CHAPITRE PREMIER
GB i^U'lL FAUT ENTENDBE PAR LA RAISON*
L'entendement ou la raison de l'homme peut se considérer sous deux rapports, ou coiame faculté^ ou comme opération. Dans le premier sens, c'est la capacité de recevoir des connaissances, de quelque part qu'elles viennent; de travailler sur ces connaissances acquises pour en acquérir d'autres par voie de comparaison et de déduction ; enfin, de garder le dépôt de ces connaissances pour n'être pas obligé de recommencer chaque jour sa vie intellectuelle. Ainsî| c. c. i4
on dit de Thomine, en général, qu il est raisonnable; ce qui signifie qu'il est de sa nature de percevoir, de comparer, de conclure, de se souvenir : quatre facultés qui constituent Fintelligence.
Dans le second sens, la raison est cette capacité même réduite à l'acte par le concours de certaines circonstances extérieures, et de l'activité intérieure, La percepdoii, la comparaisan, nommées y 2/^6ment ^SLT les logiciens, le raisonnement. et la mémoire , voilà les quatre opérations par lesqudles rhoranne, si petit et si frêle, s'empare du monde visible, et s'élève jusqu'au monde purement intellectuel.
Placé sur la terre comme le roi de la création, il domine par la pensée tout ce qui l'environne; il explore la nature en tout sens, ilslélève jusqu'aux cieuz, et descend dans W pcofondeuss de la tmnre pour j saisir par une observation patiente les lois qui cé^sesent y univers, et les nobonuments des âges qui l'ont précédé*. Fonné «l'image du Créateur, il crée, lui ausAÎ, un moiuie nouveau pas son industrie ; il fait s^vir la matière à ses besoins et ^ses plaiftics^ il. encfaauie à son ehor de triomphe les éléments domptés par sa piû&saHce- intelkctueUe; il va même jusqu'au sein des oragjes eheaDcbtti lai foudre, qui suit avec docilité lai ligne cgu>*il lui trace pous l'empê'^ cheir de nuire. Bien plua^ l'être intelligent remonte, des objets sei»sibles vers le priaeipe invisible de toutes cboie&. Il reisonnaît qu'il mj a pas d'effet s«bs cauae^ pas de mouvement sans pnocipe bm><teur, pas d'activité sans esprit, pas d'ordse sans, intelligefica. Dei Ik^ il voit déeouler les lois^ (ipii dirigent l'ordEe maral aussi bîea q^e oeUfis qui: dirigent, l'ondte matériel,, et il contemple avec raniasur mena la vérité et la jinsûee. La parole,. eKpntsrion et milieu de& iaiptelligences^ remue l'univers* Les institutions sociales se Sowàem et se perfectionnent, ayant pour base impérissable la double idée du droit et du devoir. Vivant tout à la fois dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, rhiimaiiité poursuit, su marche à travers les siècles; et si l'imperfection se montre dans ses œuvres, on y voit aussi des preuves éclatantes du plus beau de sea attributs, la perfectibilité.
Telle 4»st Tintelligence humaine, prise* en généffal,.eimsid0Me'dans Vespeccy et abstraction faite d» tcMite individrnalké. Chaque homme et chaque peuple y participent sms dsiute à de» degrés in^pnx,. mais tous en possèdent au moiiiB les elàneBftSf;. tous peuvent se mettre en rapport avec la vérité' extaffn)e,.s<Blr dans l'oorobe dcF eon^ Ception, soit dans Tordre logique.
DB PritLOSO^BTfE CHRÉriKNlrtB. 211
Artiicljs I*'. — De Irf perception.
Ia perception eiîYélémentlt plus sîtnple de rentendement humaiiv; c'èisrt ittie "Vue de l'esprit, quand rhomme reste passif; c'est int regctfd de l'esprit, quand Thomme, déployant son activité, considère attentivement l'objet qui lui est présenté. Si c'est une chose matérielle qui le frappe par l'intermédiaire des organes, la perception se nomme sensation^ laquelle prend le nom ô! image quand elle ért (fei ressort de l'organe visuel. U imagination est la mémoire des sensations.
Chaque sensation ne se réfère qu'à un objet particulier, comme un cheval, uh arbre, une maison, etc., ou à la qualité sensible de
l'objet , comme l'étendue, la forme, la couleur, la saveur, etc
Mais l'entendement humain possède la faculté de généraliser ces perceptions* tout individuelles, ce qtii l'élève déjà bien au-dessus de la nature. Ainsî, à la vue d'un cheval, il conçoit et il dégage de la sensation présente ce qui constitue cet animal, et il à l'idée générale du cheval qar représente dans son esprit tous les individus possibles auxcfiieYs ces' qualités sont applicables. Cette pet'ception, quoiqu'elle tire son origine dte la sensation, en diffère néanmoins infiniment en elle-même; eflese nomme aistraction^ laquelle donne origine à la distinction des genres et des espèces. L'afosti'actioh est à la sensation ce qu'une pièce d*or est à une multitude de petites pièces de monnaie. Remarquons ici qu'une abstraction quelconque est toujours et nécessairement exprimée par une parole.. Le langage opéré sur les sensations Comme l'algèbre sur les^ qiiatntités.
t'esprit humain abstrait aussi d'une autre'ttianière. Pour le concevoir, i\ faut se rappeler qu'il n'y a Tien de simple dans la nature. Tons les corps possèdent l'étendue* dans les tifois dimensions : les lignes qui terminent Fétendhe prodhiseAt les figures. Outre cela, lé genre de cohésion qui unit les parties constitue les corps solides à différents degrés, lès corps liquides et les fluides. La réflexion des rayons lumineux donne naissance' aux couleurs; la vibration de \ air produit le sort. En un mot, les objets matériels nous saisissent par* tous les sens, la'vue,rouïe, le tact, lé goût et Fodorat, et rarement ils n'en affectent qu'un seul à la fois. Pour éviter la confusion dans des perceptions si nombreuses, la nature nous a doués d'une admirable ^ faculté, celle de considérer séparément chaque propriété des corps, après avoir généralisé cette propriété comme nous l'avons dît tout à l'heure. Nous pouvons même décomposer par la pensée ce <nii ,
ai a PRINCIPES VONDÂMSaiTAITX
dans la réalité, est inséparable. Ainsi l'étendue ne se conçoit point sans longueur, largeur et profondeur. Cependant, c'est en considérant à part chacune de ces trois dimensions, qu'on a créé la science géométrique. Il est vrai, la nécessité de ces divisions, ou abstrac- UonSy est fondée sur les bornes de la raison humaine, qui ne lui permettent pas de voir tout d un seul coup d'œil ; mais cette infirmité native est admirablement compensée par le remède, et Ton peut dire que l'abstraction est un magnifique témoignage de notre petitesse.
Et remarquez que ces différents genres de perceptions n'exigent ni grand travail ni grande science. Pour s'enrichir de ces trésors intellectuels, l'homme le plus ordinaire n'a qu'à vouloir et se rendre attentif. Que dis-je? ces notions sont en nous tous, et elles nous ont coûté si peu, que nul de nous ne se rappelle l'époque où il les a acquises.
Au-dessus de ces conceptions qui se rapportent à l'ordre matériel, il en est d'autres d'une classe plus relevée encore, qui ont pour objet des choses inaccessibles à nos sens, et qu'on nomme pour cette raison fWi^j proprement dites, perceptions métaphysiques, idées générales. Ces choses sont de trois qualités, i^ ou de simples notions intellectuelles, comme celle de Y être en général, c^eèiessencey de propriété^ d'unité^ celle Avijini et de Y infini, celle du possible et de Y impossible, celle du parfait et de Y imparfait, les notions de ^vérité, d'ordre et de rapport, celle d'action, de cause et X effet, etc. On voit que les bases de l'entendement humain sont renfermées dans ce cercle d'idées, dont l'ensemble constitue Yontologie, et que c'est avec raison qu'on a dit que toutes nos connaissances ont leur principe dans la métaphysique. Il est à remarquer que ces notions premières sont en général si simples, qu'elles sont saisies dès qu'elles sont nommées, et que les définitions qu'on en donne quelquefois sont moins claires que la chose définie ^ Il devait en être ainsi, pour que la raison pût se former chez tous les hommes.
a^Ou les idées perçues par l'entendement correspondent à des êtres réellement existant au-dessus des formes sensibles, à des êtres spirituels, tels que Dieu et 1 ame de l'homme; la théologie ^ et la psychologie se rapportent à la connaissance de ces êtres.
* Le P.Bufâer a très-bien remarque que la définition explique aufondbeau' coup moins la nature dé la chose, que la signification du mot qui indique fa chose, {Traité des premières vérités, il* part., ch. 6.)
* La théologie (discours sur Dieu) considère la Divinité en tant qu'elle peut être connue par la raison seule, ou en tant 'qu'elle est connue par la raison^ éclairée de la révélation. Dans le premier cas; c'est la théologie naturefle; dan»
DK PHILOSOPHIE CHRSTIENÏIB. ^ij
3^ Ou, enfin, nos perceptions intellectuelles se dirigentvers desobjets qui n'ont pas d'existence réelle, mais qui doivent régler les actions humaines.Telles sont les idées de droity dejuste, A'injustCy de bien de maly de ifertUj de 7)icey de /oi, de récompense, de châtimenty de pou\foiry à! autorité, ôl obéissance, elc...Ges idées sont le fondement de l'ordre moral; elles se trouvent chez tous les hommes initiés à la vie intellectuelle, et, combinées avec le mouvement de la volonté qui nous porte à certains actes ou qui nous en détourne, elles prennent le nom de conscience. On voit que la morale n'est pas plus que la religion un simple sentiment.
En peu de mots, nous venons de parcourir une route immense. Prenant l'homme au point de départ où il se trouve dans son enfance, alors qu'il n'a qu'une vie matérielle et organique, nous l'avons suivi à travers les abîmes que la raison franchit pour s'élever de la sensation à l'abstraction, aux idées métaphysiques, aux idées morales. Trop à l'étroit dans les limites du monde matériel, il ne se borne pas à sentir, 'û pense, et par la pensée son esprit se met en rapport avec le monde invisible, d'où il plane sur tout ce qui respire, comme l'aigle sur les plus hautes montagnes.
Cest donc ignorer la dignité humaine ou s'en déclarer FennenUi que de vouloir donner tout à la sensation, et de reléguer les notions abstraites et métaphysiques parmi les conceptions inutiles et né* buleuses des esprits fantastiques. Cette dépréciation de ce qu'il y a de plus noble dans l'intelligence humaine, tient, sans doute, à l'abus qui a été fait de la métaphysique, abus qui la fit dégénérer, à une certaine époque, en une science de mots inintelligibles; mais elle tient encore à d'autres causes qu'il serait trop long d'énumérer. La physique aussi n'est-elle pas tombée dans de grandes aberra* tions, et n'a-t-elle pas souvent été obligée de refaire ses nomen« clatures? et toutefois, la science des corps n'en est pas moins cul« tivée avec succès.
« L'esprit de l'homme, dit Malebranche, se trouve par sa nature cx>mme situé entre son créateur et les créatures corporelles; car, selon saint Augustin', il n'y a rien au-dessus de lui que Dieu, ni rien au-dessous que les corps : mais, comme la grande élévation
le second cas, c'est la théologie révélée. On désigne souvent cette science souS le nom deThéodicée; l'expression n'est pas exacte. Tliéodicée est le nom d'un écrit de Leibnltz sur la justice de Dieu, et sur l'accord de cette justice avec s« iwnté. •
> Nihil est potentius illa creatura quse meus dicitur rationalis, nifail est su* blimias. Quidquid supra istam est, jam creator est. (Tr. 23, in Joan.) ^
. ^ 1 4 raiNCXPES FONDAMENTAUX
OÙ il est au-dessus des choses matérielles, n empêcha pas qu'il ne leur soit uni, et qu'il ne dépende n^éme en quelque façon d'im^
fortion de la matière ; aussi, la distance infinie qui se trouve eutne Etre souverain et re&prit de Thomme, n'empêche pas qu'il Ae lui $oit imi immédiatement et d'uj^e manière très-intime. Cette dernière union Télève au-<Lessus de toutes choses ^ c'est par elle qu'il reçoit sa vie, sa lumière et toute sa félicité, et saint ^^ugusido bous parle en mille endroits de ses ouvrages de cette union £<jpu9£ d^ celle qui est la plus naturelle et la plus es&eiidelie à l'espn!; Au contraire, l'union de l'esprit avec le corps abaisse l'hoBMoofi îiifiiù- ;i;nept, et c'est aujourd'hui la princî{)ia]^ cau^ de toutes seê cireurs et de toutes ses misères '. »
Voici les paroles d*un auteur qui ne p.a;raîtra ps^ susp^ect, en payeur de la métaphy^ue, puisqu'il a été accu^ié, au CQn^aii^fe, de youloir matérialiser la pensée :
^ La métaphysique es^ 4^ |;oute$ les s/ciç^cc^ c^Jle qui ^paib^^^^^ le mieu^.tous les objets de notre copp^ai^sançef ^U^ lest tout à h fois science de yérités ^eçsibjies et ^fié^f^^^ de véiit^ ahetfui^m^ Science de vérités sensibles, par,ce.qu'ielle esf, tasci^ce de ce q^'^ y a jcjLe sei^i^le jefx nous^ com^^e la ph74q4e ej»t ]lg s^^nc^ d§ ce )|^'il y a de sensible au .deh^^rs^ scienx^ 4^ vérités abstpiUef^ parce qi^e c'est eUe ,qui iéço^yrei les pr^ç^pv^ qi^ f9fm§ i^ jçystèmes et 1^^ ija^tj^des 4e rimmm^^nt. î^& vi^héj»f^\ifgj^ cernes i^'ep sont qu'unie }>r^mibfi. 1^ pr^s^de do|^ §iJue t(B^t§^ 90^ fOnmîs^xipe^^ ep cfstte prérog^ye hii est /duc j fi^r^ s'il e^ fi<sp§kSr ^r^ de trail:er le^ scj/fînces ^relatiyepayeM ^ jfiojçfjs nugoièire dç c(H9r (çeyjpir, c'est à la n?^t^physiqu^, qui «eu}e cppp^ît V^rit hwmiw^ ji Qp^s conduire dans j'étude d^ cj^acune^^pii^t est, ^ ç^rtain^ ég!^^ds$ ^e SQ^ ^es^rt. EU^ est I4 Sicfance la plii,» ^$tr;^t^; ^§ ^oi|s é^f au delà de oe que npus voyoï^s et s^entpQs; ^11^ mf^ ^l^ve jijysfi/4 Dieu, et elle forme cette science que nous appelpp§ fAcglffgi^ n^
n La ii^étapbysique, Jc^sqi^'elle a pq^r seul q}^}kt {'esprit lii|r maif^, peut se distinguisr en deu^ â4pèc^$; l'une 4^ r^ll^^ion, l'fliitri^ ^p sentiment. La premi^a déipél^e toutes qos fji^kfé^; elle ^ to^ le principe et la génération, et elle dicte en conséquence des règles pour les conduire j on ne l'acquiert qu'à force d'étude. La ^econdç ^nt nos facultés; elle obéit à leur action \ elle suit 4^ ppincipe^ qu'elle ne connaît pas : on l'a sans paraître l'avoir aequise, paroi
* Rech. de la f^ériié, t. i^ PrMee.
DB «BULeAOPlIiB GHRSTUMVE. {il 5
que d'heureuses circonstances lont rendue xiatureMe; elle est le partage des esprits justes; elle en est, pour ainsi dire, Finstinct* La métaphysique de réflexion n'est donc qu'une théorie qui déve* loppe, dans le principe et dans les effets, tout ce que pratique la métaphysique de sentiment. Celle-ci, par exemple, fait les langues; celle-là en explique le système : l'une forme les orateurs et les poètes, l'autre doime la théorie de l'éloquence et de la poésie ^ »
Avant de quitter ce sujet, je ne puis me refuser à citer les ré* flexions de M. Laromiguiére, l'un des hommes qui se sont le plus appUqués à Tanatoraie de l'entendement humain.
« Qu'est-ce donc, enfin, que la métaphysique ? c'est l'analyse, lor»qu elle remonte à l'origine des idées.
» Qu'est-^oe que la logique? c'est l'analyse, lorsqu'elle a pour objet ia déduction des idées.
» La métaphysique est la science des principes, la logique la sôence des conséquences.
«Voilà deux définitions pour une qu'on m'avait demandée; ellei sont claires, fondées sur la nature de l'e^HÎt et sur la manière dont il opère. On ne leur fera pas le reproche d'être arbitraires, comme on a le droit de le Eure à la plupart des définitions; on les trouvera conformes à ce que nous enseignent les plus grands philosophes.
» La métaphysique, dit Bacon, n'est pas cette subtilité pointil*» leuse qui s'évanouit dans les dissections à l'infini : c'est la science des principes.
» La métaphysique, telle que la veut Descartes, contient lesprin^ eipes de la connaissance; toute la philosophie esi comme un arbre dont les racines sont la métaphysique* *
Makbranche ne a'en formait pas une autre idée. «Par la méta-^ pkyeique^ dit*il, je n'entends pas ces considérations abstraites d^ quelques propriétés imaginaires, dont le principal usage est de fournir à ceux qui veulent di^uter de <pioi disputer sans fin. J'en*tends, par cette science, les vérités qui peuvent servir de principes aux sciences particulières. »
«Mais, direz-vous peut-être, si la métaphysique n'est que la ^eiioe des principes, des idées premières, on ne sait donc pas grand'chose quand on ne sait que la métaphysique. »
« Voici ma réponse :
» Pour un être doué de raison, il n'y a de science proprement dite que celle qui lui vient de la métaphysique, soit qu elle la
* CondiUac, de F Art de raisonner^ p. 3. Paris, 1802.
2X6 PRINCIPBS FOITDÀHBHTAUX
donne d'elle-même, et comme à Tinsu de celu^ qui la reçoit, soit qu'il &ille la lui demander; car il y a deux métaphysiques, de même qu'il y a deux logiques, la métaphysique naturelle et la métaphy» nque artificielle; l'une innée, si on peut le dire, l'autre acquise par la réflexion.
• Tout ce gue l'homme connaît, tout ce qu'il peut connaître, se trouve (tans quelques vérités primitives et dans les conséquences innombrables de ces vérités. Les conséquences, même les plus justes en elles-mêmes, qu'on ne verrait pas évidemment sortir des principes évidents, ne seraient pas de vraies conséquences, car leur évidence est une évidence d emprunt; elles la doivent aux principes, qui, seuls, brillent d'une lumière qui leur est propre.
« La métaphysique mérite donc qu'on lui donne quelques moments; elle mérite qu'on lui donne toute la vie, si l'on veut toute la vie perfectionner sa raison. Cest savoir quelque chose, n'en doutez pas, c'est savoir beaucoup, que de s'en être occupé avec fruit.
» Métaphysique, origine des connaissances, principe des scien* ces, commencement des sciences, éléments des sciences; toutes expressions à peu près synonymes, qui nous avertissent de la né* cessité de bien commencer, de bien faire nos pi'emières idées, qui sont le germe de tout savoir.
» Les éléments des sciences! voilà notre premier besoin; voilà ce que trop rarement nous ont donné les hommes de génie qui avaient le mieux observé leur esprit, et voilà pourtant ce que prétendent nous donner tous les jours des hommes qui se font gloire d'ignorer, ou même de mépriser la métaphysique. S'ils connaissaient la valeur des mots que leur bouche prononce, ils seraient plus réservés dans l'emploi du mot éléments; ils s'abstiendraient par modestie de le placer à la tête de leurs ouvi*ages. Mais quoi! c'est par modestie qu'ils se disent auteurs élémentaires ^ »
Article II. — De la comparaison et da jugement.
Rarement l'homme s'arrête à la sensation d'un objet matériel ou à la contemplation d'une idée métaphysique.
Il possède une seconde faculté, celle de comparer ses perceptions
» Leçons de philosophie^ !'• part», 2* leçon.
« C'est elle seule (la méraphysique) qui peut approfondir la yérité dans qudque genre que ce soit. » ( Beauzée, Grammaire générale, Préface, p. 34. Paru, 1767.)
OB PHILOSOPHIE GHRETIBRVE, 21^
entre elles, et, par suite de cette comparaison, d'affirmer ou de nier l'identité, c'est-à-dire de porter un jugement^ lequel s'exprime par nne proposition.
L'affirmation joue un rôle immense dans la structure de la raison et du langage. Cette opération se lie essentiellement à l'idée de l'être, ou, pour mieux dire, elle n'est que celte idée exprimée par un mot qu'on nomme le verbe^ ou parole par excellence. Le Terbe, pris dans sa généralité, est ce qu'il y a de plus métaphysique dans l'entendement humain. Sans lui, la raison serait impossible; toutes ses perceptions juxtaposées ne se lieraient jamais ensemble, et elles ne formeraient qu'un amas confus^ semblables à des ruines sur lesquelles règne le silence étemel de la mort. Mais, dès qu'elle est mmiie de cet instrument, la raison réagit sur les perceptions qu'elle a reçues, pour les enchaîner les unes aux autres, chacune selon son affinité, rattachant au même centre d'unité intellectuelle celles qui sont identiques, ou décomposant par l'analyse ce que le langage lui apporte de compliqué, pour le réduire à ses notions élémentaires.
On voit par là que l'affirmation ou le jugement peut avoir pour but, ou de rattacher à une perception une autre perception déjà connue, et rendue présente par la mémoire, ou de disjoindre plusieurs idées renfermées sous une même expression, jusqu'à ce que la raison parvienne à des notions assez simples pour les saisir avec clarté. Dans le premier cas, le jugement ou la proposition qui l'énonce, n'est qu'une déclaration d^identité; dans le second cas, c'est une définition.
Par exemple, si je dis : V homme est raisonnable ; ^e déclare qu'il y a rapport d'identité entre la notion S homme et la notion de raisonnable^ toutes deux présentes à mon esprit. Mais si je dis : V homme est une intelligence serpie par des organes^ j'analyse, ou je décompose, parla définition, l'expression de Xhomme^ pour présenter en détail à mon esprit les idées qu'elle renferme. Toute idée proprement dite n'est pas susceptible d'être décomposée, ou définie. Toute idée complexe, ou, pour parler plus exactement, toute réunion d'idées groupées sous une seule expression, peut être, et souvent doit être, soumise à cette opération. Gela dépend de la connaissance qu'un homme possède des objets dont il s'occupe, et de l'habitude qu'il s'est faite de n'admettre aucune expression sans la comprendre. Bien définir est le propre d'un esprit juste et profond \ mais plus une intelligence s'exerce et devient capable de donner des définitions aux autres, moins elle en a besoin pour
eUe-coéoie. Aussi Bofisuet temarque-t il que nous aurions moÙ9s eTidées si notre esprit était plus parfaiL {La logique^ liv. i, ch. xxTii.) Au reste, il y a dans toutes les langues une multitude de wots dont le sens est trop connu pour qu'on ait besoin de les définir tant quon les emploie dans Tacoeption populaire '. Ce s^em, donné primitivement aux expressions, soit par l'observation de la nature, soit par dérivation d'une langue plus ancienne, est presque toujours d'une admirable exactitude, et Ton peut dire, sous «e rapport, que 1 étude d'une langue est un cours de philosophie.
Tous les êtres s eucliainent dans l'univers, mais ils ne se oonfoah dent et ne s'absorbent pas ; il y a uiûté de plan et variété de parties. L'existence communiquée à tout est le lien le plus étendu; outre cela il y a les essences y les propriétés^ communes à differeotes das* ses d'êtres, et l'individualité qui termine chacun d'eux, individua* lité doïit la rais<Hi constiuiliTe «st impénétrable à l'espm humain, comme le remarque encore Bossuet.(/6ii^., xxxiii.) Ainsi, par cer* tains cotés, les é&es se conviennent, et par d'autres, ils s'exduenL La raison, douée de la faculté d'abstraire, s'élève au-dessus des forfMS sensibles^ elle constate, d'a|près l'observation, ce (p'elles ont de commun et de spécial, c'est-à-dire les rapports d'identité et d'opposition; elle cras ke gemes et les espèces. Puis, elle descend du général au particulier, affirmant ou mant, selon que l'ebjet qu'elle examine rentre, ou ne rentre pas, dans la notion qu elle pos* sède. Ainsi, je porte un jugement affirmatif en disant : le tricmg^ a trois angles et tnds côtés. Je vois que la réunion de trois angles et de trois côtés est identique à la notion que je possède du triangle. Par la même raison je porte un jugement négatif c'est-Àrdire que j'affirme l'exclusion ou l'opposition, en disant : le cercle iCestpas carrée
D'après ce qui vient d'être dit, on peut ainsi exprimer la règle
* « Pour juger de Tobscuritë et de la confusion qui résultent des déflnitloiis trop fréquentes, Il n^y aurait qif à substituer les ternies éesdéflnitloiM aux dièses définies, en exprimant les peasées les plus tiiii|)les. Par esempte, pmir demander à un passant s'il a rencontré un homme monté sur un cheval, %\ /e m^explf quais ainsi : O animal raisonnabtty as- tu rencontré un animal doué Ae ta faculté de rire, ajrant les ongieg larges^ capaide de science et de poiiiiquêf dont la substance consistant en longueur ^ largeur et profondeur, et qm a du mouvemeni et du sentiment^ fût portée par un animal à quatre pieds, ayant la faculté de hennir Pf^e seraît-ll pas ridicule de réduire le passant, par ce iralimatias, à ne savoir que répandre à vne question si claire ai eUe-oiénie ? Le ^&t de ces subtilités a inspiré beaucoup de Tanité aux dialecticiens de profession, comme si la faculté de raisonner, qui distingue Fhomme de la béte, excellait en eux et les distinguait des autres hommes, v ( Traité de f opinion; de la J^que^ ^ part.) -
générale de nos jugements : « Tout ce qui est contenu dans Tidée claire et distincte d'une chose, peut être affirmé de cette chose '. »»
Il suit de là que l'homme peut faire des Jugements vrais et des jugements faux. Le jugement est vrai, quand il est en rapport d'idendite avec la réalité externe^ il est £a.ux, quand il se trouve en rapport d opposition avec ce même pbjet.
En parlant des prérogatives de Fentendement humain, nous IV yons fort exalté, et ce nest pas sans raison j nous pourrions mainf^RAïit le déprécier beaucoup en parlant des erreurs innombrables p^ ij es>|t tombée mais que nous servirait de déclamer Avec les eniMS*' jpis de notre nature, qui, dans le paroxismç d'un oifigueil &éo^t^ que, se sont efforcés de nous ravaler au niveau de la hmte ? Vhotmm^ ^rné .dans «es facultés oorpoielles, nepeut pas t^ut voifjnitaut^ent^pa^pe, m faut seiHÎsr, ni tout fair^e^ F^ut-il s étonner if^ l^ ofWèr jtioQs iptellecliuelles participent à œtte infirmité, ^tdfae ïhmom^^&ok ai:posé à prendre le fauiL pour le vrai ? Ia saine philosophie ne fait pas de Fhomme un Dieu; elle sait qu'il e.st svj^tà s'égarer; msi§ ^He ^eu ùix pas non plus i^ne béte, qiii n a aiA^de«sii« 4es ;sLUlre» que le triste privilège de s'égarer d'erreurs en erreurs^ à Vmde i^u» «»♦ tmdemeat sans régis et d'une raison §am f^in^cipe ^. D aiUeuis, s'il f # dic^s muf»es d^rewrifil jr a 9um d^ remèdes po^riiouis en pré^ server, comme n^^A le verrons pluA tard,
Iji f^dknt des preiîi^ières vé:'ii4és considérée» en eUASi-wéines \ 9^^» avons indÎ4|ué ]»» «iaeactères g<éjiara«» de em jugeraeetSy oit |mfM>siiîoas, nommés prineipeis «t a^mmee^ fX> nous en avons em* primé quelques-uns. Pour compiler cmx imp^orlant mijet, sous ni pAU¥OQ3 mieux faim que da re^roduiinf oe que dit B^miet dssprop^sHienfi connues par eUes-^mêmes^» On aima i vw ^ puiasant gé« ma moSfJSiVB^tx les «déments de la mi^n.
« Parmi les |Hr0posilÎ0ns véritable et fiiusses, il y en a d^nt fai wéma esl connue par elkHtnâm^, d'autrfs» doei i^Ue m% connue par W li^îsan quelles gïA9^%^ çelli9S^
i^ De ces proposition^ les unes «ont u9iT^r#eU«^, eom«i« le t9Ui est plus grand que sa partie; le»autressontpai^eu)ières et connuâl pM^ expérienfce, comme qua»d je di^ \ je pense telle et telle chose; je$pns du plaisir modela douleur ;J4 crois ou je ne erais pas, et ainsi 4m autpeâ qui sonl courue» par une expémnce m$»si oertaio^,
« r, ci-4essus, I" part.» ch, iii, «rltf vil a» |. * Rousseau, Fmile, t. m.
» 1" part., ch. 3, art. 2, n. <.
• # Le LogiqHS, l* II| f^* 1^1*
aaO PRINCIPES FONDAMBITTAUX
» Lespropositions universelles connues par elles-mêmes s'appellent axiomes ou premiers principes.
» Gomme en parlant des idées, nous avons d*abord exercé Vesprit à en considérer de plusieurs sortes, et à les démêler les unes des autres, ce n*est pas un exercice moins utile que d'attacher notre esprit à considérer ces propositions universelles connues par ellesmêmes.
» Nous appelons propositions connues par elles-mêmes^ celles dont la vérité est entendue par la seule attention qu'on y a, sans qu'il soit besoin de raisonner ; autrement, celles oh la liaison du sujet et de l'attribut est parfaitement entendue par la seule intellf' ffence des termes.
» Des propositions aussi clairement et distinctement entendues sont sans doute vraies ; car tout ce qui est intelligible de cette sorte^ ne peut manquer d'être vrai; autrement, il ne serait pas intelligible,
» Nous allons ici rapporter beaucoup de ces propositions intelli» gibles par elles-mêmes.
T» Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps; autrement, ce qui est ne peut point n'être pas.
» Cela n'est pas seulement vrai de l'être absolument pris, mais encore d'être tel et tel : ce qui est homme ne peut pas n'être pas « homme ; ce qui est rond ne peut pas n'être pas rond.
t» Nous verrons dans la suite que ce principe est celui qui soutient tout raisonnement, et que, qui nierait une conséquence d'un argu* ment bien fait, en accordant la majeure et la mineure, serait foro^ d'avouer qu'une chose serait et ne serait pas en même temps.
» Ce principe est tellement le premier que tous les autres s'y r^ duisent; eu sorte qu'on peut tenir pour premiers principes tous ceux où, en les niant, il paraît d'ahord à tout le monde qu'uiM même chose serait et ne serait pas en même temps.
» Ainsi, voici encore un premier principe : nulle chose ne peut sû donner l'être à elle-même; et encore : ce qui n'est pas, ne peut avoir l'être que par quelque chose qui l'ait; et encore : nul ne peut donner ce qu'il n'a pas.
» De ce principe quelques-uns concluent qu'un corps ne se peut donner le mouvement à lui-même ; et d'autres infèrent encore qu'il ne se peut non plus donner le repos : mais nous examinerons ail** leurs ces conséquences : il nous suffit maintenant de voir que nulle chose ne se donne l'être à elle-même; autrement elle serait avant que d'être.
» Il est d'une vérité aussi connue que ce qui est de soi^ est nêces^
DB PHILOSOPHIB CHRiTIBirNS* «tax
sairement; car, pour cela, il ne faut qu entendre ce que veulent dire les termes. Être de soi, c'est être sans avoir Tétre d'un autre; être nécessairement, c'est ne pouvoir pas ne pas être; et maintenant il est clair que, qui est sans avoir l'être d'un autre, ne peut pas n'être pas, et qu'une chose qui serait un seul moment sans être, ne serait jamais, si quelque autre ne lui donnait l'être,
> Ce principe est le même au fond que le précédent, et tout le monde en connaît la vérité : c'est de là qu'il est dair que Dieu ne peut pas être qu'il ne soit nécessairement, parce qu'il est de soi; et les philosophes qui ont supposé que la matière ouïes atomes étaient d'eux-mêmes, ont dit aussi qu'ils étaient nécessaireinent.
» En géométrie, tout le monde reçoit comme incontestables les principes suivants : Le corps est étendu en longueur, largeur et profondeur,
» On peut considérer le corps selon chacune de ces dimensions, et, selon cela, donner des définitions incontestables de la ligne, de la surface et du corps solide.
» «Si deux choses sont égales à une même, elles seront égales entre elles,
9 Si à choses égales on ajoute choses égales, les touts seront égaux,
T» Side choses égales on ôte choses égales, les restes seront égaux,
» Et au contraire : Si a choses inégales on ajoute choses égales, les touts seront inégaux; et si de choses inégales on ôte choses égales, les restes seront inégaux,
9 Si des choses sont moitié, ou tiers, ou quart d^une même chose, elles seront égales entre elles,
» Si des grandeurs conviennent, c^est-à^dire si on les peut, par la pensée, ajuster tellement ensemble que Vune ne pa^se Vautre, elles sont égales, • » Le tout est plus grand qu^ une de ses parties,
» Toutes les parties ra^emblées égalent le tout,
» Tous les angles droits sont égaux,
» Deux lignes droites n^ enferment point entièrement un espace,
» Deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais, quand elles seraient prolongées jusqu'à l'infini,
» Il est aussi certain que ce qui agit est, que ce qui a quelque qualité on propriété réelle est,I)e là se conclut très-bien l'existence de toutes les choses qui affectent nos sens ; et de là saint Augustin et les autres ont très-bien conclu en disant : je pense, donc je suis.
*'Gêtlî encore «n àiitré principe très-véritable : En vàtn eM-^ ptùiB'4:''6n le plus- ou le moms snfjit. Frustra fit per plura qaùd petés^ fierl peY pauciora. Non sunt multiplieanda enfêa ^né netfës»iêa$e. Patt" où Fort proure que les machînes les plus simples^, tout le rest^' ét^nt égal, sont tes meilleures; et parée qu'on a une idée que dani» k* nafur^ tout se fait le mieuiit! qu'il sie peutf, tôiïâ ceux qui raiisonuent bien sotit portés à expliquer tes choses Aatturelles par les moyens les plus simplet ; anissiles physieietls nous offt-îfe donné pour constant que la natui^é lie feit rien' en vsdn r Natura nihil fdcît frustra,
» A ce prirncipe couvifewt celui-ci, qui est un des fondements du born raisonnememf : On ne deit point expliquer par plus de choses ce qui se peut également expliquer par moins de choses,
» Par là sont condamnés ceux qui mettent dans la natui^ tant deekos^s inutiles ; et, dans? la politique, ceux qui ayant un moyen sÉr, en cherchent plusieui^s; et, dans la rhétorique, ceux qui chargent leurs discours de paroles vaines.
>» Il est encore vîftd d'utte vérité incontestable qu'il faut suisn'e la raison connue^ et cela, tant en spéculative qu'en pratique, c'està-dire qu'il faut croire ce que la droite raison démontre et pratiquer ce qu elle prescrit.
»• ^e Y ordre ^aut mieux que^ la confusion; que tout lé monde "veut être heureux y et que /^erf n« "ûeutêtre dans un état qu^il tienne pour aè^tument maupais^
» Que ce qui est intelligible est vrai, ou, ce qui est le lUéuiéy que lefetHXy c'est-à-dire ce qui n'est pas, ne peut pas^ êore i^el- Ûgible.
*Que ce qut se fait expressément pour une finy ne peut être dirigé ni connu que par In raison, c'est-à-dire par une cause infiel^ ligente. Il ne faut qu'entendre ces termes pour convenir dé la' proposition : parce qu'agir de dessein, ou concevoir que quelqu'un agit de dessein, enferme nécessairement l'intelligence.
» A ce qui est intelligible de soi, on pourrait joindre certaines choses qu'on connaît par une expérience certaine : comme je connais que je* sens, que j'ai du plaisir ou de la douleur, que j'affirme que je vis, que je doute, que je raisonne, que je veux; et je Connais aussi par le discours que me- fait un autre, qu'il y a en lui-même des pensées et dès sentiments semblables; mais ceci ne s'appelle pas principe, ce sont choses connues par l'expérience
» En physique, il y a beaucoup de choses d'expérience qu'on donne ensuite pour principe. Par exemple, de ce qu'on connaît
par expérience q«e toute» le» choaesF pesmyf e» tenflent en ba* et y tendent avec certaines pvoporfiom, o» ai fondé de» principes^oniverseb qni serrent à k physique et à h mécanique. Mai» ce» priit*cipes ne sont point ceux que nous appelons intelligibles de soi, parce qu'on ne les connaît qwe par l'expérience de plusienTs" choses particulière», d'où on conclut les uniretseHesf cequi appartient atr raisonnement.....
» Ce» ▼érites premièreB et intelligible» pav ellear-méme» sont étemelle» et ivmnmiablesf et Dieu non» en a dmmé natweUement la connaissance, afin qu-eAe ncn» dirige^ dans t-oos nos raisonne^ raents, sans même que nous y fessions uneréSexion actuelle, à pfetr près comme no» nerfe et nos muscles nou»seirvent à nons mouvoir, sans que non» les connaissions.
V II sert pourtant beauconp, pour plusieurs? rai«iona, de£iii« vam restriction expresse sur ces vérités primitive».
* 1** Elle accoutume Fesprit à bien conna^re ce que c'es« qu evidence, et lui feit voir que ce qu» es% évident, est ce qui étant considéré, ne peut être nié quand on te voudrait.
« 2** Elle lui apprend à. tenir pour wai toirt ce qu'il entend clairement et ffistînctement dé cette sorte; car c'est par là* qvxe tes axiome» sont tenu» pour indubitable».
» 3« Elle lui' a|^end qu elte dbît swspendi^ son jugement à regard de» propositions qu^eUe ne connaît pa» avec «ne pareiite^ évidence^ et à ne peint te» recevoir jusqu'à ce qn'en raisonnant il les trouve nécessairement |unie9 à ce» vérité» pTemiène» fondkmentates.
» Mais en considérant les vrai» axiomes ou ptiemi«frs primâpe» de connaissance, il faut prendre garde à certaine» proposition» que la précipitation ou les préjugés veulent faire passer pour prirs cîpes.
» TcHes sont ces propositions» : Ce'qutnese ^uehe pa>SjKn$nei^ voit pas, ou, en un mot, ne se' sent pas, ni est pas; c» qui n^ a point dh grandeur' ou de qnantUéy n'est rien; eV autre» s^nblable» qui font toute Ferreur de la vie humaine' : car, déçus paar ce» fanx prin^ cipes, non» suivons tes sens au préjudice de la rai8on>; et te mal est que souvent, après avoir reconnu en spécultftion que ce» prin*cipe» sont feux, nou»nou» y laisson»' tcmtefoi» entraînes dans la pratique-.
» G'e»t encore un principe très-faux que celui que posent certains physiciens, que pour être bon philosophe, il faut pouvoir expliquer toute la nature sans parler de Dieu, Afin que ce principe
324 PRIHCIPBS FONDAIIBIITAUX
pût être véritable, il faudrait supposer que Dieu ne fait rien dans la nature, c est-à-dire qu'il faudrait donner pour certaine la chose du monde, je ne dis pas la plus incertaine, mais la plus fausse.
» Il est vrai que qui ne rendrait raison des effets de la nature qu'en disant : Dieu le "veut ainsij serait un mauvais philosophe, parce qu'il n'expliquerait pas les causes secondes, ni l'enchaînement qu'ont entre elles les parties de l'univers. C est un excès que ces physiciens ont raison d'éviter; mais ils tombent dans un autre beaucoup plus blâmable, en supposant comme indubitable que toutes ces causes secondes n'ont point de moteur commun, ni de cause première qui les tienne unies les unes aux autres. Il n'est pas moins faux de dire, comme font la plupart des nôtres : Il faut se contenter soi^mêmej ou suivre ce qui lui plait^ ou ai^oir le plaisir pour guide. La fausseté de ces principes paraît en ce que les plus grands maux nous arrivent en suivant aveuglément ce qui nous plaît; il n'y a point de séduction plus dangereuse que celle du plaisir; et cependant, c'est sur ce principe que roule la conduite de la plupart des hommes du monde.
» En voici encore un très-connu et très-pernicieux : Il faut faire comme les autres ; c'est ce qui amène tous les abus et toutes les mauvaises coutumes, et ce qui est cause que l'on fait des lois. Or, ce principe, qu^ il faut faire comme les autres^ n'est vrai, tout au plus, que pour les choses indifférentes, comme pour la manière de s'habiller; mais pour l'étendre aux choses de conséquence, il faudrait supposer que la plupart des hommes jugent et font bien.
» On entend dire à beaucoup de gens cette parole comme une espèce de principe : Quand on est bien, il ne faut pas se tourmenter des autres. Chose fausse et inhumaine qui détruit la société.
» On en voit qui croient que pour montrer qu'une chose est douteuse, il suffit de faire voir que quelques-uns en doutent, comme si on ne voyait pas des opinions manifestement extravagantes suivies, non-seulement par des particuliers, mais par des nations entières. A cela se rattache encore ce que les hommes disent du bonheur et du malheur: je suis heureux, je suis malheureux, et c'est pourquoi telle chose m'arrive; par où on entend ordinairement quelque chose d'aveugle qui fait notre bonne ou notre mauvaise destinée : chose fausse et qui renverse la providence divine. C est un beau mot d'Hippocrate que la fortune est un nom, qui, à vrai dire, ne signifie rien.
DE PHILOSOPHIE CHRETIENNE. aSSt
» Ces principes imaginaires, et autres semblables, outre qiiib.: peuvent être réfutés par le raisonnement, paraissent faux en les cbm- l parant seulement avec les principes véritables, parce qu'on, voki dans les uns une lumière de vérité qu'on n'apercevra pas dansle^j autres. Personne ne dira qu'il soit aussi clair que ce qui n'est pasb sensible n'existe pas, qu'il est clair que le tout est plus grand que la:i partie, ou que ce qui n'est pas ne peut de lui-même venir à l'être.^^ » î
Article \\\, — Ou raUonnemeut. , ^
La raison humaine étant essentiellement bornée, et ne poi^vant^ apercevoir d'un seul coup d'oeil les rapports d'identité ou d'oppo<^i sition qui existent entre tous les êtres; elle va de l'un à Tautrè^pai^j le moyen d'une idée commune qu'elle leur applique successivement. Cette idée commune sert de règle ou de voie de comùiuûi», • cation entre celles qu'on veut rapprocher; c'est pourquoi ellt^'lfeuri est appliquée tour à tour, et si l'esprit voit qu'il y a rapport d'jiden-^ tité entre ce terme moyen et les autres termes, il prononce Wil y'"^ a un rapport semblable entre ces derniers. Cette opération, qui se^ compose de plusieurs jugements dépendant les uns des autres j&^^t nomme le raisonnement. Le dernier jugement prononcé se nopimei conclusion ou conséquence. - ,^
Tout <?o/w/7oW est divisible ; ., ^i '
Or, toute matière est composée; Donc, toute matière est divisible.
On voit dans cet exemple l'idée de composition appliquée tour à tour à divisible et à matière ; et, comme il y a de part et d'autre ,r«)porl d'identité, les deux idées matière et divisible sont finalement jointes ensemble.
Les deux axiomes suivants sont la base de tout raisonnement : • Deux choses égales à une troisième sont égales entre elles„>» 7 « Deux choses inégales à une troisième sont inégales entr^ ellfïS) » Souvent on entend par raison 1» simple faculté de raisonne^ ^ont^ l'homme est doué. Mais il est facile de comprendre, d'après^ cg que;^ nous avons dit, que le raisonnement n'est qu'un élément d^ 1^ f^. y son,ouplutôt,un instrument, or^rt/iM/w, dont elle se sert poîirar^^^ir^-j. à connaître et à juger. De telle sorte que quand la connai&saççqq^t acquise et le jugement porté, le raisonnement disparaît. La^plp^i^^ lude de la raison exclurait donc le raisonnement. C'est p^ufquqi^ l'intelligence infinie de Dieu qui ^oit tout, ne. raisonne pas.,!Gj<^t pourquoi encore les hommes dont l'entendement est le plii^ Mj^t^ ce. . j\
loppésont ceux qui font le moins de raisonnements; On.remari{ae Taïqilication de cette vérité dans tous les cours floieiitifiqiies, jet prin» cqialement dans la géométrie. Là, vous trouvez d'abord des défini» tioiis.qui expliquent les termes des axiomes, ou premiers principes, d'où Tesprit s'élève par une suite de raisonnements à des vérités inconnues. Dès qu'il y est parv^ui, ces vérités acquièrent la forée des principes eux mêmes, sans qu'il soit besoin de les prouver de nouveau, et elles deviennent à leur tour un point de départ pour d'autres raisonnements.
Il suit de ce que nous venons de dire, que les hommes les pkl9 raisonneurs ne sont pas toujours les plus raisonsobles. On peut en as»gner plusieurs causes, dont nous parlerons, au) chapka tra^ IV*:
Le raisonnement, dont les formes très-variées sont indiquée» ^ar les: logiciens, peut se réduire à deux manières : ou l'on énonce d!a** bdrd un principe général, dont on fait ensuite l'applicaiîontàvunv ob)^ particulier, comme dans l'exemple que j'ai produit' tout à. l'heure; ou Ton remonte des observations particulières à un prinr c^e- général qui était auparavant inconnu. Dans le premier cas, le raisonnement suit la méthode synthétique, et il est toujours réduc tible «n)un syllogisme; dans le second cas, il suit la méthode analytique, et porte communément le nom d'indadian. Exemples : Les fluides sont pesants;
Les liquides sont pesants;
Les solides sont pesants ;
Donc tous les corps sont pesants ; Voilà une induction.
Il n'y a pas d'efibt sans cause ;
Or, la pesanteiu* est un effet;
Donc la pesanteur a une cause.
Voilà le syllogisme ou la synthèse.
Cest le jugement qui affirme l'identité entre deux idées connues, et qui admet les principes; c'est le raisonnement qui*va de ces principes aux conséquences, et qui constitue l'ordre de déduction ou l'ordre logique dont nous avons parié au long dans la première partie.
« Une proposition est évidente par elle-même, ou elle l'est parceqn'efiè est une conséquence 'évidente d'une autre proposition^ e^' pa^eUè-^mèihe^ évidentes
» Une proposition* est évidente>par eltennéme lorai)ue>oekiij qui: connaît la valeur <^des termes ner pent p«B^nter'de.'ceH|uiette'afi»
fim». TeHe eat oelle-^ci : UtitûtU est égal à ses parties prises ensemble. Or, pourquoi celui qui connaît exactement le» idées qu'on attache aux différents raote de cette proposition ne peot^il pas douter de son évidence? tj'est qu'il voit quelle est identique ou qu'elle ne signifie autre chose sinon quun tout est é<^l à^uimême. ^
» Si Ton dit, un tout est plus grand qu'une de ses parties, c'est encore une proposition identique; car cest dire qu'un tout est plus grand que ce qui est moins grand que lui.
.L'identité est donc le signe auquel on reconnaît qu'une pro-. pcsition est évidente par eUe-méme, et on reconnaît l'identité lorsqu'une proposition peut se traduire en des termes qui reviennent à ceux-ci : Le même est le même,
ù ^f ^°?.*f ?"®"*' ""^ proposition évidente par elle-même est celle dont 1 identité est immédiatement aperçue dans les termes qui
I énoncent. ^
« De deux propositions l'une est la conséquence de l'autre, lors* quon voit, par la comparaison des termes, qu'elles affirment la même chose, c'est à-dire lorsqu'elles sont identiques. Une démonstration est donc une suite de propositions, où les mêmes idées, passant de l'une à l'autre, ne diffèrent que parce qu'elles sont énoncées différemment, et l'évidence du raisonnement consiste uniquement dans l'identité
» Démontrer, c'est donc traduire une proposition évidente loi feire prendre différentes formes, jusqu'à ce qu'elle devienne la proposition qu'on veut prouver. C'est changer les termes d'une proposîtion, et airiver par une suite de propositions identiques à une conclusion identique avec la proposition d'où on la tire immédiatement.
II faut que l'identité, qui ne s'ap<»çoit point quand on passe par^ dessus les propositions intermédiaires^ soit sensible à la seule inspection des termes, lorsqu'on va immédiatement d^une préposition à l'autre'.»
« La force du raisonnement ccmsiste à trouver une proposition qui contienne en soi celle dont on veut faire la preuve \ »
Le fruit du raisonnement est, comme nous l'avons dit, le consentement de l'esprit à un nouveau jugement,
« Quelques philosophes de ces derniers siedes ont nié le con* sentement de l'âme qui acquiesce à la vérité, ou U doute qui Ui
' CMdîSihn^de VJft^de rtûsamntr^Qh, i..
« Boftsaet, la Logique, liv. m, ch. 2.
2a8 VBINCIPES FONDAMERTAUX
tient en suspens, dans les actes de la Tolonté. Dans cette question, il peut y avoir beaucoup de disputes de mots. Quoi qu'il en soit, il y a toujours quelque acte d*entendement qui précède les Actes de volonté, et il est plus raisonnable de mettre le consentement dans le principe que dans la suite, joint qu il est naturel d'attribuer le consentement et le jugement à la faculté à laquelle il appartient de discerner, comme il est plus naturel d^attribuer le discernement à celle à qui appartient la connaissance.
» Au reste, lorsque Tàme examine une vérité et y consent, nous ne remarquons en'nous que ces actes de volonté ; premièrement, la volonté d'exsftniner, qui cause Fattention : après, selon que nous entendons plus ou moins les choses en elles-mêmes, ou que nous voyons plus ou moins d'autorité dans ceux qui nous les rapportent, ou nous voulons examiner davantage, ou, pleinement convaincus dans l'entendement, nous ne voulons plus que jouir de la vérité découverte '. »
Quand nous disons que le résultat du raisonnement est l'acquisition de quelque nouvelle vérité déduite d'un principe antérieurement admis, cela s'entend du raisonnement pris en lui-même, et tel qu'il se produit au moins quelquefois. Ainsi, les hommes, par cette opération, ont pu de temps en temps dégager l'inconnu des ténèbres où il était enveloppé. Mais, parmi la foule nombreuse qui se livre aux travaux de l'esprit, combien voit-on de ces êtres privilégiés qui découi^rent quelque chose .>* De siècle en siècle, ils sont faciles à compter. La plupart des intelligences se nourrissent des découvertes et des raisonnements des autres. Il ne faut donc pas s'imaginer que parce qu'on est capable de construire un raisonnement, on peut conquérir tout le domaine scientifique, et faire ses idées physiques, métaphysiques et morales. On s'étonne à juste titre, et l'on crçit à peine, lorsqu'on entend dire que Pascal découvrit lui seul jusqu'à la trente-deuxième proposition d'EucUde.
Le raisonnement sert dortc beaucoup plus ordinairement à démontrer les vérités déjà connues, à en donner la raisouy qu'à les faire connaître. Ainsi, à l'école d'un maître habile se forment des élèves brillants, qui, sans lui, n'eussent jamais connu ni les principes de la science, ni les démonstrations sur lesquelles elle s'appuie. C'est ainsi encore qu'à l'école de l'Evangile la raison humaine
* Ibid.^ cb. XIX. — Quelle que soit la part de la yolontë dans Tactc même du jugement et du raisonnement, on ne saurait mécounaitre sa grande influence sur ces deux opérations inteilecturlles. Nous aurons lien d'en parler quand nous traiterons des causes de no» erreurs.
s'est fortifiée, et qu elle est devenue capable de démonlrer des vérite's de Tordre moral qui lui seraient restées inconnues, si renseignement divin ne les eut proclamées à la terre. Il ne faut pas juger de la raison d'une époque par celle d'une autre époque, ni croire que chacun de nous pourrait construire Tédifice de nps connaissances si elles venaient à disparaître, ni dédaigner la sagesse des grands hommes d'autrefois, parce qu'ils ont eu le malheur de naître avant leurs enfants. La somme des connaissances que 1 humanité possède lui vient de bien des sources, dont les principales sont renseignement divin dans Tordre moral, et souvent le hasard dans Tordre physique. L'homme sage ne répudie pas T héritage des siècles; il regarde comme niaise Tentreprise de refaire la raison par le raisonnement; et quand même il s'efforce de trouver Tinconnu, il jouit avec bonheur des connaissances déjà acquises.
Le raisonnement, sous quelque forme qu'il se produise, a toujours pour première base une vérité qui ne peut être ni démontrée, ni contestée. Cette vérité, que Tentendement possède avant toute argumentation, communique sa force aux vérités de déduction, en se transfusant de conséquence en conséquence par Tidentité reconnue. Dirons-nous, pour cela, que la certitude purement rationnelle est impossible? Oui, si vous Tétendez au delà de ses limites, si vous reculez de raisonnements en raisonnements sans vous arrêter aux premiers principes qui sont les pivots de Tentendement humain. Qui voudrait tout prouver, ne pourrait rien prouver. Non, si vous restreignez la certitude rationnelle à ses limites naturelles, c'est-àdire à Tordre de déduction, comme nousTavons dit ci-dessus. Cette observation fait tomber grand nombre de difficultés qui ont été faites sur ce point important, toutes les fois qu'on a confondu la raison avec le raisonnement. Les mis, donnant tout à la démonstratic^j, ont voulu lui soumettre les vérités premières, et ils sont nécessairement tombés dans le scepticisme. Les autres, donnant tout à Tévidence des vérités premières, ont discrédité outre mesure le raisonnement. Pour rester dans le vrai, et nous écarter de toute intention systématique, nous dirons que Tentendement reçoit les premiers principes, et qu'il en tire, ou du moins qu il et\ justifie les conséquences par voie démonstrative. De cette manière, nous n*anéan tissons pas le raisonnement, mais nous ne l'exaltons pas non plus outre mesure. Toute faculté, toute puissance, toute institution marche à sa ruine, dès qu'elle franchit ses limites.
« Le syllogisme, ditM. Laurentie, peut bien s'appliquer utilement à Texposé philosophique des vérités les plus manifestes, mais on
ft3o PRINCIPSS FONDAMBKTAVX
n espère pas pour cela que ce soit le syllogisme qui leur donne leur certitude : car elles sont certaines pour la raison avant d'être démontrées par le syllogisme. Cela est sensible, surtout lorsqu'on l'applique à la science des vérités qu'on appelle thcologiques; car, quoique cette science, ainsi que le dit saint Thomas ^, ne soit ni discursive, ni ratiocinative, mais absolue et simple, la logique n'en soumet pas moins ses enseignements aux formes ordinaires du syllogisme; et dirait -on que c'est le syllogisme qui donne par lui-même la certitude à ces vérités?» «Le syllogisme, dit Huet^, » conduit à une conclusion qui appartient à la foi, mais ne produit » pas pour cela une certitude divine ; car la conclusion n'aurait » qu'une certitude humaine, si la foi n'y joignait son autorité. »
« La même chose peut se dire rigoureusement de toutes les vérités philosophiques. Le syllogisme les démontre et les met en lumière pour la raison, mais ne leur donne pas une certitude qu'il n'a pas de lui-même. Telleest la première observation qu'il faut toujours mettre en tête des enseignements que l'on donne sur le syllogisme, afin que la raison des hommes ne soit pas tentée de s'imaginer aveuglément que c'est elle qui, par la puissance du raisonnement, crée la certitude des vérités, et afin que cette première erreur ne la pousse pas jusqu'à l'extrémité funesie de penser qu'elle peut sans .crainte considérer comme vrai tout ce qu'elle démontre ainsi par , des syllogismes ; car, il faut bien le dire, les syllogismes ne manquent jamais à l'erreur, et, bien qu'ils soit hors de doute qu'ils sont alors ' atteints de quelque vice, le philosophe raisonneur n'en reste pas f aicûns attaché à ses convictions, et ne parvient pas moins à les faire pénétrer de même dans d'autres consciences. Tel est le triste effiet des disputes philosophiques, et de ce profond égarement qui laisse croire aux écoles que le plus ferme appui des vérités est dans l'autorité des raisonnements. Avec ces préventions de la .vanité, disparaît, je ne dis pas seulement la foi du chrétien, mais la soumission raisonnable du philosophe. On veut tout démontrer, et comme il y a des vérités qui ne sauraient être démontrées, on les ■ met en doute, on les renie avec témérité, comme s'il n'y avait que la démonstration qui fût une raison de croire ; comme si, au contraire, l'homme n'était pas contraint de douter de tout, dès qu'il cherche la raison de tout 3. »
" 2" 2" q. IX, ai,
• Traité philosophique de la faiblesse de tesprit humain^
' Iniroduciion à la Phiiûsophit^ ch. 7.
DB nnCOBOfKIB CH&STIEimE. 'â3l
Le raisonnement sert encore dans les détails de la vie. Sous ee rapport, il est d'un usage universel. Tous les hommes font des raisonnementS) comme des figures de rhétorique, sans s en douter; La nature et les relations sociales nous apprennent cet art, avant que nous allions le perfectionner ou le détériorer dans les écoles. Le paysan le plus agreste met souvent dans ses idées, et surtout dans Ja' pratique des affaires, une rectitude, une finesse de raison, une liaison et une méthode capables de ravir d'admiration les plus grands philosophes. Demandez à cet homme ce que c est qu'un épichérème ou un sorite^ il admirera votre profonde science, ou'il vous rira au nez. Mais laissez-le s'expliquer sur les choses qui lui sont familières, et bientôt vous trouverez en lui le raisonnemenl'à 1 état naturel, et le bon sens, qui, selon Bossuet, est le maître des affaires. C'est au raisonnement populaire qu'il faut rattacher les maximes, les sentences, les adages, les proverbes qui se retrouvent partout,, et qui expriment sous une forme simple et briève l'équivalent des plus profonds raisonnements. Les vieux proverbes sont la raison des peuples, dégagée de toute expression superflue, et de tout le bagage scientifique. Une forte tête qui les méprise aufa beau s'enchevêtrer dans des syllogismes, elle ne trouvera probablement rien d'équivalent. Il y a une grande profondeur de raison jointe à une concision énergique, dans ces paroles que Quinte-Curce met dans la bouche des Scythes barbares parlant à Alexandre qui se croyait civilisé : « Si tu es Dieu, tu dois faire du bien aux mortels. » Easayez démettre en forme cette maxime, à l'instant elle perd toute aa béante, et s'évanouit dans un savant pédantisme.
Cependant on dit, avec raison, qu'il est facile d'égarer le peuple. —.Oui, il est facile de l'égarer pour les choses qu'il ne peut pas ou . ne veut pas connaître. C'est surtout dans Tordre religieux et moral, qui exige plus d'attention et d'élévation d'esprit, que les hommes ont besoin d'un enseignement vrai. Dès qu'ils quittent cet enseignement, ils tombent dans une absence d'idées, et se concentrent dans les soins de la vie physique, ou ils reçoivent des idées fausses, des principes faux ^ de ceux qui peuvent capter leur confiance, et ils se montrent aussi crédules d'un côté, qu'ils sont incrédules de l'autre. Mais il est à remarquer que les hommes, pris en général, conservent, alors même, l'instinct du raisonnement. Les principes posés, rien ne peut empêcher que les conséquences n'en sortent tôt ou tard. C'est alors que le raisonnement devient funeste, désastreux. Des nations entières sont poussées vers la destruction, comme un homme affamé vers un banquet splendide. Rien ne résiste à cette
2i'i2 PRINCIPES FONDAMENTAUX
«logique armée de fer et de feu, et bientôt les ruines accumulées -iltiestent de toutes parts que le génie de Terreur a plané sur ces irëgions désolées. Ainsi, le mal même sert à ramener le bien. Incatpables d'apprécier la valeur intrinsèque des systèmes qui les ont tôéduits, les peuples en jugent finalement par les résultats, et ils se U'etournent vers la vérité qu ils avaient méconnue, à moins qu'ils ne ^soient destinés à périr. Mais on sait par expérience combien 'est dente. cette réaction iniellectuelle. Une fois inoculées dans la raison /.populaire, les idées fausses y séjournent des siècles, et perpétuent îsur la terre Tantagonisme entre le bien et le mal. l. D'après Texposé rapide que nous venons de faire des facultés ispirituelles de l'homme, sans parler même de sa mémoire, réservoir tcommun de ses connaissances ',ni de sa volonté, principe de toutes tses actions, ni des propriétés de la masse organique qui lui sert (d'instrument, il est facile de comprendre ce que dit Bossuet, que .« Vhomme est un ouvrage d'un granà dessein et d'une sagesse proifonde '\ » « L'homme, dit Pascal, n'est qu'un roseau le plus faible file la nature; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'unix'Vers entier s'arme pour l'écraser; une vapeur, une goutte d'eau Jiuffit pour le tuer; mais quand l'univers l'écraserait, l'homme sc- «^ait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ; l^t l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. « M Ainsi, toute notre dignité consiste dans la pensée. C'est de là , qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée. I » L'homme est si grand, que sa grandeur paraît même en ce qu'il
se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. Il est
▼rai que c'est être misérable que de se connaître misérable; mais . c'est aussi être grand que de connaître qu'on est misérable. Ainsi
toutes ses misères prouvent sa grandeur. Ce sont misères d'un grand
seigneur, misères d'un roi détrôné 3. »