour devenir enfin la raison. Si donc il nous est aujourd'hui impossible de penser l'absurde ou de concevoirun phénomène sans cause, c'est qu'avec la vie organique, nous avons hérité de nos ancêtres une constitution intellectuelle spéciale, due à la structure présente du cerveau humain, laquelle résulte elle-même de l'évolution et des progrès réalisés pendant la suite des âges par toutes les générations qui nous ont précédés.

3. De là les caractères propres des principes. Hs sont néces-

l'uéhédiïarisme. 2î1

saires et universels subjectivement; car aucun individu ne saurait échapper aux conditions présentes de son espèce. Ils le sont aussi objectivement; car, avant d'être des lois de notre esprit, ils ont été des lois do la nature, puisque ce qui a formé et façonné peu à peu notre cerveau, et par suite notre constitution intellectuelle, c'est la nature, le milieu, les circonstances. Si donc l'esprit et la nature nous apparaissent aujourdhui si bien d'accord, ce n'est pas en vertu d'une harmonie préétablie, comme le prétendait Leibniz, mais uniquement parce que, dans la suite des siècles et par la force des choses, ils se sont insensiblement façonnés l'un l'autre, adaptés et accommodés l'un à l'autre.

En réalité, la lutte pour la vie, qui existe entre les différents êtres de la nature et qui fait que les faibles succombent et que les mieux doués survivent, se poursuit également dans le domaine des idées. Là aussi règne une sorte de concurrence vitale, et seules parmi nos idées celles-là l'emportent et survivent dans notre esprit, qui, étant plus conformes aux rapports naturels (les choses, s'adaptent mieux à la vie. Voilà pourquoi, tût ou tard la vérité finit toujours par triompher de l'erreur.

^2. — Critique. — 1. Constatons en premier lieu une chose c'est qu'en admettant l'innéité des principes rationnels, du moins dans l'état présent de l'humanité, H. Spencer donne gain de cause au nativisme. Il est vrai que, d'autre part, il se montre ouvertement empiriste en leur assignant pour origine l'expérience de nos ancêtres. Mais cette ovÎQine préhistorique de la raison constitue avec l'évolutionnisme lui-même, une hypothèse absolument oratuite (pour ne pas dire plus), et présentant ce défaut, capital dans une hypothèse, d'être scientitiquement invérifiable. Aussi sans entrer ici dans les discussions métaphysiques auxquelles elle donne lieu, nous contenterons-nous de la critiquer au point de vue logique et psychologique.

2. Et d'abord, quant au mode d^icquisition des idées et des vérités premières, l'héréditarisme soulève les mêmes objections que l'associationnisme, puisque lui aussi n'y voit que des habitudes de l'esprit acquises par association. Que, du reste, l'acquisition de ces habitudes soit notre fait personnel, comme le suppose St. Mil] ou l'œuvre des générations passées, comme le pense H. Spencer' la difficulté reste la môme, et le temps ne fait rien à l'affaire. Car' de deux choses l'une : ou l'expérience individuelle suffit à explil quer l'origine des principes, et alors il est inutile de recourir à l'expérience des siècles et des générations passées; ou elle nr suffit pas, et alors celle des ancêtres, quelque prolongée qu'on h suppose, ne le pourra pas davantage. Après tout, l'expérience de la race n'est que la somme des expériences individuelles ; or on

COUHS DE PlIII.OSOI'Hie. — T. I.

a beau accumuler les siècles, jamais l'habitude ne transformera un rapport contingent en rapport nécessaire.

3. Quant au mode de transmission par voie d'hérédité, il prête lui-même le flanc à de nouvelles objections. En effet, l'évolutionnisme abuse ici du mystère qui entoure la loi de l'hérédité pour lui attribuer des propriétés contradictoires, selon les besoins de sa cause. D'une part, il la suppose assez variable pour expliquer que des êtres raisonnables ont pu naître de parents privés de raison ; d'autre part, il lui suppose une constance telle que cette transmission ne souffre plus désormais d'exception. Ici encore l'alternative se pose : si nos ancêtres pouvaient concevoir l'absurde, nous devrions le pouvoir comme eux, et si aujourd'hui nous avons la raison, c'est que ceux qui nous l'ont transmise en étaient doués comme nous (1).

APPENDICE lies conséquences de Fempîrîsme.

On s'imagine volontiers que la question de l'origine des idées n'offre qu'un intérêt purement spéculatif sans aucune influence possible sur la morale et la pratique de la vie ; c'est une grave erreur.

De fait, si les sens sont la source unique de toutes nos connaissances, si ce qu'on appelle la raiso7i n'existe pas, ou, ce qui revient au même, si elle n'est qu'une résultante de nos sensations et de notre expérience, le nécessaire, l'universel, l'absolu sont pour nous comme s'ils n'étaient pas; nous en restons fatalement à l'individu qui change et au phénomène qui passe; c'est-à-dire au contingent, au particulier, au relatif.

Dès lors, que devient la gciencey Un simple amas de perceptions sans ordre, sans unité, sans fixité possibles; des données variables,, personnelles, subjectives comme la sensation elle-même. C'est la négation de la science.

Que devient Vart ? Il n'est plus que l'imilation servile de la réalité sensible. Si l'on en retranche l'élément absolu, le beau n'est lui-même qu'une mode, un caprice ou une passion, et l'art n'a d'autre but que de nous procurer des sensations agréables.

Quant à \a.morale, il est clair que, si l'homme n'a aucune faculté supérieure aux sens, il ne peut concevoir ni poursuivre que le bien de ses sens. Rechercher le plaisir et fuir la douleur, tel sera pour lui le souverain bien, la règle suprême de sa vie, si toutefois on peut parler de règle, là où il n'y a plus ni droit, ni devoir, ni autorité; car toutes ces notions supposent un absolu auquel l'expérience seule ne saurait s'élever. En réalité, il n'j' a plus

(1) Qu'on le remarque, nous ne nions pas la possibilité de transmettre par voie (l'hérédité quelques aptitudes acquises; nous prétendons seulement limiter ce pouvoir au développement ou à la modiGcation accidentelle d'un organe ou d'unefaculté déjà existante. En soi, rUérédité n'est l'origine de rien ; elle est un pouvoir conservateur et accumulateur; en aucun cas elle ne saurait expliquer l'apparition d'une faculté essentiellement nouvelle.

Nous prétendous de plus que cette modification accidentelle n'est jamais si irrévocablement lixée dans l'espèce, qu'on ne (constate ce qu'on appelle des cas d'atavisme. Or, c'est contre ces deux lois que vient successivement se heurter l'Iiéréditarisme.

HEMIMSC.EXCE DE PLATON. 243

d'autre i-cssort quo l'instinct, d'autre aiguillon que la douleur, d'autre ambition que la jouissance, d'autre frein que la l'oroe, et l'honaue se trouve ravalé au niveau de la brute.

Telles sont les conséquences qui découlent fatalement de toute théorie empiriste. Sans doute, on peut s'arrêter en chemin et ne pas aller jusqu'au bout de ses principes, mais c'est manquer de courage ou manquer de logique; par lui-même, l'empirisme conduit là, l'histoire le prouve. C'est l'empirisme naïvement grossier de Démoorite qui a engendré la honteuse morale des Epicuriens; c'est la sensalion transformée de Condillac qui est responsable du matérialisme d'Helvéïius, de l'atiiéisme du baron d'Holbach, etr. Tant il est vrai qu'on ne peut nier la raison sans nier du même coup le droit, ledevoiret Dieu lui-mèiui\

Sectio.n II. — SYSTÈMES IDÉALISTES

l'ar idéalisme, nous entendons ici la théorie qui méconnaît le rôle de Texpérience dans l'origine de nos idées et prétend notamment que les notions et les vérités premières sont innées e n nous, au sens propre du mot.

L'idéalisme a revêtu plusieurs formes.

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